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samedi 6 août 2016

HISTOIRE DE LA VIOLENCE (SEXUELLE), D'ÉDOUARD LOUIS: MODESTE ESSAI





J’ai lu, pas même en vingt-quatre heures, le récit autobiographique, bouleversant, terriblement interpellant, que fait Édouard Louis d’un viol qu’il a subi la nuit de Noël 2012, à Paris.

J’ai lu cette histoire tragique en pleurant, souvent. Il y a peu de possibilités qu’Édouard Louis ne lise jamais le petit billet qui suit, sur ce grand roman — sur ce très grand roman. C’est la raison pour laquelle j’écris, d’abord, même si je suis conscient que cette fragilité larmoyante peut rebuter, que j’ai beaucoup pleuré. 

Lui se défend souvent, dans son récit, d’avoir pleuré, déplorant en apparence, mais en apparence seulement que ses larmes ne coulent pas quand il le faudrait. C’est qu’Édouard Louis a de la compassion, de victime à victime, pour son agresseur, traumatisé par le racisme, la marginalisation sexuelle, l’étrangeté dans une France qui le rejette et qui le juge à priori coupable de tout, du simple fait de sa nord-africanité. 

Et pourtant, malgré lui, peut-être, Édouard Louis dit vrai, intensément, tout au long de son roman, sur l’essentiel, sur le viol abominable qu’il a subi, ou sur ce qui pourrait être, à une autre époque de sa vie, une expérience d’abus sexuel. Impossible de douter de son histoire, des mots qu’il choisit pour la dire. Malgré les artifices intellectuels, elle trouve les mots justes, qui transcendent, et de loin, l’histoire des violences sociales qui s’extériorisent en France – que le Québec a subies aussi, du reste, le Québec, colonisé mal libéré, que je personnalise ici, amoureux de la France, et pourtant si souvent humilié, méprisé, au point qu’il a envers ce pays un rapport d’amour-haine, rapport complexe qu’on a souvent analysé, décrit, sans, nécessairement, l’excuser ou le pardonner.

Mon petit commentaire, je vais donc l’écrire sans me soumettre, comme le fait Édouard Louis, à une analyse sociologique des rapports de force entre la violence des puissants et l’aliénation des humiliés, analyse qui rend le pardon inévitable quand on place l’agression — ici, sexuelle — dans le contexte social qui l’a précédée et l’a nourrie. Au moment d’écrire mon billet, je ne ressens aucunement le besoin de pardonner, même contraint par un quelconque besoin irrépressible de justice sociale, une valeur essentielle à l’auteur, ce qui l’honore, bien évidemment. 

Mais voilà, le fait est que j’ai beaucoup pleuré. Que c’est la nature même du viol et de ses séquelles, ce « quelque chose de terrible » qui s’inscrit dans l’inconscient, comme me disait François Péraldi, à l’époque de la psychanalyse, ce « quelque chose » qui ruine l’existence et qui tue, qui m’a interpellé, qui m’a bouleversé, qui m’a fait pleurer. Là-dessus, sur le crime sexuel et ses répercussions, les mots d’Édouard Louis sont sobres, presque discrets, et pourtant percutants. Ils se glissent souvent dans le récit, l’air de rien, et pourtant ils sont bien là, écrits, prononcés, exacts, même quand l’auteur prête ses mots à d’autres, faisant semblant de s’en séparer.

Par exemple, une sœur fictive, utile au récit, dit d’Édouard Louis qu’il « met un masque » et « joue un rôle », même quand il lui raconte, très terre à terre, l’horreur de l’agression. Et lui, dans le même sens, décrit parfaitement bien ce qui se cache derrière le rôle, la dissociation dont il est victime: « Une deuxième personne s’était installée dans mon corps ; elle pensait à ma place, elle parlait à ma place, elle tremblait à ma place, elle avait peur pour moi, elle m’imposait sa peur, elle m’imposait de trembler de ses tremblements. »

