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vendredi 10 mars 2017

GABRIEL NADEAU-DUBOIS POLITICIEN




On ne sait plus pourquoi. 

On ne sait plus pour quelle raison projeter la souveraineté du Québec. Faire l’indépendance est devenue, avec le temps, une proposition thaumaturge, qui garantit que celui (ou celle) qui en fait la promotion peut se dire docteur ès gauche, praticien qui peut tout guérir des maux sociaux avalisés par les autres, celles et ceux qui se partagent, avec une parfaite immoralité (dit-il, depuis 30 ans), l’assiette au beurre du petit pouvoir provincial. C’était manifeste dans la déclaration de candidature de Gabriel Nadeau-Dubois, ce jeudi 9 mars, engagement loin, archi loin de ce qui pouvait, par exemple, motiver MM Lévesque ou Parizeau. 

Être de gauche, nous a déclaré GND, « c’est s’opposer à la stigmatisation de la religion » ; être de gauche, « c’est être du côté des gens ordinaires, des mal pris, des oubliés. » Être indépendantiste, c’est « pour que le Québec puisse devenir un lieu où tout le monde vit bien »; c’est pour « revoir nos accords commerciaux et sortir du pétrole ». 

Je veux bien de tout ça — encore que je reste attaché à la laïcité de l’État, qui ne devrait stigmatiser rien ni personne, sauf l’obscurantisme et les idéaux déshumanisants, véritable opium du peuple.

Je veux bien de tout ça, mais pourquoi ce programme ambitieux, emballant, devrait-il nécessiter l’indépendance du Québec ? En quoi le RestOfCanada est-il à ce point borné qu’il lui soit impossible de partager les idéaux économiques et sociaux des progressistes québécois ? En quoi le système fédéral, dans sa structure même, et tout en considérant qu’il est l’État fort, empêche-t-il qu’on puisse s’assurer de la paix religieuse, se préoccuper des gens ordinaires et des mal pris, revoir nos (mauvais) accords commerciaux et désavouer notre économie trop polluante ?

On sent bien, à simplement poser ces questions, que le projet indépendantiste se situe ailleurs que dans ces objectifs que s’est fixés GND, aussi nobles soient-ils.

Pourquoi, alors, faire la souveraineté ? Là-dessus, sur cette problématique essentielle, cruciale, qui transcende la gauche contemporaine, je suis de ceux qui, comme Pierre Vadeboncoeur, parlent certes pour l’instant de « résistance », mais qui parlent aussi, avec l’indépendance, de pouvoirs à venir, « et c’est ici que l’histoire du Québec s’inverse complètement. » (1) C’est ce formidable retournement historique, c’est ce renversement, cette révolution, qui sont impensables sans l’indépendance. Et c’est précisément cette inversion de l’histoire du Québec qui, personnellement, me fonde à rester indépendantiste.

(1) Pierre Vadeboncoeur, La dernière heure et la première, 1970, p. 74.







vendredi 20 mars 2015

Retour à Reims: quand la lecture d'un livre bouleverse ses repères


Didier Eribon, septembre 1989: expliquant sa biographie de Michel Foucault dans un épisode d'Apostrophe.





Clarification préalable:

J’ai écrit ce texte en statut Facebook, il y a quelques jours. Mais comme je reste tout aussi épaté par la lecture d’Eribon, et parce que son livre est étroitement lié à celui d’Édouard Louis dont j’ai trop brièvement parlé le 1er juin 2014, je me permets (même si j’avais décidé de mettre fin à ce blogue !) de le reproduire ici. J’en profiterai peut-être pour réanimer Choses vues, lui donner un second souffle. On verra.

*

J’ai terminé la lecture, la nuit dernière, de Retour à Reims, de Didier Eribon.

Je ne suis pas quelqu’un de très cultivé; je suis, plus modestement, quelqu’un qui lit, depuis toujours, effectuant du reste des choix de lecture très éclectiques (souvent des livres d’Histoire, quand même, c’est mon métier !) C’est ce qui explique, probablement, — mais ça reste incroyable, gênant à avouer, — que je ne connaissais pas du tout Didier Eribon, jusqu’à ce qu’Édouard Louis lui dédie En finir avec Eddy Bellegueuele, et qu’une amie attire mon attention sur l’importance de Retour à Reims, autobiographie critique, pratiquement un essai, en fait, publié en 2009.

