mardi 2 juillet 2013

CLIO SE PORTE MAL...


Clio, muse de l'Histoire. Mozaïque romaine, 2ème siècle. Rome, Palazzo Massimo



J'ai conseillé à un de mes amis, récemment, un copain d'université, qui fait de la recherche fondamentale en histoire, et qui publie régulièrement: « Ne t'abonne jamais à Facebook, ou à aucun autre réseau social, parce que tu vas y perdre, irréversiblement, le goût du travail méthodique, patient, approfondi, mené pas-à-pas. En fait, tu vas te demander pourquoi mettre tant d'insistance à connaître si bien le passé, cet «espace-temps de plus en plus étrange», comme disait Jean-Marie Fecteau, au point d'y perdre rapidement, quand on s'y enfonce, toute reconnaissance. Tu vas te demander à quoi sert, sans rire, la fonction sociale de l'histoire, si tant est qu'il y en ait une. Et puis, pour finir, t'écriras plus une ligne. »

Le fait est que n'importe qui affirme n'importe quoi, des dates et des faits de l'ancien temps, tronqué, sectionné, déraciné; le fait est qu'on suppose la «vérité» cachée, insidieusement, comme de juste, parce qu'elle est gênante , embarrassante, et qu'elle fait honte à la Cause; le fait est qu'on les flanque, ces «vérités», comme des gifles magistrales à des esprits horriblement bornés, sans preuve aucune, à partir d'à-peu -près mal vérifiés; le fait est que «l'histoire», quand elle s'en donne le culot, sert à désinformer, à manipuler, à intimider, à orienter; et que c'est là une entreprise facile parce que les morts ne sont jamais là pour protester. Le public lecteur des penseurs les plus courus est horriblement grégaire, faut bien dire: J'aime ! Pas étonnant que tant de personnes honnêtes détestent l'histoire, et que Paul Valéry en ait fait la plus dangereuse des sciences humaines. Et tout ça, c'est en plus du fait des lieux communs, répétés mille fois après une réflexion un peu courte, et qui font terriblement mal à la réputation du métier d'historien, du genre «L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs», ou «Il y a toujours deux côtés à une même médaille», ou «C'est ce que dit l'Histoire officielle»...

L'Histoire officielle ! Quand on est un peu parano, on ne doute pas, bien sûr, de son existence. Connaître cette histoire certifiée, avoir si peu de sens moral qu'on accepte de la diffuser, ce sont deux des conditions d'embauche pour pouvoir l'enseigner, au Québec tout au moins. (Je révèle là un secret ! On m'en tiendra rancune, au ministère !)

Ça me rappelle, tiens, ce prof que j'avais, en première année d'université, et qui nous disait: « L'Histoire ne sert à rien. Perdez vos illusions là-dessus. Une poignée de spécialistes maîtrisent correctement le savoir construit qu'est l'Histoire, discutent entre eux, travaillent pour le progrès du savoir et de son exactitude, veulent croire possible une meilleure connaissance du passé dans sa globalité. Mais l'immense majorité de nos compatriotes, y compris le public cultivé, fait n'importe quoi de l'Histoire, s'en sert n'importe comment, dans n'importe quel but. »

L'Histoire ne sert à rien. J'en ai acquis la plate certitude, plus que jamais, ces 24 juin et 1er juillet 2013, fêtes nationales du Québec et du Canada, à fréquenter les réseaux sociaux. C'est si utile de placer les hommes, les époques et leurs capitales où l'on veut, et de s'en accommoder tout à fait bien. Tout ça fait si longtemps, et ça n'a que si peu d'importance que ça soit faux... Allez, pas de quartier pour l'histoire des vainqueurs: J'aime ! Très peu pour moi.

PS Extraits d'un article du professeur Christian Nadeau, paru dans Le Devoir du 24 juillet 2013. Éléments d'une réflexion essentielle.