S’est développée ce qu’on appelle en psychiatrie une phobie sociale, « une haine des autres », inévitablement, quand on ne peut plus décoder adéquatement le désir des autres, qu’on l’imagine toujours tourné vers soi, sans que jamais ce désir ne puisse avoir d’intention claire ou bienveillante, et qu’on le sache en fait porteur de mort: « le monde était [devenu] une mise en scène construite contre moi. » Durant l’agression, extrêmement violente, Édouard Louis raconte ne pousser que « de faibles cris », « pour qu’il [le violeur] ne s’énerve pas » – soumission caractéristique de la victime qui n’a plus ni corps, ni volonté, qui devient totalement aliénée, qui devient une chose, la chose de l’autre. Il est après coup submergé par la « honte », veut se taire et déteste ceux qui le forcent à parler, ces « autres à qui on devrait reprocher [paradoxalement] de ne pas parler ». Il est blessé de l’indifférence qu’il rencontre partout quand il se décide à porter plainte, exception faite, heureux homme, de quelques amis proches – parce qu’en général, il n’y a que peu, sinon pas de solidarité du tout. Il « détourne le regard », se réfugie dans des rêves qu’il construit consciemment: «  je savais que je rêvais. » Il redoute la police (qui pourrait l’accuser, lui, mais de quoi, au juste ?), et il craint en même temps la vengeance de l’agresseur s’il l’accuse, un pauvre type qui, soudainement, « ne méritait [plus] d’aller en prison ». Il a « peur », que peut-il ressentir d’autre ? Il se sent pénétré de saletés, souillé, sali, poreux jusque dans ses poumons: il y avait là « l’air qui avait été inspiré et expiré par Reda », l’agresseur, qu’il fallait recracher à l’air libre, devant la fenêtre du studio grande ouverte, hors des lieux du crime.


Édouard Louis écrit superbement que « que ce qu’on appelle la honte est en fait la forme de mémoire la plus vive et la plus durable, une modalité supérieure de la mémoire, une mémoire qui s’inscrit au plus profond de la chair, à croire (…) que les plus vifs souvenirs d’une vie sont toujours ceux de la honte. » Lui croit s’en sortir, de la catastrophe, en réussissant « à atteindre une forme de mémoire qui ne répète pas le passé. » Je reste stupéfait quand je lis la méthode, bien simple, pour ce faire: « Ma guérison est venue de cette possibilité de nier la réalité. » J’espère, j’espère vraiment un nouveau roman qui m’explique, qui explique à toutes les victimes, comment, mais comment donc faire pour « nier la réalité » quand elle est inscrite au plus profond de la chair.
  

Reste que le roman d’Édouard Louis, Histoire de la violence, est un des livres les plus puissants que j’ai lus sur la problématique des agressions sexuelles. Édouard Louis est un jeune intellectuel exceptionnellement brillant. Je lui en veux, c’est évident, de s’en être sorti indemne, du désastre. C’est ce qui semble. Exception faite des grosses notes, quand j’étais encore étudiant universitaire, et de l’impression bien fragile que cela m’a donné d’être capable, un temps, rien ne m’a redonné vie: et je suis resté ce que je suis encore, survivant, médiocre, chroniquement velléitaire, facilement humilié, souvent victimisé. J’ai été, d’amis, de collègues, l’objet de soupçons répétés, bien malgré moi, et de rejet, plus dur encore. L’agression s’est donc répétée, de bien des manières. Et je n’ai bénéficié que de peu, très peu de solidarité.






