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samedi 10 septembre 2016

DE L'ÉGALITÉ HÉTÉROCLITE DES SEXES


Photo: Ariel Schalit Associated Press



Au premier coup d’œil, jeté, pourtant avec attention, sur l’article de Mme Zazaa: décourageant. Une invite à un effroyable retour en arrière, maquillée en « libre disposition de son corps », et donc en un féminisme de cape et d’épée... Mais comme je suis un homme, j’imagine que je ne comprends rien à rien, et que même gay, je participe au désir des hommes d’imposer un comportement aux femmes, alors qu’elles veulent tellement pouvoir choisir librement ce qu’elles sont et ce qu’elles portent, tout comme elles veulent tant et tant réclamer haut et fort cette liberté fondamentale à l’encontre de ce féminisme rétrograde des années 1970 — qui parlait d’égalité plutôt que de complémentarité…

Parce que, bien sûr, elles sont libres, ces femmes qui réclament, dans le cas présent, un vêtement de plage particulièrement couvrant. Ce sont les Louise Mailloux, les Djemila Benhabib, les Waleed Al -husseini de ce monde (et les hommes bornés dans mon genre, qui les admirent), qui se trompent et qui sont aliénés.

Moi, j’ai toujours cru que, la religion, c’était l’opium du peuple, et que les Églises stratifiaient les rapports de pouvoir. J’ai toujours cru que la laïcité d’État était une désintoxication essentielle, et donc un progrès considérable, parce qu’elle assurait très réellement l’intégration, l’égalité, la paix, la protection des acquis — j’entends par exemple les mariages mixtes ou neutres, le divorce, la liberté sexuelle, l’acceptation des diversités de genre, l’égalité dans l’emploi et les salaires, la liberté des consciences et de la vie privée…

Il faut « croire » que je me trompais… La laïcité publique constitue bel et bien une sécularisation forcée qui viole l’égalité en droit et de choix. Je n’ai donc pas à être découragé. « La différence de l’autre est une richesse », nous rappelle, à moi et aux autres incorrigibles laïcs, Mme Zaazaa: les jeunes femmes, maintenant, « dépoussièrent les visions archaïques » et « décolonisent le féminisme ».

Décolonisation ! Le grand mot est lâché ! Je veux bien, moi, que le féminisme soit décolonisé. Mais comment je fais pour décoloniser mes convictions les plus profondes quand je pense, par contre, et sans vouloir dépoussiérer cette conviction, que c’est précisément le colonialisme qui a provoqué, et qui provoque encore l’exploitation, la pauvreté, la guerre, le raidissement des cultures et la sauvegarde illusoire des hommes et des femmes dans les valeurs passéistes ? 

Je suppose que je dois me taire, et voter, désormais, aveuglément, pour Québec Solidaire.


Références (et pour se faire une meilleure idée du débat):


L’article d’Amel Zaazaa, qui s’en prend vigoureusement à celui de Mme Louise Mailloux: http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/479451/la-replique-burkini-une-lecture-feministe-arrogante-et-cavaliere

… Mais, prenez le temps de lire aussi celui de Mme Louise Mailloux: http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/479194/le-burkini-version-aquatique-du-hidjab







mardi 8 avril 2014

RECUL






Les puissances d’argent du statu quo — le fric, les cabinets d’avocats et les cabinets comptables, les CA des banques et des grandes entreprises, qui se scandaliseraient si peu d’un petit compte bancaire à la dérobée, pour le nouveau premier ministre, quel qu’il soit, pourvu qu’il ne soit pas péquiste, ont eu ce soir le résultat qu’ils espéraient.


Et la plupart des tuteurs traditionnels de notre peuple — les entreprises de presse, et plus encore, ces nouveaux prêtres que sont les journalistes, qui discourent et moralisent, qui veillent à la rectitude de l’État, à la platitude de ses politiques, à la honte du soi collectif si savamment entretenue par une certaine gauche qui dicte la pensée convenable, tout en se drapant d’un supposé dieu de la révolution, soutenu avec les arguments mêmes du néolibéralisme, — ces curateurs de notre peuple ont eu ce soir le résultat qu’ils espéraient.


Bien sûr, les médiocres, à la pensée courte, qui se vautrent depuis toujours dans la vulgarité, l’insulte et le mépris, ceux-là réclameront la victoire libérale et la belle performance de la CAQ comme étant les leurs: ce sont eux, les premiers, qui ont hurlé de rire et de condescendance parce que la première ministre Marois, — Pauline, Popo, la reine Marois, — parlait mal l’anglais, alors que pour cette fange, la valeur première, bien sûr, est de parler la langue du dominant sans accent.

Tous ces notables de droite et de gauche, populistes, installés, dédaigneux de ce petit peuple facilement raciste si on le laisse s’égarer, tous ces gens qui «savent», ont obtenu la réaction qu’ils espéraient, le recul vers le PLQ, plutôt qu’un changement vers la modernité et vers l’audace, pour lequel Mme Marois et son équipe ont travaillé comme jamais, pour ce progressisme réaliste, et surtout, pour cette Charte de la laïcité, qui allait ouvrir un espace de liberté et d’égalité totalement inédit dans notre société.