« Mais qu’est-ce que le débat public ? S’agit-il (...) d’un pugilat d’opinions pour le divertissement des foules ? La difficulté tient en ce que ces débats publics, comme ceux orchestrés par les médias, sont trop souvent conçus comme des arènes, et non comme des forums d’échanges. Les espaces de temps prévus sont souvent très courts, ce qui favorise la formule rapide et incisive, au détriment d’un dialogue constructif. (...) 
Il s’agit alors de se demander si une véritable réflexion peut véritablement émerger de tels types d’échanges. Et que peut signifier la mission des intellectuels et des universitaires dans un tel contexte? Le débat public est nécessaire, mais les intellectuels et les chercheurs doivent y contribuer à leurs propres conditions. Or, un des pièges possibles du débat public est la volonté de gagner à tout prix ou de céder aux charmes des dichotomies faciles. Dans ce cas, la recherche de la vérité ne compte plus ou passe au second rang, ce qui est inacceptable. (...)
La recherche de la vérité ne peut signifier avoir raison par-dessus tout. Elle ne peut signifier non plus se ranger ou disparaître lorsque le plus grand nombre exprime son opposition à nos vues. »











mercredi 19 juin 2013

VERS UN RÉALIGNEMENT DES FORCES POLITIQUES AU QUÉBEC ?


Source: Google Images



Jean-Martin Aussant démissionne. Ça ne m'étonne pas. Des propos, de-ci de-là, laissaient prévoir cette démission depuis plusieurs mois. Ça ne m'étonne pas, par ailleurs, parce qu’Option Nationale était le parti d'un seul homme, souvent magnifié hors de toute proportion, parfois même déifié. J'imagine que, pour «JMA», le poids d'une pareille confiance, d'une pareille adulation, était franchement trop lourd à porter.

Option Nationale ne survivra pas à son chef, ça me semble évident. Je suis triste, et franchement désolé pour toutes celles et ceux qui y ont cru, et qui ont milité, ardemment, sincèrement, comme bénévoles pour ce parti, partout au Québec. Mais «JMA» était vraiment seul. L'appui de M. Jacques Parizeau n'était, en soi, à l’évidence, pas suffisant. Il était seul, et sans grande réalisation publique derrière lui, et c'est peut-être là que se trouve l'erreur de jugement la plus grande qu'il aura faite, celle de claquer la porte du Parti québécois. À certains de ses ministres qui parfois montraient un peu trop d'impatience à accéder au poste de chef du gouvernement, l'ancien premier ministre René Lévesque répondait (et conseillait) d'attacher d'abord leur nom à une grande réalisation publique, comme lui avait arrimé le sien à la nationalisation de l'électricité. C'est ce qui (à mon très humble avis) a manqué à M. Aussant: exceptionnellement talentueux, et brillant, il n'avait cependant pas de réalisations d'État sur lesquelles appuyer sa crédibilité. Ministre du Parti québécois, il aurait pu se donner cette crédibilité. Il aurait pu être un candidat enthousiasmant à la succession (éventuelle) de la première ministre Marois.

Pour l'immense majorité des Québécois, M. Aussant était un ancien député péquiste, régional, peu connu à l'échelle nationale. Ce que j'espère, désormais, de M. Aussant, dont personne ne peut mettre en doute l'irréprochable droiture, c'est qu'il jouera un rôle essentiel dans la convergence des forces indépendantistes. 





mardi 18 juin 2013

18 JUIN... 1940


Source: http://www.appeldu18juin70eme.org/tresorsdarchive/img/references/6/01.jpg



Il y a une certaine culture anti-gaulliste au Québec, conséquence de l'appel fait du Balcon de l'hôtel de ville de Montréal de juillet 1967 («Vive le Québec libre») et de l'hostilité canadienne qui s'en est suivie. Année après année, des étudiants affirment que de Gaulle a lâchement quitté la France en juin 1940, qu'il a fui les combats... Une pareille déformation de l'Histoire a été voulue, délibérément fabriquée: il y aurait, à faire, une histoire de l'anti-gaullisme québécois, tel qu'il s'est élaboré entre 1967 et 1976.

