dimanche 12 mai 2013

REQUIEM MAYA AU GUATEMALA



Ronald Reagan, Président des États-Unis (1981-1989) et, au-dessus (dans la photo montage), Effrain Rios Montt, dictateur au Guatemala (1982-1983)



À Ronald Reagan, en 2004, on a fait d’immenses funérailles d’État. Et pourtant, il a été, lui et son gouvernement, parmi les responsables identifiés, de tout premier plan, dans les guerres civiles du Salvador, du Nicaragua et du Guatemala qui ont fait, dans les années 1980, des centaines de milliers de morts, particulièrement chez les Indiens. Reagan refusait d’admettre que l’agriculture d’exportation, gourmandes de terres, accaparées par une poignée de propriétaires, souvent étrangers, fréquemment états-uniens, dépossédait les Indiens et provoquait leur désespoir et leur révolte. Les É.U se sont, à l’époque, impliqués sans réserve dans les conflits armés d’Amérique centrale.  « Si nous ne pouvons régler la question d’Amérique centrale, avait expliqué un Henry Kissinger particulièrement cynique, en 1984, il nous sera impossible de convaincre les nations menacées dans le golfe Persique et ailleurs que nous sommes capables de préserver l’équilibre mondial. » D’où les dictatures, les ventes d’armes, les opérations génocidaires, les meurtres ciblés — celui, par exemple, de Mgr Romero, à San Salvador, spectaculaire, mais parmi d’autres.

Cette politique parfaitement criminelle a largement réussi, faut-il le dire, et s’est par la suite prolongée au Moyen-Orient, deux fois en Irak. Hugo Chavez avait compris la manœuvre, du tout au tout, s’en était radicalement indigné. Encore vivant, il se serait certainement réjoui de la condamnation du guatémaltèque Effrain Rios Montt à la prison (avec salle de bain privée, quand même) pour génocide documenté et prouvé d'Indiens mayas. Montt est un criminel, pas de doute là-dessus, un déprédateur, un malvat. Mais, dans la grande balance des faits justiciables, Chavez aurait mal compris que Guantanamo puisse encore exister; que George W. Bush puisse vivre une retraite riche et tranquille; et que Reagan, Ronald Reagan surtout, puisse être magnifié, déifié, considéré comme un héros national, précisément parce qu’il avait ordonné la tuerie de la vermine indienne qui s’était, un temps, agitée pour des terres fruitières qui étaient historiquement les siennes, et qui auraient dû la nourrir. En Amérique centrale, Reagan a été, tout comme Montt, un voyou de grande, de très grande envergure. J’imagine que ces jours-ci, dans sa prison, Montt doit renâcler un peu sur l’injustice qu’on lui fait, et rêver, pour lui aussi, d’un monument funéraire à la hauteur des services qu’il a rendus, parce qu’on les lui a commandés.








lundi 22 avril 2013

LE SOT, C'EST MOI - UMBERTO ECO


Francisco de Goya. Saturne dévorant son enfant.



« S’imaginer comme élément nécessaire dans l’ordre de l’univers équivaut, pour nous, gens de bonnes lectures, à ce qu’est la superstition pour les illettrés. On ne change pas le monde avec les idées. Les personnes de peu d’idées sont moins sujettes à l’erreur, elles suivent ce que tout le monde fait et ne dérangent personne, et elles réussissent, s’enrichissent, arrivent à de bonnes positions, députés, décorés, hommes de lettres renommés, académiciens, journalistes. Peut-on être sot quand on fait aussi bien ses propres affaires ? Le sot, c’est moi, qui ai voulu me battre contre les moulins à vent. » - Umberto Eco, Le cimetière de Prague, Grasset, 2010.