Cette défaite n’a aucunement l’air d’une victoire, pas même morale; c’est une invitation à rester chez soi; c’est avoir peur des meilleurs d’entre nous, peur sciemment entretenue, qui a profondément colonisé notre culture collective depuis très, très longtemps; mais c’est aussi une incitation à jouir de la vie, à n’espérer la richesse que pour soi. Ce qui a gagné ce soir, c’est le Canada, et c’est la «suprématie de Dieu». Ce ne sont ni mon pays ni mes convictions. C’est l’impuissance, et c’est le ridicule qui humilie et qui tue. 




P.-S. (1) Je me suis inspiré, pour la colère et pour le rythme, des tout premiers mots de la déclaration de René Lévesque, en avril 1970, après la lourde défaite électorale de son parti. Ces mots avaient été repris dans le manifeste du Front de libération du Québec, en octobre 1970.

P.-S. (2) Pour mes lecteurs français, il faut savoir qu’aux élections générales du 7 avril 2014, le gouvernement souverainiste du Parti québécois, de centre-gauche, a subi une lourde défaite, y compris pour la première ministre elle-même, battue dans sa propre circonscription électorale. Cette défaite était prévisible, non pas tant de par les erreurs du gouvernement, que par la volonté délibérée (voulue, souhaitée, et qui sera célébrée) de défaire ce gouvernement aux urnes, et de se débarrasser des éléments de modernité et de solidarité de son programme. Autrement dit, le Québec vient d’être traversé par une vague de droite que la France, je crois, connait bien.


N.B:
Ce texte, vibrant, bouleversant, vaut la lecture:
http://exilinterieur.blogspot.ca/2014/04/merci-madame-marois.html 





mardi 31 décembre 2013

2013: L'ANNÉE DE DIEU




Il s’est passé quelque chose d’extraordinairement important, cette année, au Québec. Le gouvernement a proposé de laïciser l’État, d’obliger une sécularisation quasi complète de ses services. Les employés de l’État, tous les employés de tous les services publics, si jamais la Charte des valeurs de la laïcité devait être adoptée par le parlement, devront attester de ce passage extraordinaire dans l’histoire de la chose publique, l’avènement de la neutralité religieuse de l’État, qui fera désormais le pari audacieux d’assurer son autorité sans s’habiller de Dieu.

On mesure mal la rupture historique et culturelle que cela représente, tant l’État a vite appris l’importance de cloîtrer et de nourrir ses prêtres, pour mieux mystifier la multitude et rendre tolérable la propriété du sol, des grains, des femmes, des travailleurs dépossédés d’eux-mêmes, de la valeur calculée des avoirs, des capitaux, des fortunes. Quel pari ! L’humanité des citoyens singulièrement affirmée et renforcée, il en arrivera, tôt ou tard, que tous les êtres humains seront plus égaux que jamais entre eux ; qu’ils auront droit à la même urgence de vivre, le mieux et le plus longtemps possible ; qu’ils pourront faire obligation à l’État d’assurer l’égal accès aux ressources qui sont fondamentalement l’affaire de tous ; et qu’ils auront la liberté d’imposer le respect dû à ce bas monde, cette Terre qui seule les a produits et qui seule pourra, de longtemps, les nourrir encore.

Ce n’est pas désespérant de ne croire en rien. Subsistera longtemps dans cet espace privé qu’est la conscience de chacun, cet espoir insensé d’un monde meilleur, ailleurs qu’ici-bas parce qu’impossible ici-bas. C’est précisément cette croyance qui est démoralisante. Ne rien croire de ce qui nous vient de l’obscurité des temps anciens, c’est se désaliéner, c’est se libérer : Dieu n’a jamais rien vengé, ne fera jamais justice. «Nous finissons [enfin] par comprendre comment s’est formé le monde qui est le nôtre au début du XXIe siècle. C’est un monde dans lequel la richesse peut être produite à une échelle dont nos grands-parents n’auraient pas osé rêver, et pourtant c’est un monde dans lequel les structures de domination de classe, d’oppression et de violence semblent plus fermement enracinées que jamais.» (Chris Herman) Rendons-nous bien compte, même si ça reste désagréable encore d’en prendre conscience, que ce sont la science et la connaissance qui font comprendre comment s’est formé le monde : ce sont elles qui en assureront la transformation. Les chrétiens ont longtemps supplié Dieu : «dis seulement une parole…» : il ne l’a jamais dite. Dieu, de quelque religion qu’il soit, n’est désormais plus du contrat. Et pourtant...