De Gaulle fuyard, c'est scandaleusement faux. Si le général est à Londres, en juin 1940, c'est qu'il est en mission. Si le général lance à la radio son célèbre Appel, lucide et magnifique, c'est qu'il refuse la capitulation de la France, et la demande d'armistice formulée par le tout nouveau gouvernement Pétain. En juin 1940, rien pourtant n'indique que le général dit juste et vrai, que l'appel à la résistance sera entendu. Les États-Unis ne sont pas en guerre, refusent d'y participer et ne s'y laisseront entrainer qu'en décembre 1941. L'URSS s'en tient le plus loin possible, se partage la Pologne avec l'Allemagne, croit l'enliser dans une guerre à l'ouest, immense (et logique) déchirement entre pays impérialistes. L'Angleterre tient seule. Elle peut perdre la guerre. Elle peut entendre les appels à la paix que lance explicitement l'Allemagne, Hitler en personne. Le général joue de courage, et risque donc gros. Il s'en expliquera quelques mois plus tard, alors qu'il est encore terriblement seul, du côté français, à tenir bon devant le déferlement allemand: « Celui qui saura vouloir le plus fermement l’emportera en définitive, non seulement en fait, mais encore dans l’esprit des foules moutonnières. » Celui qui saura vouloir le plus fermement... : voilà pourquoi, avec la victoire finale de 1945, l'Appel du 18 juin est resté si célèbre. Entre 1940 et 1945, de Gaulle a voulu, inlassablement, la liberté de la France: la flamme de la résistance ne s'est jamais éteinte, malgré les foules moutonnières qui, un temps, en France, en Amérique même, y compris au Québec, ont applaudi Pétain, ont espéré de lui. 





dimanche 16 juin 2013

CUBA, ET LA «LIBERTÉ DU PAUVRE»



Le touriste se porte bien. Il est sous le charme de la vieille Havane, protégée au titre de patrimoine mondial par l’UNESCO. Des travaux de restauration, nombreux, ressuscitent les symboles anciens de la ville coloniale, du vieux quartier d’époque de Batista, du temps de  l’impérialisme, et de la corruption, qui ont si essentiellement justifié la guérilla castriste, et la révolution qui a suivi.

Le touriste se porte bien, mais c’est une façade, tout comme l’est cette portion de ville, rafraichie, restaurée, pensée comme un vaste trompe-l’oeil, traitée que pour n’être photographiée, et visitée à la va-vite, le regard en l’air, vissé au luxe architectural des «palacios».  C’est un décor, une vitrine. L’épatement du touriste est sincère, mais l’oubli de ce que cachent la couleur et le vernis, impossible. Parce que tout juste avant l’instant de cette photo, et longtemps après, le visiteur est pris d’assaut par une pauvreté agressive; il est harcelé par des survivants qui manquent de tout, qui ont faim, et qui parfois se vendent eux-mêmes, pour obtenir ce que l’embargo américain prétend leur interdire tant et aussi longtemps que Cuba résistera. Sur cette belle rue Obispo, où la photo a été prise, un homme, encore jeune, demande du feu. On s’arrête, mon chum et moi, on lui tend un briquet. Et tout de suite, dans un anglais approximatif, le message, lui, est très clair: des jeunes femmes sont disponibles, et il nous en présente une, sourire rougissant, prétendument excitée. Quoi, quoi, nous ne sommes pas intéressés ? Mais alors, par autre chose, un autre sexe, peut-être ? Et c’est comme ça que ça se négocie, l’offre et la demande, sauvages, désespérées, dans toutes les rues de la vieille et magnifique Havane. À l’hôtel, de vieux dégueulasses paradent avec leurs «conquêtes», de quarante ou cinquante ans leurs cadettes. Ils friment, se tiennent entre eux. Tout le monde est témoin. L’«amour» dure un jour ou deux, et puis c’est la porte pour la jeune dame, une poignée de pésos convertibles à la main, quelques «cadeaux» autrement inaccessibles. Un trésor, à Cuba. Alors on oublie, parce que le tourisme est indispensable à l’économie de Cuba, et surtout, à sa balance des paiements. Le décor a joué son rôle, à plein.

