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samedi 6 août 2016

HISTOIRE DE LA VIOLENCE (SEXUELLE), D'ÉDOUARD LOUIS: MODESTE ESSAI





J’ai lu, pas même en vingt-quatre heures, le récit autobiographique, bouleversant, terriblement interpellant, que fait Édouard Louis d’un viol qu’il a subi la nuit de Noël 2012, à Paris.

J’ai lu cette histoire tragique en pleurant, souvent. Il y a peu de possibilités qu’Édouard Louis ne lise jamais le petit billet qui suit, sur ce grand roman — sur ce très grand roman. C’est la raison pour laquelle j’écris, d’abord, même si je suis conscient que cette fragilité larmoyante peut rebuter, que j’ai beaucoup pleuré. 

Lui se défend souvent, dans son récit, d’avoir pleuré, déplorant en apparence, mais en apparence seulement que ses larmes ne coulent pas quand il le faudrait. C’est qu’Édouard Louis a de la compassion, de victime à victime, pour son agresseur, traumatisé par le racisme, la marginalisation sexuelle, l’étrangeté dans une France qui le rejette et qui le juge à priori coupable de tout, du simple fait de sa nord-africanité. 

Et pourtant, malgré lui, peut-être, Édouard Louis dit vrai, intensément, tout au long de son roman, sur l’essentiel, sur le viol abominable qu’il a subi, ou sur ce qui pourrait être, à une autre époque de sa vie, une expérience d’abus sexuel. Impossible de douter de son histoire, des mots qu’il choisit pour la dire. Malgré les artifices intellectuels, elle trouve les mots justes, qui transcendent, et de loin, l’histoire des violences sociales qui s’extériorisent en France – que le Québec a subies aussi, du reste, le Québec, colonisé mal libéré, que je personnalise ici, amoureux de la France, et pourtant si souvent humilié, méprisé, au point qu’il a envers ce pays un rapport d’amour-haine, rapport complexe qu’on a souvent analysé, décrit, sans, nécessairement, l’excuser ou le pardonner.

Mon petit commentaire, je vais donc l’écrire sans me soumettre, comme le fait Édouard Louis, à une analyse sociologique des rapports de force entre la violence des puissants et l’aliénation des humiliés, analyse qui rend le pardon inévitable quand on place l’agression — ici, sexuelle — dans le contexte social qui l’a précédée et l’a nourrie. Au moment d’écrire mon billet, je ne ressens aucunement le besoin de pardonner, même contraint par un quelconque besoin irrépressible de justice sociale, une valeur essentielle à l’auteur, ce qui l’honore, bien évidemment. 

Mais voilà, le fait est que j’ai beaucoup pleuré. Que c’est la nature même du viol et de ses séquelles, ce « quelque chose de terrible » qui s’inscrit dans l’inconscient, comme me disait François Péraldi, à l’époque de la psychanalyse, ce « quelque chose » qui ruine l’existence et qui tue, qui m’a interpellé, qui m’a bouleversé, qui m’a fait pleurer. Là-dessus, sur le crime sexuel et ses répercussions, les mots d’Édouard Louis sont sobres, presque discrets, et pourtant percutants. Ils se glissent souvent dans le récit, l’air de rien, et pourtant ils sont bien là, écrits, prononcés, exacts, même quand l’auteur prête ses mots à d’autres, faisant semblant de s’en séparer.

Par exemple, une sœur fictive, utile au récit, dit d’Édouard Louis qu’il « met un masque » et « joue un rôle », même quand il lui raconte, très terre à terre, l’horreur de l’agression. Et lui, dans le même sens, décrit parfaitement bien ce qui se cache derrière le rôle, la dissociation dont il est victime: « Une deuxième personne s’était installée dans mon corps ; elle pensait à ma place, elle parlait à ma place, elle tremblait à ma place, elle avait peur pour moi, elle m’imposait sa peur, elle m’imposait de trembler de ses tremblements. »