Et pourtant, je sais bien qu’une partie considérable de la gauche québécoise a refusé radicalement le projet de Charte de la laïcité du gouvernement québécois. Certains l’ont fait par cynisme politique, par calcul électoral sec : une migration espérée, et massive, de votes, d’un parti décrié vers un autre, nouveau et plus progressiste. C’était un peu consternant de voir ces militants, prêts à tout, s’exercer à la tolérance religieuse, feindre de croire qu’une coiffe facilitait la fréquentation du troisième type avec l’Au-delà, apparaître stupéfaits de la sensibilité sociale du nouveau pape, un allié, de toute évidence, pour la juste cause et la révolution…

D’autres, sincèrement, je n’en doute pas, ont cru voir, dans le projet gouvernemental, une dérive raciste effroyable, sacrifiant spécifiquement les femmes de confession musulmane au besoin de construire un État-nation sur base d’exclusion. Ceux-là ont crié haut et fort contre la rupture d’un contrat social majeur, cette Charte canadienne des droits, enchâssée dans la constitution de ce pays, et qui garantit toute une liste de droits individuels, mais que ces droits individuels;  ces résistants, qui s’imaginaient parfois revenus au bon vieux temps des années 30, prenaient le risque grave, mal calculé, que le droit à la liberté de religion, érigé en valeur absolue, ne fasse qu’affermir un système appuyé sur les droits individuels, ceux que l’on considère comme les «droits de…» (de faire, par exemple, ce que je veux, de penser ce que je veux, de croire à ce que je veux, parce qu’on est dans un pays libre, et que j’en ai bien le droit), au détriment, inquiétant, des «droits à…» ( à voir, par exemple, aux besoins essentiels de tous, irrécusables et pressants,) ces droits sociaux, ces droits communautaires et ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui n’est quand même pas rien. C’est Fourier qui disait, de ces droits individuels organisés en système idéologique exclusif, qu’ils faisaient du peuple un plaisant souverain, que ce peuple souverain qui a des droits, mais qui manque de tout, sinon qu’il meurt de faim… Autrement dit, les droits collectifs sont aussi des droits inaliénables: pourtant ils n’apparaissent nulle part, dans la constitution canadienne, et pour cause.

Au Canada, en 1982, le keynésianisme était rejeté dans les poubelles de l'Histoire. L'avenir, l'avenir final, inhérent à la nature même des choses, aussi bien dire la fin de l'Histoire, c’était ce monétarisme que les puissants allaient désormais nous présenter comme la nouvelle bible, s’accommodant du reste parfaitement bien de l’ancienne, pourvu qu’elle serve, comme de juste, à la croissance, et qu’elle n’entrave rien des libertés de qui que ce soit. Le fait est que les croyants s’en sont parfaitement accommodés, de cette idéologie nouvelle, même si les Églises renâclaient un peu, pour la forme, quand il s’agissait d’avortement, d’homosexualité. S’inscrivant dans la mouvance idéologique de Madame Tatcher, de Ronald Reagan, et de ce Milton Friedman qui devait causer tant de ravages de par le monde, de ce Friedman qui concevait la démocratie que dans la seule pratique, sans restrictions, des libertés individuelles, voilà pourquoi un Trudeau enthousiasmé a fait adopter la Charte canadienne des droits et libertés — et que dans la même logique, Mulroney a fait adopter, lui, le traité de libre-échange avec les États-Unis. Il fallait démanteler l’État, déréglementer, privatiser, mondialiser, considérer que la personne, tout comme l’entreprise privée, toujours, résolvait mieux les problèmes de marché que les gouvernements, incapables et voleurs d’impôts… L'erreur de la gauche, là-dessus, d’une gauche qui n’a de cesse d’expier Staline, Mao, Castro, les prisons d’État et les déportations sauvages, est de s’être liée si étroitement, et avec tant d’humilité souffrante,  au système des droits individuels, alors que la modernité impose de relativiser les plus contestables d'entre eux, et de considérer l'urgence des droits de solidarité et des droits d’accès aux biens communs de l’Humanité et pour l’humanité... La gauche se faisant de Trudeau, s'est aussi faite du néolibéralisme : c’est là une réalité navrante ; la gauche, une partie du moins, s’est dégagée de ce qui a toujours fait ses idéaux et sa noblesse.

2013 a été l’année de Dieu. Aussi bien dire un danger. Un sérieux recul. Et nous voilà, en 2014, toujours confronté à ce défi, qui a traversé tout le dernier siècle, de concilier la science et le progrès social, les droits individuels et davantage d’État dans la vie collective, et pour mieux faire, un État neutre, pacificateur, premier responsable de tous, générateur de droits nouveaux. On y arrive peut-être, au moins à une première étape, fondamentale, la neutralité religieuse de l’État. Mais «Rien n'est jamais acquis à l'homme, Ni sa force ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras Son ombre est celle d’une croix.» (Louis Aragon) Rien n'est jamais acquis: l'ombre reste encore celle d’une Croix, de signes religieux lourds, contrariants, ostentatoires.  





mercredi 16 octobre 2013

MARIE-ANTOINETTE, OU QUAND ON PERD LA TÊTE...


Croquis de David, 1793



Il y a 220 ans, aujourd’hui même, Marie-Antoinette, ci-devant reine de France, veuve Capet depuis l’exécution de Louis XVI, son époux, avec qui elle était mariée selon le rite catholique le plus strict, se dirigeait (un peu forcée) vers l’échafaud, pour apprécier à sa juste mesure l’efficacité du grand «rasoir national»... Le peintre Louis David s’était placé sur son chemin, et s’était rendu ensuite (en courant ?) Place de la Révolution (devenue depuis Place de la Concorde) pour voir, de ses yeux vus, la lame trancher le cou royal. (Comme tout mécréant, David était de ceux qui ne croyaient que ce qu’ils touchaient, ou presque...) D’où, les deux dessins qu’il a rapidement tracés, hyper célèbres, mais qui, selon certains, ne sont pas vraiment de beaux dessins...