Une Chilienne, parlant français, et qui a travaillé longtemps dans des organismes de solidarité avec le peuple cubain, m’explique que Fidel ne sait rien de tout ça. Quand il sort, il le fait en voiture noire, vitres teintées; les rues qu’il emprunte sont soigneusement choisies, et préalablement nettoyées. Fidel est isolé. On lui cache même la prévarication, qui ne dépend, pour se perpétuer, que de la longévité du Lider Maximo, et de sa foi. L’illusion est effroyable.

L’UNESCO redonne vie à la vielle Havane, et elle a bien raison de le faire: la Habana Vieja est superbe, et elle retrouve, avec les symboles de son ancienne splendeur, la réputation sulfureuse qui a longtemps été la sienne. Curieux retour de l’Histoire. C’est à désespérer de l’humanité. 














dimanche 12 mai 2013

REQUIEM MAYA AU GUATEMALA



Ronald Reagan, Président des États-Unis (1981-1989) et, au-dessus (dans la photo montage), Effrain Rios Montt, dictateur au Guatemala (1982-1983)



À Ronald Reagan, en 2004, on a fait d’immenses funérailles d’État. Et pourtant, il a été, lui et son gouvernement, parmi les responsables identifiés, de tout premier plan, dans les guerres civiles du Salvador, du Nicaragua et du Guatemala qui ont fait, dans les années 1980, des centaines de milliers de morts, particulièrement chez les Indiens. Reagan refusait d’admettre que l’agriculture d’exportation, gourmandes de terres, accaparées par une poignée de propriétaires, souvent étrangers, fréquemment états-uniens, dépossédait les Indiens et provoquait leur désespoir et leur révolte. Les É.U se sont, à l’époque, impliqués sans réserve dans les conflits armés d’Amérique centrale.  « Si nous ne pouvons régler la question d’Amérique centrale, avait expliqué un Henry Kissinger particulièrement cynique, en 1984, il nous sera impossible de convaincre les nations menacées dans le golfe Persique et ailleurs que nous sommes capables de préserver l’équilibre mondial. » D’où les dictatures, les ventes d’armes, les opérations génocidaires, les meurtres ciblés — celui, par exemple, de Mgr Romero, à San Salvador, spectaculaire, mais parmi d’autres.

Cette politique parfaitement criminelle a largement réussi, faut-il le dire, et s’est par la suite prolongée au Moyen-Orient, deux fois en Irak. Hugo Chavez avait compris la manœuvre, du tout au tout, s’en était radicalement indigné. Encore vivant, il se serait certainement réjoui de la condamnation du guatémaltèque Effrain Rios Montt à la prison (avec salle de bain privée, quand même) pour génocide documenté et prouvé d'Indiens mayas. Montt est un criminel, pas de doute là-dessus, un déprédateur, un malvat. Mais, dans la grande balance des faits justiciables, Chavez aurait mal compris que Guantanamo puisse encore exister; que George W. Bush puisse vivre une retraite riche et tranquille; et que Reagan, Ronald Reagan surtout, puisse être magnifié, déifié, considéré comme un héros national, précisément parce qu’il avait ordonné la tuerie de la vermine indienne qui s’était, un temps, agitée pour des terres fruitières qui étaient historiquement les siennes, et qui auraient dû la nourrir. En Amérique centrale, Reagan a été, tout comme Montt, un voyou de grande, de très grande envergure. J’imagine que ces jours-ci, dans sa prison, Montt doit renâcler un peu sur l’injustice qu’on lui fait, et rêver, pour lui aussi, d’un monument funéraire à la hauteur des services qu’il a rendus, parce qu’on les lui a commandés.








lundi 22 avril 2013

LE SOT, C'EST MOI - UMBERTO ECO


Francisco de Goya. Saturne dévorant son enfant.