Eribon est sociologue, gay, de gauche, de mon âge, et je ne le connaissais pas du tout — je me répète là-dessus, parce que j’ai honte d’avoir été, dans ma vie, un intellectuel si paresseux, tout le contraire d’Eribon, d’origine ouvrière tout comme lui; mais lui a «rompu» avec la culture de ses origines, s’est exigé d’apprendre à lire comme on apprend le «beau», en se disciplinant, en s’y obligeant. Il a assimilé la langue de la bourgeoisie qui, trop souvent, n’est que le seul instrument de la connaissance acquise et transmise: Eribon, aussi tôt qu’à ses 16 ans, s’est mis à lire beaucoup, longtemps, avec passion, les meilleurs auteurs qui soient — Sartre, Bourdieu, Marx, Dumézil, Lévi-Strauss, Foucault, Foucault surtout, à ce qu’il m’a souvent semblé…

Eribon est par ailleurs gay, théoricien de la culture gay, «queer», entre autres; il est aussi homme d’une gauche radicale, authentiquement marxiste (avec un court passé trotskyste), très hostile au Parti socialiste français et à la dérive néoconservatrice qui a — écrit-il — contaminé ce parti (tout comme les journaux Libération, et le Nouvel Obs) jusqu’à le rendre dégoûtant. Il y a là, dans son livre, la base théorique même sur laquelle une certaine gauche québécoise s’est fondée pour discréditer le Parti québécois, et en faire un parti de droite merdique, infect, objet de toutes les haines générées par l’injustice fondamentale du système … Et je ne connaissais pas Eribon !

Et pourtant, je retrouve, dans son livre, de grands pans de ma vie, quand il parle de la séparation nécessaire, obligatoire, qu’il faut faire avec son milieu d’origine, pour prendre sur soi, en soi, son orientation sexuelle propre — ce que j’ai fait, ça, oui, du moins j’ai la naïveté de le croire — ou quand il décrit des expériences systémiques de violence faite aux gays et de l’homophobie conséquente que beaucoup de gays développent contre eux-mêmes («je ne veux pas rester dans le ghetto» [à Montréal, dans le «Village»], «je ne veux pas que ça paraisse», «j’aime autant qu’on ne le sache pas», vous voyez le genre, on s’y reconnait, souvent…)

Il y a également, dans ce livre, ce qui prétend renouveler la gauche, le concept même de gauche, telle qu’elle se doit d’être maintenant, et ce qui a certainement nourri Françoise David, Jean-Marie Fecteau ou Gabriel Nadeau-Dubois — parce qu’Eribon, bien sûr, parce que Foucault, tout autant: la réorganisation de la contestation, la réorganisation des alliances populaires, faites d’efforts de mobilisation de masse, suffisamment radicales pour casser les vieilles habitudes: «Mais sans doute un certain nombre d’événements importants — grèves, mobilisations, etc. — devront se produire pour qu’une telle réorganisation advienne: car on ne se dissocie pas aisément d’une appartenance politique dans laquelle on s’est mentalement installé depuis longtemps (…) et l’on ne crée pas du jour au lendemain une autre appartenance, c’est-à-dire un autre rapport à soi et aux autres, un autre regard sur le monde, un autre discours sur les choses de la vie.» (pp. 142-143)

S’il n’y avait que ça ! Je ne m’essaierai pas, ici, à faire de la «littérature» pour parler de littérature. Mais tout de même faut-il dire que l’écriture d’Eribon est (à mon humble avis) d’une extraordinaire beauté: j’ai dit à mon copain, quand, il y a quelques jours, je commençais la lecture de Retour à Reims, que c’était de la poésie, une véritable expérience sensuelle, que c’était, à le lire, comme écouter une sonate de Mozart. L’image n’est pas fameuse: je ne la retire pas pour autant. C’est ce que j’ai ressenti, c’est ce que j’ai pensé, de la première à la dernière page de ce livre magnifique et puissant.