lundi 18 juin 2012

L'ACCESSION DES FEMMES À L'EXPLOITATION DE L'HOMME PAR L'HOMME


Source: http://www.bonjourdubai.com/modules/newbb/viewtopic.php?topic_id=4797




Depuis 1945, les races sont égales, on ne peut plus dire le contraire sans risquer de fâcheux problèmes. Heureusement d’ailleurs. L’histoire-science ( l’École des Annales, Fernand Braudel, et d’autres encore, nombreux, ) disait déjà cette égalité, et l’anthropologie aussi, remise de ses erreurs grossières du siècle avant-dernier.  L’horreur nazie l’a mieux dite encore, en a convaincu irréversiblement. Mais si les races sont égales, au point qu’il n’y ait même plus de races, à peine des peuples, difficilement des nations sans que certains inquiets sourcillent sévèrement, il y a encore de la marge de manœuvre attentatoire, pour les excités de la différence, du côté des « civilisations ». Ce sont les aires culturelles qui ne sont peut-être pas égales entre elles. C’est ce qui se propose, désormais, en toute modernité, dans tous les milieux. Il faut dire, là-dessus, que le débat est difficile, épineux, et que la Déclaration onusienne, dite universelle, des droits de l’Homme, telle qu’elle est depuis 1948, n’aide pas à simplifier le débat. Et pourtant, il n’est pas si complexe qu’il n’y paraît. Françoise Héritier, professeure au Collège de France, a accordé, là-dessus, au journal Le Monde, le 13 février 2012, une entrevue particulièrement éclairante :

« Le terme "civilisation" est un fourre-tout très vaste. Ce sont de grands ensembles à longue portée historique où se reconnaissent au long cours des schèmes de pensée et des manières d'être, d'agir, de se représenter le monde, identifiables selon de nombreux critères : grands groupes linguistiques, vêtements, habitats, dans leurs grandes lignes, mais aussi religions et cultes, systèmes politiques, systèmes artistiques. On a pu ainsi identifier de grandes civilisations, préhistoriques ou historiques : chinoise, hindoue, grecque, méso-américaine, judéo-chrétienne, bantoue, etc. De grands traits caractéristiques peuvent être catalogués et, à partir de connaissances sommaires, il est difficile par exemple de confondre un objet d'origine maya et un objet d'origine chinoise ou africaine. [ …Cependant ] l’exemple de portée (… qui soit vraiment) universelle (…), celui sur lequel ont été fondées [ toutes ] les sociétés [ c’est ] l'échange et le contrôle des femmes. [ C’est ] le seul trait universel (avec la prohibition de l'inceste) de toute l'humanité… »

Les femmes, les enfants ; l’asservissement sexuel, la possession de la progéniture, la consolidation de la propriété privée par l’identification génétique des biens, et leur transmission par héritage familial, à l’intérieur de classes sociales qui se reconnaissent des intérêts communs : voilà ce qui est bel et bien universel, voilà, en effet, ce qui garantit, au vrai, l’évidente égalité des civilisations entre elles. Elles ont toutes traité leurs femmes et leurs enfants également.

Des femmes, maintenant, parviennent à des rôles et des statuts sociaux historiquement réservés aux hommes. Les enfants sont dorénavant des personnes, les droits parentaux sont considérablement limités ; les enfants sont mieux protégés par la loi, le tabou de l’inceste est renforcé. La propriété privée reste ce qu’elle a toujours été. La richesse a un nom, toujours, mais il est désormais composé, maigre pitance en matière de changements sociaux essentiels. Les femmes aussi transmettent leurs biens par héritage à des enfants génétiquement identifiés. Les classes sociales restent intactes, tout comme l’organisation des pouvoirs. Il sont sexuellement bicéphales, c’est vrai, mais qu’y a-t-il autrement de changé ? Pour le reste, tout le reste, la propriété, l’exploitation, l’inégalité de développement, le partage inégal des ressources, la protection des zones vertes pour les riches, la souffrance humaine, la guerre, la mort, qu’est-ce donc qui a changé ? Rien. Absolument rien. De sorte qu’il nous faut bien admettre que l’asservissement et l’inceste restent les traits essentiels de toutes les civilisations. Seulement, à l’époque actuelle, des femmes sont partie prenante des réseaux de pouvoirs, qui maintiennent, prolongent, aggravent souvent l’écart entre ce qui n’a de cesse d’exister, les classes sociales. Des femmes asservissent des hommes, d’autres femmes. Des enfants connaissent toujours nettement leurs géniteurs, et savent d’avance leurs héritages, bagage génétique comme un autre, plus déterminant que tout autre. Le capital conserve des traits de ressemblance avec les deux parents, hommes et femmes. Dans un bon cours d’histoire, ou d’anthropologie, c’est ce qu’il faut, encore, faire connaître et comprendre : il y a eu une révolution des rôles sexuels, sans révolution. C’est indispensable à savoir.









mardi 8 mars 2011

Journée de la Femme



Photographies de Marc Laita, pour l'exposition et le livre Created Equal ?