« S’imaginer comme élément nécessaire dans l’ordre de l’univers équivaut, pour nous, gens de bonnes lectures, à ce qu’est la superstition pour les illettrés. On ne change pas le monde avec les idées. Les personnes de peu d’idées sont moins sujettes à l’erreur, elles suivent ce que tout le monde fait et ne dérangent personne, et elles réussissent, s’enrichissent, arrivent à de bonnes positions, députés, décorés, hommes de lettres renommés, académiciens, journalistes. Peut-on être sot quand on fait aussi bien ses propres affaires ? Le sot, c’est moi, qui ai voulu me battre contre les moulins à vent. » - Umberto Eco, Le cimetière de Prague, Grasset, 2010.

L'utopiste, le sot, c'est moi aussi. Et pourtant, je sais bien que je ne suis rien dans l'ordre de l'univers; je sais bien que le monde est sans règle ni credo. Il y a des étoiles qui brillent plus que d'autres; il y a des trous noirs qui absorbent tout. Tout cela est sans tourments, pas même inquiet qu'une conscience, essentiellement accidentelle, puisse observer et juger, de très loin, de très, très bas, subalterne sans intérêt, qu'on n'arrive même pas à nommer correctement. Le cadre avec dorures, de peu d'idée, c'est lui que l'on regarde, c'est lui qui hiérarchise l'espace, pourtant il n'est jamais rien de plus qu'une immense vanité, au mieux un reflet de roi, très plat de profil, une chose bête accrochée à un clou. La scène immobile, coagulée sous verre, entourée d'un filet d'or, leurre quelquefois, propose un sens sublime, une lumière inespérée, une stèle spirite dans un cimetière, mais elle se sert de «Dieu» pour racheter son avarice, la plus simple et la plus sordide des idées froides, celle qui réussit le mieux à duper, à exploiter, à cracher sa colère de boutiquier - qui n'a pas de morale, mais que des intérêts, parfois des titres, pire encore des fonctions, mesurées au sol en pieds carrés de droit. 

C'est incroyable, mais c'est comme ça. Ça marche comme ça parce que ça meurt. Et en attendant, ça tue.

Je ne suis pas un influent. Je ne suis pas un installé. Je ne suis ni superstitieux ni croyant. Mais je désespère de n'avoir rien appris, d'être pris avec ma conscience, et de vouloir, encore, me battre contre des moulins à vent, alors que les débrouillards en tout genre rigolent.






mercredi 17 avril 2013

LOUISA WALL, OU L'HONNEUR DE LA NOUVELLE-ZÉLANDE








C'est ma « chose vue » du jour. 

Louisa Wall, députée travailliste de Nouvelle-Zélande, elle-même gaie, et engagée à gauche, a fait adopter par le parlement de son pays un amendement législatif garantissant le droit au mariage pour tous, sans discrimination, et donc, plus encore, le droit à l'égalité, au respect, et à la dignité de toutes les personnes, quel que soit ce qui les spécifie. Personnellement, je m'en fiche, du mariage. Mais je suis conscient, parfaitement conscient, que ce combat en est un d'acceptation, et d'intégration, bien réelles, des hommes et des femmes homosexuels, qui peuvent aussi s'aimer au grand jour, et recevoir, des autres, l'amour auquel ils ont droit. Parce que cette affaire-là, on l'a assez dit, est fondamentalement une affaire d'amour.