La reine était devenue presque aveugle: elle n’y voyait plus rien, ce qui explique, peut-être, qu’elle écrasa le pied du bourreau, par inadvertance, et qu’elle s’en excusa, pleine de politesse et de sainte componction. Elle avait 38 ans. Elle en avait l’air du double, tant elle avait vieilli prématurément, mais on lui interdisait de porter quelque maquillage dissimulant ou crème qui masque... Elle n’avait plus le cheveu blond, mais blanc, et ne pouvait plus se faire coiffer à sa guise, chaque matin, comme toute femme libre de son corps pourrait le faire, une misère - bien que le matin de son exécution, on lui ait fait une petite coupe rafraichissante, que sa servante, tant bien que mal, avait cachée d’un simple bonnet sans ostentation... Les dessins de David sont là-dessus sans pitié. Ce sont les seules «photographies» de l’événement dont nous disposons. On peut leur supposer la bonne foi...

Durant son procès, la reine avait été odieusement calomniée, citée hors contexte, traînée dans la fange et dans la boue, accusée (sans preuve aucune) de félonie péquiste, toutes choses qui, de nos jours, seraient absolument impensables - particulièrement de journalistes intègres et chevronnés, s’exprimant sur les réseaux sociaux (le peuple hurlant et braillant des insultes, c’était, en ces temps de barbarie vulgaire, évidemment autre chose...) On avait privé la reine, dans son cachot sombre et froid, de tout signe religieux ostentatoire: l’époque était à l’incroyance militante, et l’esprit fort que je suis (athée, en plus) est embarrassé d’avoir à révéler pareille confiscation ignominieuse, avec ce qui n’était, après tout, que manière de bouts de tissus insignifiants, de morceaux de bois, rien de bien dangereux, qui auraient pu consoler le coeur de la malheureuse... Le fait est que la reine, rendue à sa dernière heure, refusa net de se confesser, malgré le prêtre qui la suppliait de le faire, encore dans la charrette brinquebalante qui la menait à sa triste fin: « allons, madame, lui disait-il, le siècle qui vient sera religieux ou ne sera pas, les croyants espèrent de vous, faites le pari de Dieu, sauvons la France et le monde du péril de la laïcité civique. » La reine, privée trop longtemps de signes ostentatoires, en avait perdu la tête, avant même que de la perdre plus concrètement encore, tout au fond d’un panier outrageusement laïque et républicain...

Marie-Antoinette a été sacrifiée. Elle eut, sur le fait, un petit sourire de béatitude, le dessin de David témoigne clairement de la chose. Jamais preuve de la réalité du Paradis n’a été aussi éclatante, du moins c’est ce que prétendent, encore de nos jours, les zélotes du Sabre et de la Croix, des Soucoupes volantes et des Textiles en tout genre... La reine n’est jamais «revenue», pas d’apparition ni rien, et n’a pu témoigner du Ciel, comme certains d’entre nous pourraient, encore de nos jours, l’espérer contre toute science et tout bon sens. Restent Lourdes et Sainte-Anne, dans l’attente...

Paix à la reine. Il y a 220 ans.


PS Si ce récit offre quelque ressemblance avec ce qui se passe au Québec, ce ne serait là que le fruit d’un hasard inspiré. N’y voyez (probablement) rien d’autre que la main de Dieu.






jeudi 10 octobre 2013

LE DROIT À LA RELIGION: «L’ÂME D’UN MONDE SANS COEUR» (Marx)


Soleil inca. Musée de la Nation, Lima (Pérou)



Étonnante, cette fascination pour la représentation symbolique de l’Autorité contraignante, autrefois parée de lourds signes religieux ostentatoires, mais qui deviendrait reconnaissable, désormais, du simple fait qu’elle, et elle seule, se verrait interdite de s’en affubler... 

Il y a, dans les deux cas, le profil d’un totalitarisme inquiétant: une sorte de fascination morbide pour la Contrainte, parée d’un mystère impénétrable, naguère celui d’un Dieu tout-puissant, désormais celui d’une Coercition «neutre», et d’autant plus terrifiante qu’elle se situe au-dessus de toutes les divinités, et plus transcendante parce que plus abstraite encore que chacune d’entre elles.

Cette sobriété ciblée, c’est puissamment religieux; c’est Jésus, fabuleusement séduisant parce qu’il n’est en rien, jamais, ostentatoire, pas même quand il se montre presque nu, lui, un fils de dieu, horriblement crucifié. Mais c’est lui, pourtant, qu’on adore, dont on couvre d’or la «maison», et pour lequel, prodige ultime, on se ferait tuer avec joie - avec folie. L’Église savait bien ce qu’elle faisait quand elle fit de sa Croix le plus puissant des symboles, l’essence même d’un surmoi religieux écrasant. C’est que ça fonctionne; c’est que ça «rend».