Superbe, troublante juxtaposition de photos, percutante représentation de l'inégalité fondamentale entre les êtres humains. Mais que dire de l'oeuvre ( et de l'intention ) de cet artiste remarquable, sinon qu'il en appelle au regard tendre, affectueux, respectueux et admiratif des différences magnifiques, fabuleuses qu'on rencontre à fréquenter quotidiennement les spécimens de notre espèce ?

Le travail artistique de Marc Laita est un puissant appel à l'humanisme. Qui me rejoint, très certainement.

À mes lecteurs/lectrices, prenez une ou deux minutes pour cliquer sur le lien. Vous serez étonnés, séduits, et très rapidement mieux dans votre peau.




mercredi 2 mars 2011

La lavandière de Puerto Vallarta




Il y a quelques semaines de ça, la chanteuse Michèle Richard avait parlé, à l’émission Les Enfants de la télé, des « lavandières de Puerto Vallarta », honorables ménagères de la misère et de l’arrière-pays, qui devaient nettoyer leurs vêtements directement à la rivière en utilisant de la roche plate tout aussi durable que la plus solide des Maytag. La chanteuse était allée là exercer son art en bikini, justement grimpée sur une de ces roches lissées par le temps, l’eau et le travail à bras de femmes… Ces dames lui servaient de décor champêtre. Je me demandais, en l’écoutant, quel lien pouvait-elle bien faire en sa tenue légère et le travail dur et acharné des dites lavandières… Peut-être voulait-elle, inconsciemment, justifier sa minceur de l’époque, et en faire un produit de dur labeur… Mystère.
J’arrive tout juste de Puerto Vallarta. J’ai eu du temps superbe. En voyant l’abondance des turquoises, des bleus, des blancs, des verts, je me suis pris à penser à Gauguin, fasciné par le soleil et les couleurs de Tahiti. Rien que ça ! Et je me suis beaucoup promené. Puerto Vallarta est maintenant une très jolie petite ville. Plusieurs artistes ont été embauchés pour embellir la ville. La petite église catholique coloniale a été couronnée en 2009, et l’œuvre est superbe. Sur l’avenue principale, un théâtre à la grecque a été aménagé ; j’y ai vu des spectacles en plein air hautement professionnels. J’y ai vu, surtout, une sculpture remarquable, d’une lavandière d’autrefois, placée tout juste entre la mer, et des condos d’un luxe extravagant, protégés par de hautes clôtures, des serrures électroniques et des gardiens armés… Qui a voulu se moquer de ces riches enfermés dans leurs tours d’ivoire tout blanc, se réservant la plage pour eux seuls, se protégeant d’on ne sait quel danger par des gardiens tout en muscle, armés jusqu’aux dents ? La lavandière est là, devant cet étalage de luxe, qui fait patiemment, perpétuellement son travail, sans colère, sans pointer du doigt ces riches étrangers qui lui volent petit à petit son pays…
Loin de m’inciter à la soumission, la lavandière m’a heurté, choqué, rappelé dramatiquement la délocalisation, l’exploitation de la main-d'œuvre si bon marché du Mexique, le cheap labor à la solde des nouveaux riches et de leurs vêtements souillés. Le Mexique nous habille et nous lave, de plus en plus.
Je suis sûr, sûr et certain que la municipalité de Puerto Vallarta n’a pas placé cette statue au hasard. Elle est précisément là où elle est, pour rappeler le fossé grandissant entre les riches et les pauvres. Elle est là comme une critique sociale voulue et délibérée. La lavandière pourrait s’immoler par le feu, comme ce jeune tunisien sans avenir et outrageusement méprisé par un ordre social parfaitement immoral, déclenchant la révolte que l’on sait, et dont on souhaite qu’elle devienne et reste une authentique révolution. Elle est là pour faire peur, pour donner la trouille aux confortables de toutes sortes qui ne vont au Mexique que pour s’en approprier une parcelle, rejetant le plus loin possible les indigènes qui pourraient se croire encore chez eux. J’imagine qu’il y en a pour trouver cette sculpture fâcheuse, d’un goût douteux, et pour tout dire, franchement, de trop. Elle finira peut-être par être déplacée.
Il y a, dans le vieux Puerto Vallarta, un commerce qui affiche à sa porte cette courte note : « Ici, les Mexicains sont aussi les bienvenus ». C’est tout dire du respect qu’on attend des touristes, et des envahisseurs fortunés qui s’installent en chassant les pauvres de leur connaissance et de leur vue.