Louisa Wall est le contraire, radicalement le contraire, de Frigide Barjot, qui a si fortement contribué à éveiller l'homophobie, la haine, et l'ostracisme, en France comme ici, et ailleurs dans le monde. C'est, à nouveau, le risque de l'expatriation des gays, comme ça l'a été, brutalement, durant des siècles. Mais pas aujourd'hui, pas en Nouvelle-Zélande: regardez comment le parlement néo-zélandais, et le public dans les galeries accueillent l'adoption de la loi ! C'est fabuleux. C'est amoureux. Un moment pareil passera à l'Histoire.




vendredi 12 avril 2013

PEAU DE TAMBOUR



Je le connais, un peu, juste assez pour savoir qu’il est beau garçon, qu’il écoute beaucoup, beaucoup plus qu’il ne parle, et que le rêve de vie qui l’enfièvre et le préoccupe reste aux aguets, toujours. J’ai vu, le jour de notre seule vraie rencontre, Pierre-Yves saisir au passage, très vite, les bribes de récits qui l’éveillent, et qui pourraient, peut-être, s’immiscer dans l’existence telle qu’il la souhaite, appartenir pour de vrai à sa vie. De ces petits détails, je me rappelle très bien. (Il a dû, lui aussi, observer, se faire une idée de moi.) Quand j’y repense, à ce brunch chez Annie, je me dis que j’ai vu, de mes yeux, parce que j’étais attiré, fortement, et forcément ouvert à l’autre et curieux de lui, ce qui fait l’écrivain, ce dialogue permanent, inconscient, immensément solitaire, entre l’envie pressante du monde, et le détournement de désir vers l’écriture. 

Je connaissais le blogue que Pierre-Yves tenait à l’époque, je ne sais plus comment, bien avant ce brunch de blogueurs où nous nous sommes rencontrés. Cette nuit-là, celle de mon premier tête-à-tête purement littéraire avec Kevin Zaac — Pierre-Yves, je découvrais une écriture, magnifique, bouleversante, singulière ; j’étais sidéré. J’ai lu ses billets, les uns après les autres, pendant quelques heures, avec la même passion qu’on met à lire un roman imprévu, qui s’avère un grand roman. Je découvrais un écrivain, un poète, un artiste, un créateur, quelqu’un qui raconte sa vie comme une authentique tragédie, avec l’attente, inévitable, d’un dénouement. Tout l'art d'un suspense dramatique, avec la passion qui s’installe. Le lecteur remonte le temps, comme on le fait toujours, lorsqu’on lit un blogue, à l’envers de l’ordonnance du récit classique. Kevin Zaac (j’aime beaucoup son nom de plume) a parfaitement compris la forme qu’impose le blogue à l’écriture. Il est un des rares écrivains que je connaisse à avoir créé de la littérature en ligne, sans chapitre mais par billet, un genre nouveau, évidemment, aussi soumis à contrainte que pouvait l’être, il y a longtemps, la rédaction d’une histoire sur rouleau de parchemin.

Il y a eu quelques ruptures dans l’œuvre de PY/KZ. Des blogues ont subitement pris fin, puis se sont relancés à nouveau, prolongés à dire vrai, sous un nouveau titre. Ce soir, cette nuit, j’ai lu la toute dernière mouture : Peau de tambour, Un blogue de papier. Et toujours autant de talent. Et toujours autant de beauté. Et toujours autant d’une détresse qui supplie l’amour, qui lutte au corps à corps avec la fin. Le récit de Kevin Zaac est un arbre, qui n’a de sens que dans ses racines, solidement accrochées à un ravin. 

Adresse de Peau de tambour, Un blogue de papier: http://peaudetambour.wordpress.com




vendredi 5 avril 2013

L'OMBRE ENLUMINÉE DE KIM THUY


Capture d'écran, de l'émission Tout le monde en parle, Radio-Canada, le dimanche 31 mars 2013



Je lis tout le temps, souvent la nuit jusqu’à très tard; c’est ma lueur dans l’obscurité, les livres. Je lis, parfois rapidement, un livre après l’autre, sans plus chercher à documenter mon travail, une habitude, pourtant, que je perds difficilement. Alors je prends des notes, me promettant d’écrire, sur ce blogue, quelques billets «littéraires». Ce sont la plupart du temps des extraits qui fainéantent, sur Louis-Ferdinand Céline, sur Max Gallo, sur Chris Harman, sur Serge Bouchard, sur Erckmann-Châtrian, sur Armistead Maupin... Cette courte liste devrait faire sourire; elle dit tout.