Aux Grands, donc, ceux qui mangent et qui boivent, ceux qui peuvent soumettre et contraindre, la sobriété temporelle, la sagesse du dépouillement, et pas même la Crucifix, dont on pense maintenant qu’il désertera le Salon bleu de l’Assemblée nationale. Aux autres, à tous les autres, les signes religieux ostentatoires en abondance, et surtout à ces «petits» (ce bon peuple de travailleurs, soumis à l’exploitation et au pouvoir parfaitement irréligieux de l’Argent, encadré par des fonctionnaires publics qui doivent partager avec la multitude ses croyances vulgaires pour mieux lui en faire accroire et la contrôler), à cette masse anonyme, donc, les attributs religieux ostentatoires, dont on espère qu’ils seront encore et toujours, pour cette foule de profanes serviles, comme un opium consolant sous tous rapports. On s’en amuse, bien sûr, dans les milieux éclairés, qui sont depuis toujours bien au fait de la vanité de ces symboles et de l’usage concret qu’on en fait pour aliéner et soumettre le plus grand nombre (en pourcentage: 99 % !) de la population. 

Parce qu’il faut bien comprendre que la laïcité limitée qu’aux pouvoirs de contrainte, c’est une manoeuvre essentiellement religieuse, c’est le parachèvement du culte solaire dépouillé de tous les ornements animistes qu’il a traînés longtemps avec lui. Louis XIV, s’il était encore vivant, le comprendrait parfaitement, et la jouerait modeste, avec son ostentation quotidienne désormais sans dentelle, dans un palais tout ce qu’il y aurait de plus «neutre», au service du nouvel État-Dieu - mais sans providence. Et il aurait compris, parfaitement compris, pourquoi le pouvoir Inca se réservait pour lui seul l’austérité grandiose du culte solaire, alors que les peuples soumis de l’empire avaient la liberté (contrainte) de croire à tout, de se parer de tout, y compris des symboles de ce misérable culte lunaire, cette «lune» incapable d’apprendre à compter correctement, ni le temps ni l’or, une farce sinistre destinée qu’à la seule stratification sociale et à sa pérennité.

Et dire, dire que cette laïcité des seuls pouvoirs de «contrainte», c’est Bouchard-Taylor qui la proposent; dire que Monsieur Parizeau leur emboîte le pas, donne son accord, prestigieux; et dire que Madame Françoise David fait sienne cette nouvelle religiosité, cette moderne aliénation du petit peuple à qui on dit que sa religion, toutes ses religions en fait, c’est un droit absolu, de toute éternité. C'est là berner la foule immense des «contraints», dont on se moque bien de la crédulité (même en prétendant le contraire.) C’est fondamentalement incroyable qu'on en soit là. C’est à en être désillusionné, dépité.










mercredi 2 octobre 2013

LA MENACE FAITE AUX FEMMES





Le Regroupement des centres de femmes du Québec n’est pas précisément un allié du Parti québécois. En fait, il tire à boulets rouges, au nom des «femmes», bien sûr, sur le gouvernement actuel, depuis l’automne 2012. Déjà sa colère était incandescente, au moment du premier budget Marceau, une «trahison», rien de moins, contre la classe moyenne et contre «les femmes». Il porte à gauche, le Regroupement: l’image est mauvaise, quand il s’agit d’une association féministe, mais pourtant très juste, et il suffit de prendre quelques petites minutes à peine, à visiter la page Facebook de l’association, pour savoir où se loge, politiquement, ledit Regroupement, et qui sont ses alliés. Jusque là, rien de mal, et c’est même plutôt sympa.

Mais voilà que le RCFQ lance dans le débat public, aujourd’hui 2 octobre, une véritable bombe incendiaire, qu’il profère une accusation très grave, ciblée,  quelque chose qui rappelle d’effroyables cauchemars vécus ailleurs, aux États-Unis il n’y a pas si longtemps, ou dans l’Europe des années 30 et 40, une allégation qui, comme souvent, fait s’imaginer le pire des Québécois francophones. La coupable, c’est cette Charte de la laïcité, dite des «valeurs», encore. « On a des échos de ça dans plusieurs régions du Québec. On parle de plusieurs dizaines d'incidents. Des propos haineux, racistes. Des commentaires xénophobes. Parfois les femmes se font bousculer, cracher au visage. Donc, on parle parfois d'incidents de nature violente»... « Depuis le début des débats entourant le projet de Charte, la sécurité des femmes est compromise »: attention, ici, lisons bien, et mesurons la portée des mots: la sécurité des femmes, de toutes les femmes, est compromise. Angèle Laroche insiste, en remet: « Que les discussions se poursuivent, mais qu'elles ne mettent pas en péril la sécurité des femmes.» (Source: Katia Gagnon, Tommy Chouinard, Femmes voilées: «augmentation dramatique» des agressions, La Presse.)

