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lundi 23 septembre 2013

LA LAÏCITÉ SUR LE BOUT DES PIEDS

Nietzsche. À propos.



Il y avait de quoi s’impatienter, s’exaspérer même, de la prestation du ministre des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, M. Bernard Drainville, à la télé de Radio-Canada ce soir. Le ministre hésitait, fléchissait, cherchait ses mots pour présenter, et expliquer surtout, clairement, le projet de charte de la laïcité du gouvernement du Québec. Ça se passait sur le plateau de l’émission à vaste auditoire, Tout le monde en parle

Après une défense aussi frileuse, et presque apeurée des intentions du gouvernement quant à la nature même de l’État et de la chose publique, tout le monde pourra-t-il en parler, de cette charte, autrement que pour se demander ce qu’il en retourne vraiment de ce truc confus, contradictoire et mal assuré, qu’un ministre, celui-là même de la participation citoyenne, est incapable de motiver ? Alors qu’il s’agit de philosophie politique, que c’est exceptionnel qu’une société participe à un débat d’un tel niveau, et que cette charte peut être expliquée, à la condition, bien sûr, d’y mettre les mots, exacts et vrais, qui en signifient toute l’intention.

Mais M. Drainville joue la prudence, cherche le consensus à tout prix, au plus faible risque possible. Pour un homme politique, ça peut se comprendre, quand une toute petite bavure peut se transformer en cataclysme politique, d’une parfaite amoralité d’ailleurs — ce qui serait assez plaisant pour ce coup-ci, les opposants à la charte bataillant, nouveaux martyrs de la foi, pour la liberté de religion affreusement menacée ! Mais la réserve de M. Drainville, c’est tout comme cette méthode embarrassée, complexée, et presque honteuse, de proposer, en 1980, en 1995, l’indépendance du Québec:  à force d’en être gêné, et de s’en excuser, l’acte osé devient coupable, et l’impuissance bien réelle: on ne réussit qu’à rien réussir, et on se crève les yeux.

C’est enthousiasmant, M. Drainville, votre projet d’État neutre et laïque, et votre souhait de modifier la Charte des droits et libertés de telle sorte que la neutralité de l’État serve de règle d’interprétation aux droits des personnes. C’est enthousiasmant, et bien expliqué, c’est même rassurant. Votre proposition de charte de la laïcité, c’est une cassure avec le cérémonial de l’ancien temps, une promesse de justice, et à sa manière, une libération. Ce que le gouvernement du Québec s’apprête à proposer aux citoyens, c’est d’évidence un geste fondateur, loin, très loin d’être le repli ethnique dont l’accusent ses détracteurs. Il s’agit, bien au contraire, d’ancrer, pour de bon, l’indépendance du Québec dans la modernité, ouverte à toutes les audaces et à toutes les tolérances. Foncez, monsieur le ministre ! Dites ce qu’il en est ! On a échoué à faire l’indépendance à petits pas, bercée de paroles rassurantes, réalisée sans que personne s’en aperçoive. Faut-il maintenant faire la laïcité sans que personne s’en aperçoive ? Tout le monde a compris le sens de la question référendaire, même celle, trop longue, disait-on, de 1980. (Monsieur Jean Chrétien a bien été le seul à ne pas la comprendre.) Et quoi qu’il en soit des artifices délicats pour tranquilliser les inquiets, y compris le crucifix qui s’accroche envers et contre toute logique, tout le monde comprend l’intention réelle de la charte, la laïcité complète, la neutralité intégrale de l’État. Bien sûr que la charte aura une opposition: on ne négocie pas avec Dieu ni avec ses croyants. Ceux-là ne se rallieront jamais, monsieur le ministre. Alors, foncez. Dans dix ans, on peut le parier, les néophytes de Dieu (surtout eux, d’ailleurs) se seront convertis.