L'utopiste, le sot, c'est moi aussi. Et pourtant, je sais bien que je ne suis rien dans l'ordre de l'univers; je sais bien que le monde est sans règle ni credo. Il y a des étoiles qui brillent plus que d'autres; il y a des trous noirs qui absorbent tout. Tout cela est sans tourments, pas même inquiet qu'une conscience, essentiellement accidentelle, puisse observer et juger, de très loin, de très, très bas, subalterne sans intérêt, qu'on n'arrive même pas à nommer correctement. Le cadre avec dorures, de peu d'idée, c'est lui que l'on regarde, c'est lui qui hiérarchise l'espace, pourtant il n'est jamais rien de plus qu'une immense vanité, au mieux un reflet de roi, très plat de profil, une chose bête accrochée à un clou. La scène immobile, coagulée sous verre, entourée d'un filet d'or, leurre quelquefois, propose un sens sublime, une lumière inespérée, une stèle spirite dans un cimetière, mais elle se sert de «Dieu» pour racheter son avarice, la plus simple et la plus sordide des idées froides, celle qui réussit le mieux à duper, à exploiter, à cracher sa colère de boutiquier - qui n'a pas de morale, mais que des intérêts, parfois des titres, pire encore des fonctions, mesurées au sol en pieds carrés de droit. 

C'est incroyable, mais c'est comme ça. Ça marche comme ça parce que ça meurt. Et en attendant, ça tue.

Je ne suis pas un influent. Je ne suis pas un installé. Je ne suis ni superstitieux ni croyant. Mais je désespère de n'avoir rien appris, d'être pris avec ma conscience, et de vouloir, encore, me battre contre des moulins à vent, alors que les débrouillards en tout genre rigolent.






mercredi 17 avril 2013

LOUISA WALL, OU L'HONNEUR DE LA NOUVELLE-ZÉLANDE








C'est ma « chose vue » du jour. 

Louisa Wall, députée travailliste de Nouvelle-Zélande, elle-même gaie, et engagée à gauche, a fait adopter par le parlement de son pays un amendement législatif garantissant le droit au mariage pour tous, sans discrimination, et donc, plus encore, le droit à l'égalité, au respect, et à la dignité de toutes les personnes, quel que soit ce qui les spécifie. Personnellement, je m'en fiche, du mariage. Mais je suis conscient, parfaitement conscient, que ce combat en est un d'acceptation, et d'intégration, bien réelles, des hommes et des femmes homosexuels, qui peuvent aussi s'aimer au grand jour, et recevoir, des autres, l'amour auquel ils ont droit. Parce que cette affaire-là, on l'a assez dit, est fondamentalement une affaire d'amour.

Louisa Wall est le contraire, radicalement le contraire, de Frigide Barjot, qui a si fortement contribué à éveiller l'homophobie, la haine, et l'ostracisme, en France comme ici, et ailleurs dans le monde. C'est, à nouveau, le risque de l'expatriation des gays, comme ça l'a été, brutalement, durant des siècles. Mais pas aujourd'hui, pas en Nouvelle-Zélande: regardez comment le parlement néo-zélandais, et le public dans les galeries accueillent l'adoption de la loi ! C'est fabuleux. C'est amoureux. Un moment pareil passera à l'Histoire.




vendredi 12 avril 2013

PEAU DE TAMBOUR



Je le connais, un peu, juste assez pour savoir qu’il est beau garçon, qu’il écoute beaucoup, beaucoup plus qu’il ne parle, et que le rêve de vie qui l’enfièvre et le préoccupe reste aux aguets, toujours. J’ai vu, le jour de notre seule vraie rencontre, Pierre-Yves saisir au passage, très vite, les bribes de récits qui l’éveillent, et qui pourraient, peut-être, s’immiscer dans l’existence telle qu’il la souhaite, appartenir pour de vrai à sa vie. De ces petits détails, je me rappelle très bien. (Il a dû, lui aussi, observer, se faire une idée de moi.) Quand j’y repense, à ce brunch chez Annie, je me dis que j’ai vu, de mes yeux, parce que j’étais attiré, fortement, et forcément ouvert à l’autre et curieux de lui, ce qui fait l’écrivain, ce dialogue permanent, inconscient, immensément solitaire, entre l’envie pressante du monde, et le détournement de désir vers l’écriture. 