  










samedi 19 février 2011

LA FAIM ET LA RÉVOLUTION: PARTENAIRES DE TOUTE ÉTERNITÉ



Croquis de David, d'octobre 1793, qui avait assisté au cortège et à l'exécution de l'ancienne reine de France. En 1789, le moins que l'on puisse dire est que Marie-Antoinette avait superbement, terriblement ignoré ce qu'était la faim du peuple de France...


« La flambée des prix alimentaires est en train d'atteindre la cote d'alerte, ce qui constitue un risque pour la stabilité politique de nombreux pays, a averti samedi 19 février à Paris le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, en marge d'une réunion des ministres des Finances du G20.
(…) dans les deux prochaines années " il pourrait aussi y avoir un grand nombre de troubles, les gouvernements pourraient tomber et les sociétés basculer dans le désordre ", a affirmé le président de la banque mondiale.
(…) La hausse continue des prix des denrées alimentaires, nourrie par la flambée des cours des matières premières agricoles, est une des causes des bouleversements en cours au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
(…) D'après les dernières estimations en date de la Banque mondiale, 1,2 milliard de personnes dans le monde sont sous [ le seuil de l’extrême pauvreté ].

" Les prix de l'alimentation continuent à augmenter dans le monde. L'indice des prix alimentaires de la Banque mondiale a augmenté de 15% entre octobre 2010 et janvier 2011(…) " »




 

dimanche 30 janvier 2011

ALIÉNATION TRANQUILLE


Milton Friedman: économiste, prix Nobel 1976, principal concepteur ( et de loin ! ) de la très actuelle, et très vantée théorie dite « néolibérale »



J'ai trouvé, ce matin, sur un blogue souvent fabuleux, [ http://bernard-o.blogspot.com/ ] le texte suivant: cynique, percutant, et surtout, responsabilisant, quant à nos valeurs dans le monde économique et social dans lequel nous vivons. Je ne sais pas qui est l'auteur premier de ce texte. Mais il n'en reste pas moins ma Chose vue ( et lue ) du jour. Voici. Amis lecteurs, délectez-vous :


« 1) J'accepte la compétition comme base de notre système, même si j'ai conscience que ce fonctionnement engendre frustration et colère pour l'immense majorité des perdants.

2) J'accepte d'être humilié ou exploité à condition qu'on me permette à mon tour d'humilier ou d'exploiter quelqu'un occupant une place inférieure dans la pyramide sociale.


3) J'accepte l'exclusion sociale des marginaux, des inadaptés et des faibles car je considère que la prise en charge de la société a ses limites.


4) J'accepte de rémunérer les banques pour qu'elles investissent mes salaires à leur convenance, et qu'elles ne me reversent aucun dividende de leurs gigantesques profits (qui serviront a dévaliser les pays pauvres, ce que j'accepte implicitement). J'accepte aussi qu'elle prélèvent une forte commission pour me prêter de l'argent qui n'est autre que celui des autres clients.


5) J'accepte que l'on congèle et que l'on jette des tonnes de nourriture pour ne pas que les cours s'écroulent, plutôt que de les offrir aux nécessiteux et permettre à quelques centaines de milliers de personnes de ne pas mourir de faim chaque année.


6) J'accepte qu'il soit interdit de mettre fin à ses jours rapidement, en revanche, je tolère qu'on le fasse lentement en ingérant ou en inhalant des substances toxiques autorisées par les États.