Il fallait s’attendre, dès l’amorce du débat sur la Charte de la laïcité, à ce qu’on dénonce de pareils incidents, puisque les opposants les avaient prédits, peut-être même stratégiquement souhaités. N’empêche, seraient-ils vrais, fondés, qu’ils seraient extrêmement inquiétants. On les suppose donc attestés. On présume donc que chaque cas, sans exception aucune, a fait l’objet d’une plainte à la police, et que nous disposons, comme société, de statistiques certaines, avérées, bel et bien identifiées,   chiffres qu’on peut comparer, avant, après, le dépôt du projet de charte. Ces statistiques, il faut de toute urgence les rendre publiques, parce que l’idée même de vivre dans un pays où l’État se rendrait complice, de par ses politiques, de pareils crimes, est parfaitement intolérable. Il faut que les chiffres parlent. Et de ce qu’ils apprennent, il faut que l’État prenne bonne note, réagisse, poursuive devant les tribunaux les immondes criminels, fasse plus encore que les déclarations apaisantes du ministre Drainville, faites à Québec, ce matin.

Mais. Mais. Mais.

Mais je ne peux m’empêcher de penser au débat sans fin concernant la Charte de la langue française, et aux présomptions, constantes, que cette loi aurait éveillé chez les Québécois de souche une haine primaire des Anglais, et de l’anglais. Contre cette charte de la langue, on a aussi parlé du pire: de discrimination, d’atteinte au droit international, d’ethnocentrisme, d’épuration raciale, d’invite à la haine publique. Et voilà qu’on suppose une récidive, cette fois contre des croyances visibles; c’est préoccupant, c’est sérieux.

Est-ce que c’était vrai, hier ? Et maintenant, est-ce vrai ? Les Québécois francophones sont-ils à ce point corrompus qu’ils respirent la haine et sentent la putréfaction ?

Si le débat pouvait cesser d’être politisé à l’extrême, manipulé, délirant, aussi bien dire essentiellement religieux, pour n’être que ce qu’il devrait être, politique, philosophique, et essentiellement civique, on en vaudrait tous mieux - et détail non négligeable, on assurerait au mieux la sécurité des personnes.

Dans l’immédiat, il faut des preuves de cette propagation d’islamophobie. Si elles s’avèrent, il faut poursuivre ces dangereux imbéciles en justice.  Les crimes racistes sont des actes extrêmement graves, que la société québécoise, qui se propose, comme pour la langue française, de faire de la laïcité une règle citoyenne commune, ne peut en aucun cas tolérer.







lundi 23 septembre 2013

LA LAÏCITÉ SUR LE BOUT DES PIEDS

Nietzsche. À propos.



Il y avait de quoi s’impatienter, s’exaspérer même, de la prestation du ministre des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, M. Bernard Drainville, à la télé de Radio-Canada ce soir. Le ministre hésitait, fléchissait, cherchait ses mots pour présenter, et expliquer surtout, clairement, le projet de charte de la laïcité du gouvernement du Québec. Ça se passait sur le plateau de l’émission à vaste auditoire, Tout le monde en parle. 

Après une défense aussi frileuse, et presque apeurée des intentions du gouvernement quant à la nature même de l’État et de la chose publique, tout le monde pourra-t-il en parler, de cette charte, autrement que pour se demander ce qu’il en retourne vraiment de ce truc confus, contradictoire et mal assuré, qu’un ministre, celui-là même de la participation citoyenne, est incapable de motiver ? Alors qu’il s’agit de philosophie politique, que c’est exceptionnel qu’une société participe à un débat d’un tel niveau, et que cette charte peut être expliquée, à la condition, bien sûr, d’y mettre les mots, exacts et vrais, qui en signifient toute l’intention.

Mais M. Drainville joue la prudence, cherche le consensus à tout prix, au plus faible risque possible. Pour un homme politique, ça peut se comprendre, quand une toute petite bavure peut se transformer en cataclysme politique, d’une parfaite amoralité d’ailleurs — ce qui serait assez plaisant pour ce coup-ci, les opposants à la charte bataillant, nouveaux martyrs de la foi, pour la liberté de religion affreusement menacée ! Mais la réserve de M. Drainville, c’est tout comme cette méthode embarrassée, complexée, et presque honteuse, de proposer, en 1980, en 1995, l’indépendance du Québec:  à force d’en être gêné, et de s’en excuser, l’acte osé devient coupable, et l’impuissance bien réelle: on ne réussit qu’à rien réussir, et on se crève les yeux.

C’est enthousiasmant, M. Drainville, votre projet d’État neutre et laïque, et votre souhait de modifier la Charte des droits et libertés de telle sorte que la neutralité de l’État serve de règle d’interprétation aux droits des personnes. C’est enthousiasmant, et bien expliqué, c’est même rassurant. Votre proposition de charte de la laïcité, c’est une cassure avec le cérémonial de l’ancien temps, une promesse de justice, et à sa manière, une libération. Ce que le gouvernement du Québec s’apprête à proposer aux citoyens, c’est d’évidence un geste fondateur, loin, très loin d’être le repli ethnique dont l’accusent ses détracteurs. Il s’agit, bien au contraire, d’ancrer, pour de bon, l’indépendance du Québec dans la modernité, ouverte à toutes les audaces et à toutes les tolérances. Foncez, monsieur le ministre ! Dites ce qu’il en est ! On a échoué à faire l’indépendance à petits pas, bercée de paroles rassurantes, réalisée sans que personne s’en aperçoive. Faut-il maintenant faire la laïcité sans que personne s’en aperçoive ? Tout le monde a compris le sens de la question référendaire, même celle, trop longue, disait-on, de 1980. (Monsieur Jean Chrétien a bien été le seul à ne pas la comprendre.) Et quoi qu’il en soit des artifices délicats pour tranquilliser les inquiets, y compris le crucifix qui s’accroche envers et contre toute logique, tout le monde comprend l’intention réelle de la charte, la laïcité complète, la neutralité intégrale de l’État. Bien sûr que la charte aura une opposition: on ne négocie pas avec Dieu ni avec ses croyants. Ceux-là ne se rallieront jamais, monsieur le ministre. Alors, foncez. Dans dix ans, on peut le parier, les néophytes de Dieu (surtout eux, d’ailleurs) se seront convertis.