S’est développée ce qu’on appelle en psychiatrie une phobie sociale, « une haine des autres », inévitablement, quand on ne peut plus décoder adéquatement le désir des autres, qu’on l’imagine toujours tourné vers soi, sans que jamais ce désir ne puisse avoir d’intention claire ou bienveillante, et qu’on le sache en fait porteur de mort: « le monde était [devenu] une mise en scène construite contre moi. » Durant l’agression, extrêmement violente, Édouard Louis raconte ne pousser que « de faibles cris », « pour qu’il [le violeur] ne s’énerve pas » – soumission caractéristique de la victime qui n’a plus ni corps, ni volonté, qui devient totalement aliénée, qui devient une chose, la chose de l’autre. Il est après coup submergé par la « honte », veut se taire et déteste ceux qui le forcent à parler, ces « autres à qui on devrait reprocher [paradoxalement] de ne pas parler ». Il est blessé de l’indifférence qu’il rencontre partout quand il se décide à porter plainte, exception faite, heureux homme, de quelques amis proches – parce qu’en général, il n’y a que peu, sinon pas de solidarité du tout. Il « détourne le regard », se réfugie dans des rêves qu’il construit consciemment: «  je savais que je rêvais. » Il redoute la police (qui pourrait l’accuser, lui, mais de quoi, au juste ?), et il craint en même temps la vengeance de l’agresseur s’il l’accuse, un pauvre type qui, soudainement, « ne méritait [plus] d’aller en prison ». Il a « peur », que peut-il ressentir d’autre ? Il se sent pénétré de saletés, souillé, sali, poreux jusque dans ses poumons: il y avait là « l’air qui avait été inspiré et expiré par Reda », l’agresseur, qu’il fallait recracher à l’air libre, devant la fenêtre du studio grande ouverte, hors des lieux du crime.


Édouard Louis écrit superbement que « que ce qu’on appelle la honte est en fait la forme de mémoire la plus vive et la plus durable, une modalité supérieure de la mémoire, une mémoire qui s’inscrit au plus profond de la chair, à croire (…) que les plus vifs souvenirs d’une vie sont toujours ceux de la honte. » Lui croit s’en sortir, de la catastrophe, en réussissant « à atteindre une forme de mémoire qui ne répète pas le passé. » Je reste stupéfait quand je lis la méthode, bien simple, pour ce faire: « Ma guérison est venue de cette possibilité de nier la réalité. » J’espère, j’espère vraiment un nouveau roman qui m’explique, qui explique à toutes les victimes, comment, mais comment donc faire pour « nier la réalité » quand elle est inscrite au plus profond de la chair.
  

Reste que le roman d’Édouard Louis, Histoire de la violence, est un des livres les plus puissants que j’ai lus sur la problématique des agressions sexuelles. Édouard Louis est un jeune intellectuel exceptionnellement brillant. Je lui en veux, c’est évident, de s’en être sorti indemne, du désastre. C’est ce qui semble. Exception faite des grosses notes, quand j’étais encore étudiant universitaire, et de l’impression bien fragile que cela m’a donné d’être capable, un temps, rien ne m’a redonné vie: et je suis resté ce que je suis encore, survivant, médiocre, chroniquement velléitaire, facilement humilié, souvent victimisé. J’ai été, d’amis, de collègues, l’objet de soupçons répétés, bien malgré moi, et de rejet, plus dur encore. L’agression s’est donc répétée, de bien des manières. Et je n’ai bénéficié que de peu, très peu de solidarité.






vendredi 8 juillet 2016

DALLAS, OU LA DIFFICILE COMPRÉHENSION DE L'INJUSTICE RACIALE




Un jour, en classe, où j’expliquais avec passion, et beaucoup de détails, la problématique de l’injustice raciale aux États-Unis, (la nature socio-économique de l’esclavage, sa justification par un racisme de plus en plus virulent, le débat enfiévré qui a agité la question durant le premier 19e siècle, la guerre de Sécession et la difficile abolition de l’esclavage, la ségrégation systématique qui s’en est suivie, organisée et légalisée par un jugement de la Cour suprême des États-Unis en 1896, qui a froidement déclaré que la séparation des « races » n’avait rien d’anticonstitutionnel tant qu’on offrait à tous des services équivalents, jugement qui a tenu bon jusqu’en 1954, le dur combat pour les droits civiques durant les années 1960, et le développement d’une extrême gauche, nourrie de colère, de marxisme et d’Islam), un étudiant visiblement révulsé, et bien sûr exaspéré, m’a lancé: « Je suis surpris, tu expliques bien, mais tu ne peux pas comprendre. Tu n’es pas Noir. »

J’ai été interloqué.