Je connaissais le blogue que Pierre-Yves tenait à l’époque, je ne sais plus comment, bien avant ce brunch de blogueurs où nous nous sommes rencontrés. Cette nuit-là, celle de mon premier tête-à-tête purement littéraire avec Kevin Zaac — Pierre-Yves, je découvrais une écriture, magnifique, bouleversante, singulière ; j’étais sidéré. J’ai lu ses billets, les uns après les autres, pendant quelques heures, avec la même passion qu’on met à lire un roman imprévu, qui s’avère un grand roman. Je découvrais un écrivain, un poète, un artiste, un créateur, quelqu’un qui raconte sa vie comme une authentique tragédie, avec l’attente, inévitable, d’un dénouement. Tout l'art d'un suspense dramatique, avec la passion qui s’installe. Le lecteur remonte le temps, comme on le fait toujours, lorsqu’on lit un blogue, à l’envers de l’ordonnance du récit classique. Kevin Zaac (j’aime beaucoup son nom de plume) a parfaitement compris la forme qu’impose le blogue à l’écriture. Il est un des rares écrivains que je connaisse à avoir créé de la littérature en ligne, sans chapitre mais par billet, un genre nouveau, évidemment, aussi soumis à contrainte que pouvait l’être, il y a longtemps, la rédaction d’une histoire sur rouleau de parchemin.

Il y a eu quelques ruptures dans l’œuvre de PY/KZ. Des blogues ont subitement pris fin, puis se sont relancés à nouveau, prolongés à dire vrai, sous un nouveau titre. Ce soir, cette nuit, j’ai lu la toute dernière mouture : Peau de tambour, Un blogue de papier. Et toujours autant de talent. Et toujours autant de beauté. Et toujours autant d’une détresse qui supplie l’amour, qui lutte au corps à corps avec la fin. Le récit de Kevin Zaac est un arbre, qui n’a de sens que dans ses racines, solidement accrochées à un ravin. 

Adresse de Peau de tambour, Un blogue de papier: http://peaudetambour.wordpress.com




vendredi 5 avril 2013

L'OMBRE ENLUMINÉE DE KIM THUY


Capture d'écran, de l'émission Tout le monde en parle, Radio-Canada, le dimanche 31 mars 2013



Je lis tout le temps, souvent la nuit jusqu’à très tard; c’est ma lueur dans l’obscurité, les livres. Je lis, parfois rapidement, un livre après l’autre, sans plus chercher à documenter mon travail, une habitude, pourtant, que je perds difficilement. Alors je prends des notes, me promettant d’écrire, sur ce blogue, quelques billets «littéraires». Ce sont la plupart du temps des extraits qui fainéantent, sur Louis-Ferdinand Céline, sur Max Gallo, sur Chris Harman, sur Serge Bouchard, sur Erckmann-Châtrian, sur Armistead Maupin... Cette courte liste devrait faire sourire; elle dit tout.

Je lis tout le temps, mais, exception faite des livres d’Histoire, comme science, je lis comme un perpétuel ignorant. Je n’aligne que très rarement mes lectures sur l’actualité littéraire, et sur ce qui brille. De sorte que, voyez-vous, je ne connaissais pas Kim Thuy. Pas jusqu’à dimanche soir passé, quand elle a rejailli, sur le plateau de Tout le monde en parle, fluide, drôle, extraordinairement séduisante, être de lumière. Cette écrivaine a vendu des centaines de milliers d’exemplaires de Ru, elle a été célébrée par la critique, couronnée, plusieurs fois. Et je ne la connaissais pas. Mais je suis tombé amoureux (fou !) d’elle. J’étais certain d’aimer son écriture, et son récit: je me suis procuré Ru, de Kim Thuy, auteure québécoise (je suis fier d’écrire ça: «auteure québécoise»), Ru, petit livre d’une écriture poétique très épurée, et pourtant roman autobiographique très dense, spectateur d’une inimaginable tragédie, que j’ai lu, en deux nuits d’affilée. Je suis encore sous le choc. Et je suis encore séduit.

Kim Thuy raconte une famille, la sienne, constante malgré la guerre, la fuite, le déracinement, la reconstruction, comme si l’identité des personnes transcendait tout, survivait à tout, pays, culture, climat, même à la merde ignoble des camps de réfugiés de Malaisie, même aux matelas infestés de punaises qu’on a leur a offerts, de bon cœur, au Québec, terre d’échappée ultime d’un parcours terrible. Kim Thuy ne parle pourtant jamais, ou très peu d’elle, sauf peut-être, pour insister: je n’ai été, écrit-elle, qu’une ombre, j’ai été l’ombre de tous les miens, je les ai regardés, dévisagés, jugés, aimés, je connais leurs numéros, à tous. Mon roman est l’ombre de leurs vies, mon écriture a cette pudeur de l’ombre, je ne dessine que les contours essentiels, je respecte les replis, je préserve les visages qui ont dû se fermer, les mâchoires qui ont dû se serrer, les «cicatrices infligées».Ce roman en est un d’amour.