Je ne suis bien évidemment pas d’accord avec tout ce qu’affirme, sans hargne du reste, ce sociologue de renom: je ne partage pas du tout sa haine de la psychanalyse (de Freud, de Lacan), que lui perçoit comme une prison psychique élevée non seulement contre les «malades», mais contre les pauvres eux-mêmes. Lire Freud, lire François Péraldi par exemple, c’est lire la dissidence dans ce qu’elle a de plus extrême. Je ne crois pas, je n’ai jamais cru que l’homme ne soit que «social», même si je suis sûr de l’universalité des processus psychiques — par exemple, de l’universalité de la relation œdipienne. La psychanalyse, en soi, est un acte de courage, de rupture et de libération. Il y a de ces dominations qui sont privées, secrètes, et qui appauvrissent terriblement, j’en sais quelque chose. (Mais bien sûr, il y a des thérapeutes qui sont «moraux», et la gauche soviétique en a testé naguère quelques-uns !)

Eribon, comme de juste, ne parle jamais du Parti québécois, et de la question nationale, au Québec. Même de centre gauche, et très modéré, le Parti québécois propose une rupture essentielle, nécessaire parce que spécifique au peuple québécois, à son histoire de nation-classe et à sa libération — au renversement d’une domination séculaire, même si, depuis les 50 dernières années, la société québécoise a beaucoup changé, sans renverser pour autant l’aliénation profonde qui l’a, de longtemps, imprégnée. C’est là la raison principale pour laquelle je ne pourrais suivre Eribon jusqu’à adhérer à Québec Solidaire (même si je ne suis pas dupe de la stratégie politique du «printemps érable» de 2012, qu’Eribon justifie parfaitement bien sans en être, et même si, de ce fameux printemps, j’ai été totalement solidaire.)

Et pourtant, et pourtant, quand je pense au lieu de travail qui a été le mien, quand je pense aux discours idéologiques de certains de mes collègues, parfois à leur homophobie rampante, parfois à leur mépris de ce qui n’est pas eux et elles dans ce qu’ils ont d’installé, c’est dans ces lignes d’Eribon, magistrales, que je me reconnais le plus:
… «Le dégoût que j’éprouve encore (…) pour ce monde où l’on humilie comme on respire, et la haine que j’ai conservée (…) pour les rapports de pouvoirs et les rapports hiérarchiques. (…) [C’] est le monde bourgeois qui s’y montre dans toute sa satisfaction de soi (une satisfaction consciente, à n’en pas douter).» (p. 102-103) 

lundi 10 mars 2014

MAIS QUI EST DONC CE «MONSIEUR LÉVESQUE» DONT PARLE SI SOUVENT MME DAVID ?

 MM. Paul Desmarais (Power Corp.), M. Louis Laberge (Fédération des travailleurs du Québec) et M. René Lévesque, premier ministre du Québec.



Comme d’habitude, quand elle parle du Parti québécois et de René Lévesque, Mme Françoise David, députée de Gouin, co-porte-parole de Québec Solidaire, dit n’importe quoi, avec une malhonnêteté (et un aplomb) probablement délibérée.

Mme David prétend donc que M. Lévesque se serait scandalisé d’une candidature aussi attentatoire au «progrès» que celle de M. Pierre-Karl Péladeau; enrôlant pareil personnage, roi du capitalisme sauvage et du lock-out, Mme Pauline Marois, première ministre et actuelle présidente du Parti québécois, trahirait l’héritage du grand homme, héraut réinventé par la gauche et remodelé au goût du jour, une gauche qui se prétend, du fait de Mme David, être la seule bénéficiaire de l’héritage inoubliable, éternel, laissé par M. Lévesque. Tout cela, sans même baisser les yeux. Sans même montrer un peu de gêne, quand même, devant une manœuvre partisane aussi grossière.