Le prof d’histoire que je suis s’est, en quelques secondes, posé dix, cent questions, sur la pertinence de ce que j’enseignais, et bien sûr, sur ma capacité à comprendre, avec empathie, ce que c’était d’être Noir en Amérique du Nord.

Faut-il être Indien pour comprendre l’histoire amérindienne ? Faut-il être Canadien français pour comprendre une part importante de l’histoire du Québec ?

J’ai répondu à l’étudiant que je faisais de mon mieux pour ne pas être victime, malgré moi, d’une analyse qui serait contaminée par l’histoire du racisme. J’ai ajouté que très probablement, en effet, il y avait des limites « raciales » à ma compréhension. J’ai insisté, surtout, sur le message que recevaient encore, et que recevraient toujours, les jeunes Afro-Américains, quand ils apprennent leur histoire: comment, mais comment, dans les faits, développer une confiance en soi personnelle et collective quand on retient, systématiquement, que ses ascendants, depuis plus de 15 générations, ont été marqués au fer rouge — c’est le cas de le dire — par la marginalisation, l’aliénation et l’exploitation raciales ? Et je me suis risqué à une comparaison, à laquelle je crois toujours: qu’il en est aussi des jeunes Québécois francophones quand le passé qu’ils apprennent, - comment faire autrement, - et qui les détermine largement, est fait de Conquête, d’échec révolutionnaire et référendaire, de prolétarisation, de soupçons de toute sorte sur la nature même de leur société d’appartenance, et qu’eux aussi en paient le prix, victime d’une confiance en soi souvent défaillante, qui explique, par exemple, le haut taux de décrochage scolaire…

Nous avons, en classe, parlé de tout ça un bon moment.

Quelques jours plus tard, l’étudiant est venu me voir à mon bureau. Il avait dans les mains le livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique. Je lui ai conseillé de lire aussi Les veines ouvertes de l’Amérique latine. Il m’a remercié, mais a réaffirmé que, malgré tout, si je pouvais « savoir », je ne pouvais pas comprendre, parce que je n’étais pas Noir.

Et j’en suis resté là, avec ce doute intellectuel et professionnel capital, pour la suite de ma carrière.

Aujourd’hui, je pense à cet étudiant, et je doute plus que jamais.

[Ce texte a d'abord été publié en statut Facebook.]




mercredi 2 octobre 2013

LA MENACE FAITE AUX FEMMES





Le Regroupement des centres de femmes du Québec n’est pas précisément un allié du Parti québécois. En fait, il tire à boulets rouges, au nom des «femmes», bien sûr, sur le gouvernement actuel, depuis l’automne 2012. Déjà sa colère était incandescente, au moment du premier budget Marceau, une «trahison», rien de moins, contre la classe moyenne et contre «les femmes». Il porte à gauche, le Regroupement: l’image est mauvaise, quand il s’agit d’une association féministe, mais pourtant très juste, et il suffit de prendre quelques petites minutes à peine, à visiter la page Facebook de l’association, pour savoir où se loge, politiquement, ledit Regroupement, et qui sont ses alliés. Jusque là, rien de mal, et c’est même plutôt sympa.