Ce roman est aussi un roman de guerre, de mort, de spoliation. Comment peut-on survivre à ces expériences d’indignités extrêmes, aux fins de rééducation convenable ? Comment peut-on se reconstruire une vie, et se convaincre du simple droit d’exister, après avoir été si radicalement culpabilisé pour avoir été, dans une première vie, riche, puissant, privilégié ? La famille de Kim Thuy a fui le Vietnam avec pour toute fortune une prothèse dentaire sertie de diamants, «trousse de survie» qui a fini sa trajectoire dans un dépotoir ! «J’ai eu la chance d’avoir des parents qui ont pu préserver leur regard peu importe la couleur du temps, du moment. Ma mère me récitait souvent le proverbe qui était écrit sur le tableau noir de sa huitième année à Saigon: La vie est un combat où la tristesse entraine la défaite.» Kim Thuy a eu la chance, elle, de blinder son sens de l’humour: «Qui aurait cru qu’après que nous eûmes évité la noyade, les pirates, la dysenterie», cette prothèse aux diamants finirait dans les immondices ? Que dira-t-on, dans mille ans, de ces diamants «placés ainsi en cercle dans la terre» ?

Le roman de Kim Thuy, chapitres longs, chapitres courts, juxtaposition de mots indispensables, sans suite apparente, me fait penser à un livre d’art asiatique, avec ses symboles, que je ne connais pas, que je ne comprends pas, mais qu’elle aurait superbement traduits, sans rien ne leur enlever de leur beauté, de leur raffinement, de leur fabuleuse capacité de synthèse. Après avoir lu ce roman, j’ai l’impression de mieux connaître l’esthétique de la culture vietnamienne. Je veux bien la faire mienne, elle m’a ébloui.

Ce roman n’a pas de foi. En le lisant, il m’en a rappelé un autre, bien différent, et pourtant écrit avec la même sobriété, la même délicatesse dénudée, la même poésie sans romance: Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué, de Howard Buten. Lui non plus n’a pas de foi, sinon en ce qui s’en tire, malgré des parcours «atypiques, parsemés de détours et d’embûches, sans gradation ni logique






mardi 2 avril 2013

RIEN N'EST JAMAIS ACQUIS, PAS MÊME L'ÉGALITÉ


Source: Stop Homophobie



Ce qui se passe en France (et aux États-Unis), en lutte contre le mariage pour tous, a réveillé la haine, même ici, au Québec, et certainement ailleurs dans le monde. La droite française flirte avec les pires souvenirs historiques qui soient, et emprunte, sans gêne aucune, les méthodes et autres arguments habituellement associés à la gauche quand elle exprime sa colère: la protestation de masse, dans la rue, au nom du peuple exploité et trompé, du peuple qui rompt le silence résigné, s'échappe et gronde enfin, qui s'empare des moyens de défense ultimes qui lui restent, la violence urbaine, la confrontation avec les forces de l'ordre, le dénigrement de l'État, les appels à la démission, et bien sûr, la dénonciation des grands médias, décriés comme merdias, par collusion avec le pouvoir...

Ça ne nous rappelle pas, à nous Québécois, quelque chose de très récent, dites ?