Le fait est que M. Lévesque aurait donné n’importe quoi, sa chemise et des promesses d’emploi, pour avoir une candidature patronale de prestige dans ses rangs — ça n’arrivera qu’une fois, au Parti québécois, avec M. Richard le Hir, que M. Jacques Parizeau recrute en 1994. Le fait est que M. Lévesque s’est toujours montré froid, critique et distancié face à l’étiquette sociale-démocrate qu’on accolait au Parti québécois, durant les années 1970, les années de la forte croissance du parti. Le fait est que M. Lévesque s’est reconnu des affinités constantes avec l’aile droite de son parti, avec M. Pierre-Marc Johnson notamment (un avocat-médecin, pensez donc: ça l’épatait !), M. Johnson qui voulait, dès le premier mandat du gouvernement Lévesque, limiter considérablement la portée de la formule Rand (l’obligation faite à tous les travailleurs syndiqués de cotiser à leurs syndicats, mesure nécessaire de paix et de justice sociale, inévitable, mais dont MM. Lévesque et Johnson se seraient bien passés, n’eut été des protestations de «gauche» qui se sont immédiatement fait entendre), M. Johnson qui souhaitait, durant le second mandat du même gouvernement, établir un ticket modérateur dans le système de santé, et même privatiser la Société des Alcools.

Le fait est que le gouvernement de M. Lévesque a été au moins aussi rigide (et pénible) que M. Péladeau en matière de relations de travail, coupant de 20%, pendant trois mois, les salaires des employés de l’État, bloquant, plus grave encore, pendant une année entière, la progression prévue dans les échelles salariales conventionnées (réduction qui, du coup, allaient se répercuter jusqu’à nos jours), généralisant les mises à pied et les mises en disponibilité, adoptant l’atroce loi 111 qui forçait, sous la menace de représailles salariales et judiciaires, le retour au travail de tous les grévistes du secteur public. M. Lévesque leur faisait avaler du coup et de force une politique qui se comparait précisément à celle que Reagan menait au même moment aux États-Unis, avec les contrôleurs aériens, par exemple. S’en trouvent-ils pour s’en souvenir ? MM. Lévesque et Reagan avaient pourtant, et de toute évidence, lu les mêmes ouvrages d’économie politique. (MM. Trudeau et Mulroney les liront aussi, bien entendu. Avec sa Charte des droits constitutionnalisée, M. Trudeau deviendra même le champion toute catégorie de ce qu'on allait appeler le néolibéralisme, c'est à dire le chacun pour soi.)

Mme David sait tout cela, et s’y est très certainement opposée, à l’époque: c’était en 1982-1983. Ça me tue quand elle (ou M. Couillard, chef du Parti libéral) cite René Lévesque pour l’opposer au Parti québécois de Mme Marois. Elle sait parfaitement bien qu’elle commet là un mensonge indécent, éhonté. Elle sait parfaitement bien que Mme Marois réussit là où M. Lévesque a échoué. (Ça se poursuivra peut-être, du reste, dans le projet même de l’indépendance du Québec: Mme Marois est étonnamment solide, résiliente, déterminée.)

Je connais les méthodes de gestion de M. Péladeau. Je connais tout autant les méthodes de gestion qu’on pratique dans le secteur public, qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau, ou deux abcès purulents, c’est comme on voudra. Là où j’ai longtemps travaillé, l’employeur refuse depuis des années, presque 10 ans maintenant, d’appliquer deux jugements de Cour portant sur un conflit de travail et ordonnant le versement de salaires que cet employeur doit toujours, la Cour lui intimant pourtant de respecter le droit de grève, et de payer les salaires injustement refusés quand le travail a dû être repris gracieusement… (Cette affaire est majeure, soit dit en passant, pour l’avenir même des relations de travail dans le secteur public.) M. Péladeau n’est pas l’unique patron à fantasmer sur ses droits de gérance, même appliqués de façon sauvage. Ça fantasme aussi, et d’exacte manière, dans les bureaux huppés de l’État québécois, et même quand les patrons sont des patronnes. C’est idéologique;  c’est là les conséquences des privatisations presque massives, tout juste initiées sous M. Lévesque, poursuivies avec célérité sous M. Bourassa (pensez donc: le Manoir Richelieu, vendu un dollar, un dollar à Malenfant, qui en a cassé, lui aussi, du syndicat, la CSN est là pour en témoigner avec, toujours, le vibrato nerveux dans la voix…); c’est là la conséquence de la «réingénierie» de l’État, patente chère à M. Charest; c’est là surtout la conséquence d’un État post-Révolution tranquille, qui a réappris, avec enthousiasme, et peu de morale, à être patron, tapis sous les pieds, le mépris aux lèvres, pincées.