jeudi 12 septembre 2013

NOUS MANQUE ENCORE NOTRE FRIGIDE BARJOT


Source de l'image: http://www.citizenside.com/en/photos/politics/2012-12-16/72432/ukrainian-born-activist-movement-femen-takes-part-in-rally-for-gay-marriage.html#f=0/629219



De ce que j’entends et je lis, à gauche et à droite, le débat québécois sur la Charte de la laïcité me fait penser, beaucoup, au débat sur le «mariage pour tous», en France. Énormément de calcul politique, prédiction cynique de cataclysme imminent, de catastrophe sociale irréparable... 

Et tout ça me ramène à mes convictions fondamentales: je suis favorable au «mariage pour tous», à l’encontre de ce qu’ont prôné toutes les religions, sans aucune exception, à ce que je sache, et je suis aussi favorable à un État qui se convertit à une neutralité complète, dans toutes ses lois, dans toutes ses composantes, et dans tous les services qu’il offre aux citoyens, quels qu’ils soient. 

Ce n’est pas vrai que les religions sont inoffensives. Toutes, elles sont combattantes, toutes, parce qu’elles croient. Les religions sont essentiellement autoritaires. Les religions sont essentiellement dangereuses.

Il s’en trouve, au Québec, pour devoir, encore maintenant, prêter serment à la Reine. C’est le cas des fonctionnaires fédéraux, des «élus du peuple», des nouveaux arrivants. On peut, il me semble, sans déchoir, s’engager, sans profession de foi solennelle, à reconnaître la neutralité de l’État, quand on a le privilège de travailler pour lui, et d’assurer la qualité de ce que doit être la res publica, la chose publique, commune à tous, sans distinction ni discrimination autres que celles fondées sur la valeur de chacun, mais jamais sur ses croyances.








jeudi 16 août 2012

LA GRANDE IMBÉCILLITÉ


Cyberpresse, 16 août 2012. 



Cyberpresse, 21 heures : 43 % des personnes qui se sont exprimées, par le biais d'une question sondage frisant le racisme, et réveillant les pires préjugés qui soient, se sont dites d’accord avec les propos du maire de Saguenay, Jean Tremblay. Je suis stupéfait, honteux : 7402 de mes compatriotes pensent que les personnes nées hors Québec, mais devenues citoyennes de ce pays, amoureuses de ce pays, tout aussi bien et tout autant que tous les autres citoyens du Québec, au restant parfaitement intégrées, au point d’adhérer au parti politique qui prône l’indépendance nationale, le français comme langue commune et la laïcité pleine et entière de l’État, que cesdites personnes n’ont pas le droit d’exprimer une opinion quant à un projet de société qui n’est pas traditionnel, et qu’elles devraient s’exclure d’elles-mêmes du débat public.

7402 de mes compatriotes pensent, comme le maire Tremblay, que, «nous les mous, les Canadiens français, on va se faire dicter comment se comporter, comment respecter notre culture par une personne qui arrive d'Algérie… On n'est même pas capable de prononcer son nom… Je n'aime pas que ces gens-là (les immigrants) arrivent ici puis établissent leurs règles… Ils vont faire disparaître la religion et notre culture de partout.» Le maire a déliré ; il a pris la défense du catholicisme par un appel à peine déguisé à la haine et à l’exclusion, et c’est ce qui reste, dans l’espace public, l’exclusion, la haine, sans ouverture à l’autre et à l’échange de vues. N’importe quel peuple sur Terre, et le nôtre aussi, bien entendu, peut s’expliquer avec ses nouveaux arrivants, insister sur les valeurs fondamentales qui sont les siennes. C’est ce que propose de faire la Charte de la laïcité. Mais rendons-nous bien compte que nombre des 7402 électeurs québécois qui, aujourd’hui, ce soir, appuient les inepties du maire Tremblay ne veulent pas promouvoir des principes essentiels; ils dénoncent qu’une candidate issue de l’immigration ait des principes essentiels, ils martèlent un racisme enfin libéré, un rejet de l’immigration en tant que telle, contents de pouvoir enfin soulager la peur de l’autre qui peut tous nous habiter, et qui fait d’affreux ravages quand on n’y prend pas garde. Ce qu’a dit le maire, c’est petit, c’est médiocre, c’est en fait scandaleux. Quant au sondage de la Cyberpresse, il n’a bien sûr rien de scientifique. Mais j'aimerais quand même, ce soir, habiter Trois-Rivières, et pouvoir contribuer, par mon vote, à donner à la candidate péquiste d’origine algérienne une victoire telle que les connards sectaires, crédules, intolérants, s’écrasent à tout jamais. Je rêve, mais j'espère quand même.