Je veux bien que l'aliénation nourrisse la colère, même quand elle dérive à droite toute: on a assez dit, avec raison, que l'islamisme avait remplacé le marxisme. Hugo Chavez, que j'aimais tant, avait bien compris le phénomène, pour lui simple accident de l'Histoire, parenthèse philosophique sans conséquence sur la révolution à venir, inévitable. Il n'était pas le seul. Des collègues historiens ont eu cette analyse, ont tenu ce discours de connivence. Il y a pourtant à réfléchir, désormais, sur la parenté des façons de faire, entre gauche et droite. Ce n'est pas la première fois, dans l'histoire contemporaine, que cette équivalence délibérée devient manifeste, et fière de ce qu'elle fait. Et il y a certainement une responsabilité à y avoir, à gauche, quand on justifie si facilement l'action de la rue, l'agitation-propagande, et l'insubordination, parce que la méthode peut se retourner, terriblement, contre les idéaux les plus équitables, et les plus nobles. Ce qui se passe en France est un dérapage grave, qui pourrait tout aussi bien arriver aux États-Unis (où la droite se travestit en Tea Party, s’approprie du souvenir révolutionnaire, et autorise, du coup, l'expression possible d'une violence réactionnaire), ailleurs en Europe ou au Proche-Orient, ici même au Québec. En France, la droite ne résiste plus aux appels extrémistes. Et elle a le culot de parler du «printemps français». Le printemps français ! Contre François Hollande ! On croit rêver. Rien n'est jamais acquis à l'Homme, disait Aragon. Il semble, en effet.

La haine me fait peur. Il arrive, parfois, qu'elle s'enorgueillisse de s'exprimer «librement», d'autant plus que, même en 2013, peu de personnes se risquent à protester contre le rejet agressif des minorités sexuelles, de crainte d'être perçues comme sexuellement équivoques. Eh, t'es pas pédé, toi ? Tu serais pas un hostie de fif ?... Le droit à l'égalité face au mariage, c'est en fait le droit à l'égalité en soi, et le droit de se dire, également, pour tous. C'est ce que les opposants ont parfaitement saisi, d'où la haine, visqueuse, qui se répand. Qu'arrivera-t-il, quand la haine en prendra plus large encore, et que la droite, par dizaine de milliers, dans la rue, gonflée à bloc par ce qu'elle verra comme un combat héroïque, élargira son cercle d'ennemis ?

Rien n'est jamais acquis. Pas même l'égalité en droit. Pas même la démocratie. C'est à la gauche d'y voir, et de mesurer les effets, à terme, de sa logistique habituelle.






jeudi 28 mars 2013

JEAN L'HEUREUX (1837-1919), OU L'HOMME À L'ORIENTATION SEXUELLE INDIENNE

Jean L'Heureux, habillé en prêtre. Photo prise en 1871.




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Il est, peut-être, né en 1837, mais on n’en sait trop rien, en fait. Il a poursuivi des études certainement brillantes, mais sans connaître ni le lieu ni les personnes qui l’ont instruit. L’Histoire sait qu’il a été chassé du grand séminaire de Montréal (quand ?) « en raison de graves désordres », homosexuels, certainement, sodomites, tel qu’on le disait à l’époque, sans préciser l’identité, la fonction, ni l’âge, surtout, des autres protagonistes impliqués dans le scandale qu’on devine rapidement étouffé. Il n’est pas devenu prêtre ; mais il allait y jouer toute sa vie. Des années après cette première offense, on le congédiera, en 1891, de son poste de fonctionnaire, aux Affaires indiennes du Canada, pour cause « d’un comportement immoral le plus obscène qui soit ». Il avait alors la garde, chez lui, d’enfants indiens, qu’il éduquait, semble-t-il, avec une ferveur suspecte, comme de trop profitables petits catholiques… On ne sait trop si cette accusation, grave, terrible, était fondée. Peut-être quelques protestants zélés ont-ils utilisé contre Jean L’Heureux la réputation connue, et hautement sulfureuse qu’il avait depuis belle lurette…