Quand sera faite cette petite révolution qu’est la transformation de l’État en une institution publique qui soit effectivement neutre, laïque et sans religion aucune, j’espère beaucoup qu’un jour, avant ou après l’indépendance du Québec, viendra la révolution démocratique participative que prône l’ASSÉ, à laquelle je crois profondément: et on pourrait commencer là aussi, pour l’appliquer, par transformer les pratiques démocratiques de l’État québécois dans ses relations de travail. À l’époque du gouvernement de M. Lévesque, un pareil projet, j’en suis sûr, aurait enthousiasmé un ministre de «gauche» comme M. Camille Laurin. Nous sommes loin, très loin de ça présentement. La gestion publique est néolibérale: les petits patrons du secteur public s’en réjouissent fort, d’ailleurs, et n’ont là-dessus aucun problème de conscience. J’imagine que Mme Hélène David, la sœur de l’autre, pourrait sur ça nous en raconter longtemps: on comprend qu'elle ait abouti au Parti libéral.

Je ne sais trop comment les ministres progressistes du gouvernement Marois se ressentiront à côtoyer quelqu’un d’aussi patronal, et propriétaire, que M. Péladeau. Reste que M. Péladeau se rallie à un gouvernement qui a aussi un projet souverainiste, qu’il peut fortement contribuer au succès éventuel de sa réalisation. Il y avait des purs et durs, dans les colonies anglaises révoltées, en 1776: certains élus du nord-est, radicalement antiesclavagistes, ont pourtant accueilli avec joie le ralliement de George Washington à la cause indépendantiste, parce qu’il amenait avec lui les colonies du Sud, récalcitrantes, craignant pour leurs «avoirs» humains. Une indépendance est, de par sa nature même, «nationale»: elle ne peut être autre chose qu’une coalition, vaste, hétéroclite. Le pays à construire se fait après coup: en 1787, les Américains ont choisi de le faire plutôt à droite. À nous, quand le moment viendra, d’y voir de près, de faire les choix sociaux qui nous conviennent, et qui seront de nos «valeurs». En attendant, c’est M. Péladeau qui est utile, à n’en pas douter.

Quand Mme Lise Payette s’est ralliée au Parti québécois, elle raconte avoir dit à M. Lévesque qu’elle entrait au PQ par la porte de gauche: M. Lévesque, en riant, lui aurait répondu que le parti en avait trois, des portes, à gauche, au centre et à droite, et qu’elle avait donc le choix ! Mme Marois pratique exactement la même politique; elle est en droite ligne la continuatrice de M. Lévesque, bien davantage que ne le sera jamais l’indépendantiste sans conviction et sans âme qu’est Mme David.

(En espérant, tout de même, puisqu’elle était déjà ministre en 1982-1983, et qu’elle n’a pas démissionné durant la crise ni celle du «beau risque» qui a suivi de peu, que Mme Marois se souviendra, pour ne pas les répéter, des erreurs affreusement antisyndicales et antisociales que M. Lévesque a fait commettre à son gouvernement en cette terrible année 1983.)