7) J'accepte que l'on fasse la guerre pour faire régner la paix. J'accepte qu'au nom de la paix, la première dépense des États soit le budget de la défense. J'accepte donc que des conflits soient créés artificiellement pour écouler les stocks d'armes et faire tourner l'économie mondiale.


8) J'accepte l'hégémonie du pétrole dans notre économie, bien qu'il s'agisse d'une énergie coûteuse et polluante, et je suis d'accord pour empêcher toute tentative de substitution s'il s'avérait que l'on découvre un moyen gratuit et illimité de produire de l'énergie, ce qui serait notre perte.


9) J'accepte que l'on condamne le meurtre de son prochain, sauf si les États décrètent qu'il s'agit d'un ennemi et nous encouragent à le tuer.


10) J'accepte que l'on divise l'opinion publique en créant des partis de droite et de gauche qui passeront leur temps à se combattre en me donnant l'impression de faire avancer le système. J'accepte d'ailleurs toutes sortes de divisions possibles, pourvu qu'elles me permettent de focaliser ma colère vers les ennemis désignés dont on agitera le portrait devant mes yeux.


11) J'accepte que le pouvoir de façonner l'opinion publique, jadis détenu par les religions, soit aujourd'hui aux mains d'affairistes non élus démocratiquement et totalement libres de contrôler les États, car je suis convaincu du bon usage qu'ils en feront.


12) J'accepte l'idée que le bonheur se résume au confort, à l'amour, au sexe, et la liberté d'assouvissement de tous les désirs, car c'est ce que la publicité me rabâche toute la journée. Plus je serai malheureux et plus je consommerai: je remplirai mon rôle en contribuant au bon fonctionnement de notre économie.


13) J'accepte que la valeur d'une personne se mesure à la taille de son compte bancaire, qu'on apprécie son utilité en fonction de sa productivité plutôt que de sa qualité, et qu'on l'exclue du système si elle n'est plus assez productive.


14) J'accepte que l'on paie grassement les joueurs de football [ de hockey ] ou des acteurs, et beaucoup moins les professeurs et les médecins chargés de l'éducation et de la santé des générations futures.


15) J'accepte que l'on mette au banc de la société les personnes agées dont l'expérience pourrait nous être utile, car étant la civilisation la plus évoluée de la planète (et sans doute de l'univers) nous savons que l'expérience ne se partage ni ne se transmet.


16) J'accepte que l'on me présente des nouvelles négatives et terrifiantes du monde tous les jours, pour que je puisse apprécier a quel point notre situation est normale et combien j'ai de la chance de vivre en Occident. Je sais qu'entretenir la peur dans nos esprits ne peut être que bénéfique pour nous.


17) J'accepte que les industriels, militaires et politiciens se réunissent régulièrement pour prendre sans nous concerter des décisions qui engagent l'avenir de la vie et de la planète.


18) J'accepte de consommer de la viande bovine traitée aux hormones sans qu'on me le signale explicitement. J'accepte que la culture des OGM se répande dans le monde entier, permettant ainsi aux trusts de l'agroalimentaire de breveter le vivant, d'engranger des dividendes conséquents et de tenir sous leur joug l'agriculture mondiale.


19) J'accepte que les banques internationales prêtent de l'argent aux pays souhaitant s'armer et se battre, et de choisir ainsi ceux qui feront la guerre et ceux qui ne la feront pas. Je suis conscient qu'il vaut mieux financer les deux bords afin d'être sûr de gagner de l'argent, et faire durer les conflits le plus longtemps possible afin de pouvoir totalement piller leurs ressources s'ils ne peuvent pas rembourser les emprunts.


20) J'accepte que les multinationales s'abstiennent d'appliquer les progrès sociaux de l'Occident dans les pays défavorisés. Considérant que c'est déjà une embellie de les faire travailler, je préfère qu'on utilise les lois en vigueur dans ces pays permettant de faire travailler des enfants dans des conditions inhumaines et précaires. Au nom des droits de l'homme et du citoyen, nous n'avons pas le droit de faire de l'ingérence.