Mais voilà que le RCFQ lance dans le débat public, aujourd’hui 2 octobre, une véritable bombe incendiaire, qu’il profère une accusation très grave, ciblée,  quelque chose qui rappelle d’effroyables cauchemars vécus ailleurs, aux États-Unis il n’y a pas si longtemps, ou dans l’Europe des années 30 et 40, une allégation qui, comme souvent, fait s’imaginer le pire des Québécois francophones. La coupable, c’est cette Charte de la laïcité, dite des «valeurs», encore. « On a des échos de ça dans plusieurs régions du Québec. On parle de plusieurs dizaines d'incidents. Des propos haineux, racistes. Des commentaires xénophobes. Parfois les femmes se font bousculer, cracher au visage. Donc, on parle parfois d'incidents de nature violente»... « Depuis le début des débats entourant le projet de Charte, la sécurité des femmes est compromise »: attention, ici, lisons bien, et mesurons la portée des mots: la sécurité des femmes, de toutes les femmes, est compromise. Angèle Laroche insiste, en remet: « Que les discussions se poursuivent, mais qu'elles ne mettent pas en péril la sécurité des femmes.» (Source: Katia Gagnon, Tommy Chouinard, Femmes voilées: «augmentation dramatique» des agressions, La Presse.)

Il fallait s’attendre, dès l’amorce du débat sur la Charte de la laïcité, à ce qu’on dénonce de pareils incidents, puisque les opposants les avaient prédits, peut-être même stratégiquement souhaités. N’empêche, seraient-ils vrais, fondés, qu’ils seraient extrêmement inquiétants. On les suppose donc attestés. On présume donc que chaque cas, sans exception aucune, a fait l’objet d’une plainte à la police, et que nous disposons, comme société, de statistiques certaines, avérées, bel et bien identifiées,   chiffres qu’on peut comparer, avant, après, le dépôt du projet de charte. Ces statistiques, il faut de toute urgence les rendre publiques, parce que l’idée même de vivre dans un pays où l’État se rendrait complice, de par ses politiques, de pareils crimes, est parfaitement intolérable. Il faut que les chiffres parlent. Et de ce qu’ils apprennent, il faut que l’État prenne bonne note, réagisse, poursuive devant les tribunaux les immondes criminels, fasse plus encore que les déclarations apaisantes du ministre Drainville, faites à Québec, ce matin.

Mais. Mais. Mais.

Mais je ne peux m’empêcher de penser au débat sans fin concernant la Charte de la langue française, et aux présomptions, constantes, que cette loi aurait éveillé chez les Québécois de souche une haine primaire des Anglais, et de l’anglais. Contre cette charte de la langue, on a aussi parlé du pire: de discrimination, d’atteinte au droit international, d’ethnocentrisme, d’épuration raciale, d’invite à la haine publique. Et voilà qu’on suppose une récidive, cette fois contre des croyances visibles; c’est préoccupant, c’est sérieux.

Est-ce que c’était vrai, hier ? Et maintenant, est-ce vrai ? Les Québécois francophones sont-ils à ce point corrompus qu’ils respirent la haine et sentent la putréfaction ?

Si le débat pouvait cesser d’être politisé à l’extrême, manipulé, délirant, aussi bien dire essentiellement religieux, pour n’être que ce qu’il devrait être, politique, philosophique, et essentiellement civique, on en vaudrait tous mieux - et détail non négligeable, on assurerait au mieux la sécurité des personnes.

Dans l’immédiat, il faut des preuves de cette propagation d’islamophobie. Si elles s’avèrent, il faut poursuivre ces dangereux imbéciles en justice.  Les crimes racistes sont des actes extrêmement graves, que la société québécoise, qui se propose, comme pour la langue française, de faire de la laïcité une règle citoyenne commune, ne peut en aucun cas tolérer.







jeudi 5 septembre 2013

LE SACRIFICE MILITANT DE SACCO ET VANZETTI




À la fin des délibérations, au procès de l'été 1921, qui allait le conduire, sept longues années plus tard, à la chaise électrique, Nicola Sacco, piqué au vif par des procédures qui manipulaient scandaleusement les faits et les personnes, et avant tout les témoins de la défense, italiens et anarchistes, pauvres gens s'exprimant difficilement, terrorisés par la répression qui s'abattait de toute manière contre eux, (arrestations de masse, déportations...), Nicola Sacco, exaspéré, par ailleurs, des procédures d'un juge, d'un procureur public, d'une preuve qui l'accusaient sans le dire explicitement d'avoir des opinions socialement dangereuses et parfaitement insupportables pour les Blancs bien nés, Nicola Sacco explosa à la toute fin des procédures, et devant un tribunal ahuri, un jury consterné, il prononça les paroles qui attestaient au vrai de l'inculpation, il extériorisa cette haine viscérale qu'il avait contre le «système» qui utilisait les hommes pour les tuer, indifféremment au travail ou à la guerre: 