Mme Françoise David dit donc, et elle le sait, n’importe quoi de M. Lévesque. Ce qu’elle oublie de cet immense personnage, de ce «personnage historique», comme le disait déjà Pierre Bourgault au début des années 1970, c’est que M. Lévesque était de ceux, nombreux, qui souhaitaient la formation d’une bourgeoisie nationale, et de créer les instruments publics pour y arriver; c'est qu’il ne supportait pas la tutelle depuis longtemps imposée au Québec, et qu’il en souffrait jusqu’au tréfonds de lui-même; c’est qu’il dénonçait ces «tuteurs traditionnels de notre peuple» qui le jugeaient incapable, sauf à servir, mimes, bouffons, aliénés, surexploités; humilié, souffrant du mépris rhodésien des dominants, souvent possédants, il arrivait à M. Lévesque de crier haut et fort: «Québec français !»; M. Lévesque n’avait pas de religion, et s’en moquait bien, lui qui comprenait tout aussi bien la nécessité de la liberté politique que d’un anticonformisme rayonnant, dans lequel les nôtres se reconnaissaient si bien. Mais de cette manière d’envisager les choses et la vie, Mme David y aurait vu, elle, à l’époque du gouvernement de M. Lévesque, et encore maintenant, du racisme, de l’intolérance, de l’atteinte aux droits fondamentaux, de l’immoralité. 





mardi 31 décembre 2013

2013: L'ANNÉE DE DIEU




Il s’est passé quelque chose d’extraordinairement important, cette année, au Québec. Le gouvernement a proposé de laïciser l’État, d’obliger une sécularisation quasi complète de ses services. Les employés de l’État, tous les employés de tous les services publics, si jamais la Charte des valeurs de la laïcité devait être adoptée par le parlement, devront attester de ce passage extraordinaire dans l’histoire de la chose publique, l’avènement de la neutralité religieuse de l’État, qui fera désormais le pari audacieux d’assurer son autorité sans s’habiller de Dieu.

On mesure mal la rupture historique et culturelle que cela représente, tant l’État a vite appris l’importance de cloîtrer et de nourrir ses prêtres, pour mieux mystifier la multitude et rendre tolérable la propriété du sol, des grains, des femmes, des travailleurs dépossédés d’eux-mêmes, de la valeur calculée des avoirs, des capitaux, des fortunes. Quel pari ! L’humanité des citoyens singulièrement affirmée et renforcée, il en arrivera, tôt ou tard, que tous les êtres humains seront plus égaux que jamais entre eux ; qu’ils auront droit à la même urgence de vivre, le mieux et le plus longtemps possible ; qu’ils pourront faire obligation à l’État d’assurer l’égal accès aux ressources qui sont fondamentalement l’affaire de tous ; et qu’ils auront la liberté d’imposer le respect dû à ce bas monde, cette Terre qui seule les a produits et qui seule pourra, de longtemps, les nourrir encore.

Ce n’est pas désespérant de ne croire en rien. Subsistera longtemps dans cet espace privé qu’est la conscience de chacun, cet espoir insensé d’un monde meilleur, ailleurs qu’ici-bas parce qu’impossible ici-bas. C’est précisément cette croyance qui est démoralisante. Ne rien croire de ce qui nous vient de l’obscurité des temps anciens, c’est se désaliéner, c’est se libérer : Dieu n’a jamais rien vengé, ne fera jamais justice. «Nous finissons [enfin] par comprendre comment s’est formé le monde qui est le nôtre au début du XXIe siècle. C’est un monde dans lequel la richesse peut être produite à une échelle dont nos grands-parents n’auraient pas osé rêver, et pourtant c’est un monde dans lequel les structures de domination de classe, d’oppression et de violence semblent plus fermement enracinées que jamais.» (Chris Herman) Rendons-nous bien compte, même si ça reste désagréable encore d’en prendre conscience, que ce sont la science et la connaissance qui font comprendre comment s’est formé le monde : ce sont elles qui en assureront la transformation. Les chrétiens ont longtemps supplié Dieu : «dis seulement une parole…» : il ne l’a jamais dite. Dieu, de quelque religion qu’il soit, n’est désormais plus du contrat. Et pourtant...