21) J'accepte que les hommes politiques puissent être d'une honneteté douteuse et parfois même corrompus. Je pense d'ailleurs que c'est normal au vu des fortes pressions qu'ils subissent. Pour la majorité par contre, la tolérance zéro doit être de mise.


22) J'accepte que les laboratoires pharmaceutiques et les industriels de l'agroalimentaire vendent dans les pays défavorisés des produits périmés ou utilisent des substances cancérigènes interdites en Occident.


23) J'accepte que le reste de la planète, c'est-à-dire quatre milliards d'individus, puisse penser différemment à condition qu'il ne vienne pas exprimer ses croyances chez nous, et encore moins de tenter d'expliquer notre Histoire avec ses notions philosophiques primitives.


24) J'accepte l'idée qu'il n'existe que deux possibilités dans la nature, à savoir chasser ou être chassé. Et si nous sommes doués d'une conscience et d'un langage, ce n'est certainement pas pour échapper à cette dualité, mais pour justifier pourquoi nous agissons de la sorte.


25) J'accepte de considérer notre passé comme une suite ininterrompue de conflits, de conspirations politiques et de volontés hégémoniques, mais je sais qu'aujourd'hui tout ceci n'existe plus car nous sommes au summum de notre évolution, et que les seules règles régissant notre monde sont la recherche du bonheur et de la liberté de tous les peuples, comme nous l'entendons sans cesse dans nos discours politiques.


26) J'accepte sans discuter et je considère comme vérités toutes les théories proposées pour l'explication du mystère de nos origines. Et j'accepte que la nature ait pu mettre des millions d'années pour créer un être humain dont le seul passe-temps soit la destruction de sa propre espèce en quelques instants.


27) J'accepte la recherche du profit comme but suprême de l'Humanité, et l'accumulation des richesses comme l'accomplissement de la vie humaine.


28) J'accepte la destruction des forêts, la quasi-disparition des poissons de rivières et de nos océans. J'accepte l'augmentation de la pollution industrielle et la dispersion de poisons chimiques et d'éléments radioactifs dans la nature. J'accepte l'utilisation de toutes sortes d'additifs chimiques dans mon alimentation, car je suis convaincu que si on les y met, c'est qu'ils sont utiles et sans danger.


29) J'accepte la guerre économique sévissant sur la planète, même si je sens qu'elle nous mène vers une catastrophe sans précédent.


30) J'accepte cette situation, et j'admets que je ne peux rien faire pour la changer ou l'améliorer.


31) J'accepte d'être traité comme du bétail, car tout compte fait, je pense que je ne vaux pas mieux.


32) J'accepte de ne poser aucune question, de fermer les yeux sur tout ceci, et de ne formuler aucune véritable opposition car je suis bien trop occupé par ma vie et mes soucis. J'accepte même de défendre à la mort ce contrat si vous me le demandez.


33) J'accepte donc, en mon âme et conscience et définitivement, cette triste matrice que vous placez devant mes yeux pour m'empêcher de voir la réalité des choses. Je sais que vous agissez pour mon bien et pour celui de tous, et je vous en remercie. »


J'aurais beaucoup à commenter ! Je me bornerai, pour enforcir et élargir le débat possible autour du point 10, de rappeler ce que James Madison, dans les Federalist Papers, disait de la démocratie, dont il affirmait qu'on n'avait rien à en craindre: que c'était là une invention merveilleuse, parce que l'élection d'une majorité artificielle et temporaire allait détourner le regard public du vrai problème, de la vraie question sociale, pour toujours et à jamais, celle de l'inégale répartition des fortunes et de l'injustice fondamentale de l'homme qui nait pour être exploité et ne rien avoir. Quel bonheur que cet homme devienne ( par exemple ) un républicain ou un démocrate, et qu'il en oublie ainsi sa condition ! Madison a convaincu là-dessus nombre de ses contemporains. Et de la révolution américaine jusqu'à maintenant, la démocratie a pu progressivement s'installer, les puissants apprenant à ne plus considérer les masses laborieuses comme une classe dangereuse, mais plutôt comme des votants aliénés. Le bonheur !