« On fait la guerre pour les affaires, pour qu’on gagne des millions de dollars. Quel droit avons-nous de nous tuer les uns les autres ? J’ai travaillé pour un Irlandais, j’ai travaillé pour un Allemand, j’ai travaillé avec des Français et avec des gens de beaucoup d’autres peuples. J’aime ces gens-là comme j’aime ma femme et ceux de ma famille. Pourquoi est-ce que j’irais tuer ces hommes ? Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ?… Je voudrais qu’on détruise tous ces canons. Voilà pourquoi je lutte avec les gouvernements socialistes, et pourquoi, dans mon idée, j’aime les socialistes. Et c’est pourquoi j’aime les gens qui veulent de l’instruction, et qu’on vive aussi bien qu’on peut. C’est tout. » Il aurait pu ajouter, et certainement le pensait-il: voilà de quoi vous m'accusez, très réellement, voilà de quoi je suis coupable, et de ça j'en fais l'aveu, publiquement, ici, devant vous tous, gens fortunés, gens de bien.

Nicola Sacco n'a jamais, jamais dit qu'il était innocent des actes criminels dont on l'accusait. Et il y a maintenant, à la vue de preuves nouvelles, d'expertises mieux faites et plus fiables que ce que l'on présentait au jury en 1921, des doutes, des soupçons fondés, qui expliquent, peut-être, le silence de Sacco, jusqu'à l'instant même qui a précédé son exécution. Bartolomeo Vanzetti, dont l'innocence ne faisait aucun doute, et que Sacco savait très certainement, n'allait jamais, à aucun moment, chercher à séparer son sort de celui de son compagnon.

De sorte que Sacco et Vanzetti ne sont peut-être pas que les victimes d'un capitalisme raciste et assassin, comme on l'a cru si longtemps. Ils sont peut-être, plutôt, des martyrs, deux travailleurs immigrants qui se sont sacrifiés volontairement pour une cause, l'anarchie, le socialisme, la liberté, et comme le disait Sacco, «l'amour, [l'amour très réel,] des gens» auxquels tous deux croyaient plus que tout. Cet effacement, s'il s'avère un jour, a davantage de sens, et même d'héroïsme, que le crime que l'on a prêté qu'au seul «système» contre des «innocents».

Source de la citation: Alain Decaux, C'était le XXe siècle, tome 1.





jeudi 16 août 2012

LA GRANDE IMBÉCILLITÉ


Cyberpresse, 16 août 2012. 



Cyberpresse, 21 heures : 43 % des personnes qui se sont exprimées, par le biais d'une question sondage frisant le racisme, et réveillant les pires préjugés qui soient, se sont dites d’accord avec les propos du maire de Saguenay, Jean Tremblay. Je suis stupéfait, honteux : 7402 de mes compatriotes pensent que les personnes nées hors Québec, mais devenues citoyennes de ce pays, amoureuses de ce pays, tout aussi bien et tout autant que tous les autres citoyens du Québec, au restant parfaitement intégrées, au point d’adhérer au parti politique qui prône l’indépendance nationale, le français comme langue commune et la laïcité pleine et entière de l’État, que cesdites personnes n’ont pas le droit d’exprimer une opinion quant à un projet de société qui n’est pas traditionnel, et qu’elles devraient s’exclure d’elles-mêmes du débat public.