Je lis tout le temps, mais, exception faite des livres d’Histoire, comme science, je lis comme un perpétuel ignorant. Je n’aligne que très rarement mes lectures sur l’actualité littéraire, et sur ce qui brille. De sorte que, voyez-vous, je ne connaissais pas Kim Thuy. Pas jusqu’à dimanche soir passé, quand elle a rejailli, sur le plateau de Tout le monde en parle, fluide, drôle, extraordinairement séduisante, être de lumière. Cette écrivaine a vendu des centaines de milliers d’exemplaires de Ru, elle a été célébrée par la critique, couronnée, plusieurs fois. Et je ne la connaissais pas. Mais je suis tombé amoureux (fou !) d’elle. J’étais certain d’aimer son écriture, et son récit: je me suis procuré Ru, de Kim Thuy, auteure québécoise (je suis fier d’écrire ça: «auteure québécoise»), Ru, petit livre d’une écriture poétique très épurée, et pourtant roman autobiographique très dense, spectateur d’une inimaginable tragédie, que j’ai lu, en deux nuits d’affilée. Je suis encore sous le choc. Et je suis encore séduit.

Kim Thuy raconte une famille, la sienne, constante malgré la guerre, la fuite, le déracinement, la reconstruction, comme si l’identité des personnes transcendait tout, survivait à tout, pays, culture, climat, même à la merde ignoble des camps de réfugiés de Malaisie, même aux matelas infestés de punaises qu’on a leur a offerts, de bon cœur, au Québec, terre d’échappée ultime d’un parcours terrible. Kim Thuy ne parle pourtant jamais, ou très peu d’elle, sauf peut-être, pour insister: je n’ai été, écrit-elle, qu’une ombre, j’ai été l’ombre de tous les miens, je les ai regardés, dévisagés, jugés, aimés, je connais leurs numéros, à tous. Mon roman est l’ombre de leurs vies, mon écriture a cette pudeur de l’ombre, je ne dessine que les contours essentiels, je respecte les replis, je préserve les visages qui ont dû se fermer, les mâchoires qui ont dû se serrer, les «cicatrices infligées».Ce roman en est un d’amour.

Ce roman est aussi un roman de guerre, de mort, de spoliation. Comment peut-on survivre à ces expériences d’indignités extrêmes, aux fins de rééducation convenable ? Comment peut-on se reconstruire une vie, et se convaincre du simple droit d’exister, après avoir été si radicalement culpabilisé pour avoir été, dans une première vie, riche, puissant, privilégié ? La famille de Kim Thuy a fui le Vietnam avec pour toute fortune une prothèse dentaire sertie de diamants, «trousse de survie» qui a fini sa trajectoire dans un dépotoir ! «J’ai eu la chance d’avoir des parents qui ont pu préserver leur regard peu importe la couleur du temps, du moment. Ma mère me récitait souvent le proverbe qui était écrit sur le tableau noir de sa huitième année à Saigon: La vie est un combat où la tristesse entraine la défaite.» Kim Thuy a eu la chance, elle, de blinder son sens de l’humour: «Qui aurait cru qu’après que nous eûmes évité la noyade, les pirates, la dysenterie», cette prothèse aux diamants finirait dans les immondices ? Que dira-t-on, dans mille ans, de ces diamants «placés ainsi en cercle dans la terre» ?

Le roman de Kim Thuy, chapitres longs, chapitres courts, juxtaposition de mots indispensables, sans suite apparente, me fait penser à un livre d’art asiatique, avec ses symboles, que je ne connais pas, que je ne comprends pas, mais qu’elle aurait superbement traduits, sans rien ne leur enlever de leur beauté, de leur raffinement, de leur fabuleuse capacité de synthèse. Après avoir lu ce roman, j’ai l’impression de mieux connaître l’esthétique de la culture vietnamienne. Je veux bien la faire mienne, elle m’a ébloui.