Ce n’est pas d’hier que dès qu'on «touche» au crucifix, au Québec, on mobilise une droite réactionnaire qui, souvent, ne pratique plus aucune religion, mais qui, hurlant et criant au sacrilège, préserve l’orthodoxie sociale et  trouve par là un moyen parfaitement cynique de canaliser les sentiments populaciers les plus immondes, à ras de terre. C'est la même droite qui applaudissait Camil Samson, lui qui déplorait qu'on sorte le crucifix des écoles. C'est la même droite qui a manifesté contre les Fées ont soif, devant le TNM, en 1979, et qui s'est prolongée dans le mouvement des Yvettes, lors du référendum de 1980. C’est le même conservatisme social, braqué depuis longtemps contre la révolution sexuelle et la révolution féministe, qui persuadait la même droite de refuser (criminellement) les pubs de santé publique exhortant de toute urgence à utiliser des condoms lors de rapports sexuels, à l'époque où Mme Thérèse Lavoie-Roux, ancienne commissaire d’école catholique, était ministre de la Santé. Ce sont les tenants de la même droite qui animent les radios poubelle, qui cultivent le maire et les gens qui pensent comme lui.

Il y a aussi, dans cette affaire du crucifix, et c’est ce qui gêne le plus, de la xénophobie, et du racisme, qui s'enracinent parfois dans la simple ignorance des autres (c'est très certainement le cas du maire Tremblay, qui, ne sachant prononcer le nom de Mme Benhabib, avoue du même coup qu'il ne l'a jamais lue). Voilà que ce soir, un ministre libéral du coin, je veux dire du Saguenay, soutient le maire, applaudit, c’est lui qui le dit, à des positions courageuses. Il y a certainement (à n'en pas douter) de la partisanerie politique dans les réponses au sondage de la Cyberpresse, qui saute sur l'occasion pour déstabiliser le Parti québécois et promouvoir d'autres partis semblant mieux «sauver» le Québec traditionnel contre les «immigrés». L'ADQ avait joué cette carte, à fond, aux élections partielles et générales de 2008. On peut imaginer que bien des personnes qui ont cliqué leur accord avec le maire Tremblay ont fait le geste pour nuire au Parti québécois, tout simplement - mais sans conscience.

S’il n’y avait pas, en triste supplément, les défenseurs du patrimoine pour tout confondre, pour amalgamer la laïcité de l'État avec la destruction des églises ! Faut le faire ! J'ai des amis, intelligents, athées, qui sont favorables au maintien du crucifix à l'Assemblée nationale, que pour cette raison, le patrimoine – raison à mon avis aberrante, puisqu'un crucifix, ça se déplace, ça se range, ça se conserve dans un musée. Quand, en 1977, le gouvernement péquiste de René Lévesque a décidé d'abolir la prière à l'Assemblée nationale, ça a crié, du côté des banquettes libérales, et c'était, à les entendre, un vrai scandale, l’œuvre d’un mécréant; plus personne, depuis, ne conteste le « moment de recueillement », parfaitement neutre. J'en ai assez, vraiment assez, de ces histoires à n'en plus finir pour ce qui n'existe même pas, ni comme un vieux Monsieur à barbe, ni comme une Chose flottant dans les Cieux, ni comme une Entité créatrice, qui nous surveillerait du Très-Haut, qui dicterait ses désirs et ses ordres, qui froncerait du sourcil quand les Benhabib de ce monde osent parler de laïcité, un Dieu qui prônerait une morale écrasante, sexuelle, vestimentaire, une parade graduée comme une échelle, allant du meilleur jusqu'au pire, avec l'enfer au bout du compte, divinement calculé. Contre l'offensive catholique intégriste de Mgr Ouellet, sur laquelle s'aligne le maire Tremblay, il y a la science, la NASA, la modernité, l'évidence. On s'en sortira, de cette hypocrisie, quand les athées, les non-pratiquants, cesseront de faire baptiser leurs enfants, et de magnifier leurs morts à l'église. On s'en sortira quand les athées, et les non-croyants cesseront de se demander, torturés et parfaitement ridicules, si on doit, après les écoles, sortir le crucifix de l'Assemblée nationale. Qu'on le sorte, bon dieu, et qu'on le mette au musée du Québec, souvenir malheureux de la Grande Noirceur qui se prolonge, encore, jusqu'à maintenant, dans la Grande Imbécillité.

Du bien, dans toute cette sale affaire ? Oui. Un pas de plus vers la laïcité complète de l'État, à l'encontre de ce que prescrit pourtant, terriblement arriérée, la constitution canadienne, qui reconnaît, sans blague aucune, la « suprématie de Dieu ». Et, peut-être, une sensibilité nouvelle, de nos compatriotes des communautés culturelles, vers le Parti québécois, qui n'a jamais été, tant s'en faut, leur persécuteur ou leur ennemi.