Jean L’Heureux « ne devint [donc] jamais prêtre pour avoir été souvent pris en flagrant délit de sodomie. Cependant, notre saint homosexuel se rendit quand même parmi les Sioux du Montana et parmi les Pieds-Noirs du sud de l’Alberta. Il portait la soutane et se faisait passer pour un bon prêtre catholique auprès des Indiens. A beau mentir qui vient à cheval… Il était prêtre au jour le jour, installé à demeure par les Indiens et fort apprécié d’eux, si bien qu’il devint le meilleur interprète sioux et algonquien de l’Ouest canadien et américain. Durant les négociations politiques, Sioux et Pieds-Noirs exigeaient sa présence à chaque réunion officielle, au grand dam des autorités qui (...) se devaient de reconnaître l’importance du personnage. Jean L’Heureux apparaît sur quelques photographies anciennes et célèbres, du moins pour ceux qui s’intéressent à cette histoire. Cependant, les chroniques sont généralement silencieuses à son sujet parce que personne ne se vantait d’avoir fréquenté ce faux prêtre ouvertement homosexuel. Notre homme ne se cachait plus depuis que, à sa grande surprise, il avait constaté que ses orientations sexuelles étaient considérées comme normales parmi les Amérindiens. » — Serge Bouchard, C’était au temps des mammouths laineux, p.223
Ses orientations sexuelles ? Ses orientations sexuelles ?
Je ne connaissais rien de l’histoire de Jean L’Heureux, jusqu’à tant que je lise le beau livre de Serge Bouchard (qui ne lui consacre que le seul paragraphe cité plus haut). Je voulais fouiller davantage sur ce personnage, qui avait fui, loin, très loin, le Québec écrasé de conformisme de la fin du 19e siècle, pour vivre sa sexualité parmi des peuples qui ne le persécutaient plus, qui ne le discriminaient pas. Un héros possible, d’une autre époque, et concernant sa sexualité, d’une étonnante modernité.
C’est vrai que ce déserteur, devenu transfuge, avait un côté extraordinaire. Il devint polyglotte, participa, comme interprète, à la rédaction de traités entre les gouvernements canadien et américain et les Indiens des Plaines, rédigea des mémoires ethnographiques de grand talent, cartographia, produisit même un dictionnaire anglais-pied-noir. Il s’inquiéta de la disparition des troupeaux de bisons, abattus en masse, pour répondre à la demande mondiale de peaux, mais pour nourrir, aussi, les travailleurs embauchés pour la construction des chemins de fer. Rapidement, les Indiens, ses « frères », ont crevé de faim, des suites du massacre, et L’Heureux est intervenu, avec insistance, pour que le gouvernement les prenne en charge et les nourrisse.
Parce qu’à ce qu’il semble, il était bien, L’Heureux, avec le gouvernement. Il lui a fourni de précieuses informations, sur les terres et sur les peuples indiens qui les habitaient, et sur leurs dirigeants, surtout, avec qui l’État entendait négocier de mauvaise foi. Il avait le délire religieux, il était «Trois Personnes », ce qui faisait bien rigoler les Pieds-Noirs, à qui il essayait d’inculquer (en vain) cette absurdité théologique. Il a rencontré Louis Riel, en 1879, Riel qui a tenté de le rallier à une révolution possible, et à la création d’un pays indien, dans l’Ouest canadien. L’Heureux l’a dénoncé à qui de droit. Cela lui a valu un job, aux Affaires indiennes, et lui a commandé une loyauté indéfectible au bon bord, celui des canons. En 1885, L’Heureux a prêché la soumission, aux Indiens, tant qu’il a pu.
Je ne sais trop ce qu’il a pensé de la Loi sur les Indiens. J’imagine qu’il s’en est accommodé. En tout cas avait-il des orientations sexuelles persistantes, et possiblement redoutables, pour les enfants de peuples tragiquement mis sous tutelle. À l’époque, tout le monde s’est servi de L’Heureux et de ses talents, mais tout le monde, aussi, a souhaité s’éloigner de lui, le tenir au loin, l’isoler, l’oublier. Il aurait eu un « comportement immoral le plus obscène qui soit », travesti sous une perpétuelle soutane à laquelle il n’avait pas droit: qui sait, exactement, ce qu’il en a été, de cette accusation effroyable, ravivée, maintenant, par ce qui se révèle de notre histoire, criminelle, avec les peuples autochtones ?
Je pensais trouver un héros. J’ai, pour le moins, un doute critique sur le personnage. Et bien que l’Histoire n’ait pas à juger, je suis, en fait, déçu de lui.





jeudi 21 mars 2013

FRANÇOIS PERALDI, TOUJOURS EN MÉMOIRE


Il y a exactement 20 ans aujourd'hui décédait M. François Péraldi, psychanalyste, linguiste, auteur, traducteur. Un immense personnage, intellectuel majeur, professeur d'université très couru, homme de coeur et de gauche, hostile à toute forme d'autorité, d'influence, de vedettariat. Si j'ai eu un « maître à penser », ça a été lui. Et pourtant lui ne se voulait ni chef de file, ni gourou. Il avait en horreur, je crois, tout ce qui pouvait établir quelque forme de pouvoir ou de mouvance. Il enseignait, pour le savoir, et pour la liberté. Ce qui me reste de lui, sur le plan des idées, c'est son refus obstiné, qui est devenu le mien, de penser comme les autres, de dire comme les autres, de marcher au pas, en torrents. C'est cet aspect, pyramidal, des réseaux sociaux, que je déteste, ces réseaux verticaux qui prolongent la carrière des «engagés» de toutes sortes, qui ne lisent personne, mais qui veulent être lus. François Péraldi n'aurait jamais «tweeté».