Et pourtant, je sais bien qu’une partie considérable de la gauche québécoise a refusé radicalement le projet de Charte de la laïcité du gouvernement québécois. Certains l’ont fait par cynisme politique, par calcul électoral sec : une migration espérée, et massive, de votes, d’un parti décrié vers un autre, nouveau et plus progressiste. C’était un peu consternant de voir ces militants, prêts à tout, s’exercer à la tolérance religieuse, feindre de croire qu’une coiffe facilitait la fréquentation du troisième type avec l’Au-delà, apparaître stupéfaits de la sensibilité sociale du nouveau pape, un allié, de toute évidence, pour la juste cause et la révolution…

D’autres, sincèrement, je n’en doute pas, ont cru voir, dans le projet gouvernemental, une dérive raciste effroyable, sacrifiant spécifiquement les femmes de confession musulmane au besoin de construire un État-nation sur base d’exclusion. Ceux-là ont crié haut et fort contre la rupture d’un contrat social majeur, cette Charte canadienne des droits, enchâssée dans la constitution de ce pays, et qui garantit toute une liste de droits individuels, mais que ces droits individuels;  ces résistants, qui s’imaginaient parfois revenus au bon vieux temps des années 30, prenaient le risque grave, mal calculé, que le droit à la liberté de religion, érigé en valeur absolue, ne fasse qu’affermir un système appuyé sur les droits individuels, ceux que l’on considère comme les «droits de…» (de faire, par exemple, ce que je veux, de penser ce que je veux, de croire à ce que je veux, parce qu’on est dans un pays libre, et que j’en ai bien le droit), au détriment, inquiétant, des «droits à…» ( à voir, par exemple, aux besoins essentiels de tous, irrécusables et pressants,) ces droits sociaux, ces droits communautaires et ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui n’est quand même pas rien. C’est Fourier qui disait, de ces droits individuels organisés en système idéologique exclusif, qu’ils faisaient du peuple un plaisant souverain, que ce peuple souverain qui a des droits, mais qui manque de tout, sinon qu’il meurt de faim… Autrement dit, les droits collectifs sont aussi des droits inaliénables: pourtant ils n’apparaissent nulle part, dans la constitution canadienne, et pour cause.

Au Canada, en 1982, le keynésianisme était rejeté dans les poubelles de l'Histoire. L'avenir, l'avenir final, inhérent à la nature même des choses, aussi bien dire la fin de l'Histoire, c’était ce monétarisme que les puissants allaient désormais nous présenter comme la nouvelle bible, s’accommodant du reste parfaitement bien de l’ancienne, pourvu qu’elle serve, comme de juste, à la croissance, et qu’elle n’entrave rien des libertés de qui que ce soit. Le fait est que les croyants s’en sont parfaitement accommodés, de cette idéologie nouvelle, même si les Églises renâclaient un peu, pour la forme, quand il s’agissait d’avortement, d’homosexualité. S’inscrivant dans la mouvance idéologique de Madame Tatcher, de Ronald Reagan, et de ce Milton Friedman qui devait causer tant de ravages de par le monde, de ce Friedman qui concevait la démocratie que dans la seule pratique, sans restrictions, des libertés individuelles, voilà pourquoi un Trudeau enthousiasmé a fait adopter la Charte canadienne des droits et libertés — et que dans la même logique, Mulroney a fait adopter, lui, le traité de libre-échange avec les États-Unis. Il fallait démanteler l’État, déréglementer, privatiser, mondialiser, considérer que la personne, tout comme l’entreprise privée, toujours, résolvait mieux les problèmes de marché que les gouvernements, incapables et voleurs d’impôts… L'erreur de la gauche, là-dessus, d’une gauche qui n’a de cesse d’expier Staline, Mao, Castro, les prisons d’État et les déportations sauvages, est de s’être liée si étroitement, et avec tant d’humilité souffrante,  au système des droits individuels, alors que la modernité impose de relativiser les plus contestables d'entre eux, et de considérer l'urgence des droits de solidarité et des droits d’accès aux biens communs de l’Humanité et pour l’humanité... La gauche se faisant de Trudeau, s'est aussi faite du néolibéralisme : c’est là une réalité navrante ; la gauche, une partie du moins, s’est dégagée de ce qui a toujours fait ses idéaux et sa noblesse.