Ce roman n’a pas de foi. En le lisant, il m’en a rappelé un autre, bien différent, et pourtant écrit avec la même sobriété, la même délicatesse dénudée, la même poésie sans romance: Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué, de Howard Buten. Lui non plus n’a pas de foi, sinon en ce qui s’en tire, malgré des parcours «atypiques, parsemés de détours et d’embûches, sans gradation ni logique






mardi 2 avril 2013

RIEN N'EST JAMAIS ACQUIS, PAS MÊME L'ÉGALITÉ


Source: Stop Homophobie



Ce qui se passe en France (et aux États-Unis), en lutte contre le mariage pour tous, a réveillé la haine, même ici, au Québec, et certainement ailleurs dans le monde. La droite française flirte avec les pires souvenirs historiques qui soient, et emprunte, sans gêne aucune, les méthodes et autres arguments habituellement associés à la gauche quand elle exprime sa colère: la protestation de masse, dans la rue, au nom du peuple exploité et trompé, du peuple qui rompt le silence résigné, s'échappe et gronde enfin, qui s'empare des moyens de défense ultimes qui lui restent, la violence urbaine, la confrontation avec les forces de l'ordre, le dénigrement de l'État, les appels à la démission, et bien sûr, la dénonciation des grands médias, décriés comme merdias, par collusion avec le pouvoir...

Ça ne nous rappelle pas, à nous Québécois, quelque chose de très récent, dites ?

Je veux bien que l'aliénation nourrisse la colère, même quand elle dérive à droite toute: on a assez dit, avec raison, que l'islamisme avait remplacé le marxisme. Hugo Chavez, que j'aimais tant, avait bien compris le phénomène, pour lui simple accident de l'Histoire, parenthèse philosophique sans conséquence sur la révolution à venir, inévitable. Il n'était pas le seul. Des collègues historiens ont eu cette analyse, ont tenu ce discours de connivence. Il y a pourtant à réfléchir, désormais, sur la parenté des façons de faire, entre gauche et droite. Ce n'est pas la première fois, dans l'histoire contemporaine, que cette équivalence délibérée devient manifeste, et fière de ce qu'elle fait. Et il y a certainement une responsabilité à y avoir, à gauche, quand on justifie si facilement l'action de la rue, l'agitation-propagande, et l'insubordination, parce que la méthode peut se retourner, terriblement, contre les idéaux les plus équitables, et les plus nobles. Ce qui se passe en France est un dérapage grave, qui pourrait tout aussi bien arriver aux États-Unis (où la droite se travestit en Tea Party, s’approprie du souvenir révolutionnaire, et autorise, du coup, l'expression possible d'une violence réactionnaire), ailleurs en Europe ou au Proche-Orient, ici même au Québec. En France, la droite ne résiste plus aux appels extrémistes. Et elle a le culot de parler du «printemps français». Le printemps français ! Contre François Hollande ! On croit rêver. Rien n'est jamais acquis à l'Homme, disait Aragon. Il semble, en effet.

La haine me fait peur. Il arrive, parfois, qu'elle s'enorgueillisse de s'exprimer «librement», d'autant plus que, même en 2013, peu de personnes se risquent à protester contre le rejet agressif des minorités sexuelles, de crainte d'être perçues comme sexuellement équivoques. Eh, t'es pas pédé, toi ? Tu serais pas un hostie de fif ?... Le droit à l'égalité face au mariage, c'est en fait le droit à l'égalité en soi, et le droit de se dire, également, pour tous. C'est ce que les opposants ont parfaitement saisi, d'où la haine, visqueuse, qui se répand. Qu'arrivera-t-il, quand la haine en prendra plus large encore, et que la droite, par dizaine de milliers, dans la rue, gonflée à bloc par ce qu'elle verra comme un combat héroïque, élargira son cercle d'ennemis ?

Rien n'est jamais acquis. Pas même l'égalité en droit. Pas même la démocratie. C'est à la gauche d'y voir, et de mesurer les effets, à terme, de sa logistique habituelle.