Quelques années après sa mort, un de ses bouquins, Polysexualité, réédité en anglais, aux É.-U., était condamné sur le plancher même du Congrès, ce qui l'aurait beaucoup amusé, s'il l'avait su... 

Ce 21 mars, je me souviens, Dr Péraldi.

vendredi 8 mars 2013

LA DERNIÈRE DES RÉVOLUTIONS BOURGEOISES


Soujourner Truth (1797-1833): féministe et anti-esclavagiste américaine. À propos du courage exemplaire.





En classe, il m'est arrivé souvent de réfléchir avec les étudiantEs sur ce qui avait le plus profondément changé le monde, depuis la Première Guerre mondiale. L'énergie atomique ? L'explosion des communications rapides ? La sortie de l'Homme dans l'espace ? La révolution démographique ? La pensée scientifique, sans dieu, s'imposant comme le nouveau paradigme ? Et ce qui revenait toujours, inévitablement, dans la discussion, c'était l'irréversible marche vers l'égalité des sexes et des genres, une révolution plus importante encore que celle qui avait aboli, au siècle précédent, l'esclavage des populations d'origine africaine. 

Une révolution majeure, oui, pour ce qu'elle est: l'égalité entre les sexes, et le bannissement d'un rapport de force fondé sur la brutalité. Mais on peut déjà douter du changement dans la culture collective (et les structures permanentes) qu'elle a pu (ou pourra) provoquer. Les femmes de pouvoir sont parfaitement identiques, en droite ligne, avec les hommes de pouvoir. Elles deviennent patronnes, propriétaires, et participent pleinement au maintien des inégalités. Elles exploitent les travailleurs, les enfants. Elles franchissent les interdits, et celui même de l'inceste. Elles consentent aux contrôles, et à la répression. De sorte qu'on peut penser qu'il y a encore une autre révolution à faire, celle des femmes s'inscrivant dans la révolution précédente, dans la longue, très longue révolution bourgeoise, propulsée par les révolutions atlantiques. On y songera de plus en plus, j'imagine, quand on cessera de compter combien il y a de femmes à l'Assemblée nationale, et dans le gouvernement, et dans les conseils d'administration, et dans les clubs privés, et dans les quartiers chics des grandes villes. On y songera de plus en plus quand la pleine égalité des sexes sera devenue réalité, une réalité parfaitement intégrée aux réseaux de pouvoirs de plus en plus insupportables pour le plus grand nombre d'entre nous, hommes et femmes.

À cette autre révolution, je n'y crois pas, pas davantage que je ne crois en Dieu, ou en son Paradis. Viendra donc un jour où on féminisera même le mot « tyran ».




mercredi 6 mars 2013

HOMOPHOBIE À LA QUÉBÉCOISE


Cyberpresse, 6 mars 2013


Preuve que les réseaux sociaux peuvent sur tous sujets, et pas seulement sur celui-ci, être épouvantablement médiocres - à gauche comme à droite. Preuve que les hommes et femmes gais restent encore des minorités marginales, qu'on tolère à peine, et à la stricte condition qu'elles se masquent. Preuve que la violence est partout, au point d'alimenter un état d’esprit général, un fait d'opinion qui poussent au suicide de jeunes gens qui voudraient bien avoir, comme premier souci, leurs frais de scolarité. Preuve, finalement, que malgré les apparences, on ne vaut guère mieux que la France ou les États-Unis sur cette question, cruciale, essentielle, de l'ouverture aux autres, et de leur pleine acceptation. J'ai honte de mes compatriotes. Et j'aurais envie d'écrire: je ne veux plus rien savoir, rien, de ce qui fait prétendument la «vertu» des combats de rues des vrais hommes. Dégoût.