2013 a été l’année de Dieu. Aussi bien dire un danger. Un sérieux recul. Et nous voilà, en 2014, toujours confronté à ce défi, qui a traversé tout le dernier siècle, de concilier la science et le progrès social, les droits individuels et davantage d’État dans la vie collective, et pour mieux faire, un État neutre, pacificateur, premier responsable de tous, générateur de droits nouveaux. On y arrive peut-être, au moins à une première étape, fondamentale, la neutralité religieuse de l’État. Mais «Rien n'est jamais acquis à l'homme, Ni sa force ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras Son ombre est celle d’une croix.» (Louis Aragon) Rien n'est jamais acquis: l'ombre reste encore celle d’une Croix, de signes religieux lourds, contrariants, ostentatoires.  





jeudi 11 octobre 2012

À PROPOS DU MATRICULE 728



(Youtube: images de Radio-Canada )



Les quelques lecteurs que j'ai, en francophonie, ne comprendront rien à la richesse des dialogues contenus dans cette vidéo, s'ils leur prenaient l'envie de la regarder. (Elle vaut le coup, c'est le cas de le dire !) Mais ils en saisiront sûrement tout le précieux sens, à simplement jeter un œil sur le déroulement, parfaitement sidérant, de l'action. L'assaut, cette fois-ci, n'est pas au Métropolis, comme au 4 septembre dernier — j'ai parlé de cet incident tragique, ici, sur ce blogue. Non, pour cette fois, les hostilités se déroulent rue Papineau, à Montréal, dans un emplacement où on ne fait que de la musique, entre gars, rien de terriblement délinquant. Pas de révolte générale en vue. Mais une (seule !) bouteille de bière trop visible de la rue, une policière qui a sauté une coche, et le spectacle a eu lieu, sans autre musique de fond que des cris terrifiés et des insultes grossières.  

Voyez-vous, au contraire de l'ancien ministre des Finances du Québec, M. Raymond Bachand, ça ne me dérange pas que le nouveau gouvernement du Québec «divise» la société par ses politiques de centre-gauche, parce qu'elle l'est fatalement, « divisée », la société, dès qu'il y a inégalité économique; elle l'est fatalement, dès qu'il y a enrichissement de quelques-uns par le moyen du travail, des impôts et de l'exploitation salariale du plus grand nombre. La société est inégale, elle est partagée. C'est la richesse qui ne l'est pas. L'inégalité «est». C'est comme ça. 

J'aime nettement moins, cependant, la haine que les tensions sociales génèrent, et que, de toute évidence, on attise dans certains milieux. La haine n'est jamais noble, la haine n'est jamais justifiée. La violence de l'agente 728 est haineuse et n'est pas, en aucun cas, un fait isolé, une dérive particulière. La policière hait les artistes, les carrés rouges, « toute cette marde-là » — entendons les étudiants, les agitateurs de casseroles, les manifestants, les contestataires et quant à faire, Mme Marois, actuelle Première ministre, Mme David, chef du parti de gauche Québec-Solidaire, les profs de cégep, les profs de l'UQAM, les centaines de milliers de personnes qui ont pris la rue le printemps dernier... Il faudrait être extraordinairement naïf pour penser que cette haine qui tourmente la gardienne de la paix, on ne le lui ait pas inculquée, quoi qu'il en soit de la personnalité fiévreuse de Stéphanie Trudeau. On la lui a apprise, et c'est affreusement troublant de le penser, parce que ça justifie les accusations souvent répétées, durant la crise sociale du printemps 2012, de politisation des forces policières. La violence de l'agente Trudeau est « politique » et sociale. Elle trouve une oreille attentive quand elle raconte son intervention, et profère ses insultes. Et elle sait parfaitement bien qui est l'ennemi. (On aurait presque envie de dire: l'ennemi de classe.) On le lui a décrit, nommé, ciblé, c'est évident.

En ces temps où un gouvernement de « gauche » nouvellement élu a échoué à faire adopter des mesures fiscales progressistes, parce que l'opposition (néo-libérale) s'est déchaînée, sans retenir la haine de ses attaques, la violence policière, bras armé des notables et des puissants (j'entends: des détenteurs de capitaux), devient très réellement inquiétante. Le ministre de la Sécurité publique devrait peut-être y regarder d'un peu plus près.