7402 de mes compatriotes pensent, comme le maire Tremblay, que, «nous les mous, les Canadiens français, on va se faire dicter comment se comporter, comment respecter notre culture par une personne qui arrive d'Algérie… On n'est même pas capable de prononcer son nom… Je n'aime pas que ces gens-là (les immigrants) arrivent ici puis établissent leurs règles… Ils vont faire disparaître la religion et notre culture de partout.» Le maire a déliré ; il a pris la défense du catholicisme par un appel à peine déguisé à la haine et à l’exclusion, et c’est ce qui reste, dans l’espace public, l’exclusion, la haine, sans ouverture à l’autre et à l’échange de vues. N’importe quel peuple sur Terre, et le nôtre aussi, bien entendu, peut s’expliquer avec ses nouveaux arrivants, insister sur les valeurs fondamentales qui sont les siennes. C’est ce que propose de faire la Charte de la laïcité. Mais rendons-nous bien compte que nombre des 7402 électeurs québécois qui, aujourd’hui, ce soir, appuient les inepties du maire Tremblay ne veulent pas promouvoir des principes essentiels; ils dénoncent qu’une candidate issue de l’immigration ait des principes essentiels, ils martèlent un racisme enfin libéré, un rejet de l’immigration en tant que telle, contents de pouvoir enfin soulager la peur de l’autre qui peut tous nous habiter, et qui fait d’affreux ravages quand on n’y prend pas garde. Ce qu’a dit le maire, c’est petit, c’est médiocre, c’est en fait scandaleux. Quant au sondage de la Cyberpresse, il n’a bien sûr rien de scientifique. Mais j'aimerais quand même, ce soir, habiter Trois-Rivières, et pouvoir contribuer, par mon vote, à donner à la candidate péquiste d’origine algérienne une victoire telle que les connards sectaires, crédules, intolérants, s’écrasent à tout jamais. Je rêve, mais j'espère quand même.

Ce n’est pas d’hier que dès qu'on «touche» au crucifix, au Québec, on mobilise une droite réactionnaire qui, souvent, ne pratique plus aucune religion, mais qui, hurlant et criant au sacrilège, préserve l’orthodoxie sociale et  trouve par là un moyen parfaitement cynique de canaliser les sentiments populaciers les plus immondes, à ras de terre. C'est la même droite qui applaudissait Camil Samson, lui qui déplorait qu'on sorte le crucifix des écoles. C'est la même droite qui a manifesté contre les Fées ont soif, devant le TNM, en 1979, et qui s'est prolongée dans le mouvement des Yvettes, lors du référendum de 1980. C’est le même conservatisme social, braqué depuis longtemps contre la révolution sexuelle et la révolution féministe, qui persuadait la même droite de refuser (criminellement) les pubs de santé publique exhortant de toute urgence à utiliser des condoms lors de rapports sexuels, à l'époque où Mme Thérèse Lavoie-Roux, ancienne commissaire d’école catholique, était ministre de la Santé. Ce sont les tenants de la même droite qui animent les radios poubelle, qui cultivent le maire et les gens qui pensent comme lui.

Il y a aussi, dans cette affaire du crucifix, et c’est ce qui gêne le plus, de la xénophobie, et du racisme, qui s'enracinent parfois dans la simple ignorance des autres (c'est très certainement le cas du maire Tremblay, qui, ne sachant prononcer le nom de Mme Benhabib, avoue du même coup qu'il ne l'a jamais lue). Voilà que ce soir, un ministre libéral du coin, je veux dire du Saguenay, soutient le maire, applaudit, c’est lui qui le dit, à des positions courageuses. Il y a certainement (à n'en pas douter) de la partisanerie politique dans les réponses au sondage de la Cyberpresse, qui saute sur l'occasion pour déstabiliser le Parti québécois et promouvoir d'autres partis semblant mieux «sauver» le Québec traditionnel contre les «immigrés». L'ADQ avait joué cette carte, à fond, aux élections partielles et générales de 2008. On peut imaginer que bien des personnes qui ont cliqué leur accord avec le maire Tremblay ont fait le geste pour nuire au Parti québécois, tout simplement - mais sans conscience.

S’il n’y avait pas, en triste supplément, les défenseurs du patrimoine pour tout confondre, pour amalgamer la laïcité de l'État avec la destruction des églises ! Faut le faire ! J'ai des amis, intelligents, athées, qui sont favorables au maintien du crucifix à l'Assemblée nationale, que pour cette raison, le patrimoine – raison à mon avis aberrante, puisqu'un crucifix, ça se déplace, ça se range, ça se conserve dans un musée. Quand, en 1977, le gouvernement péquiste de René Lévesque a décidé d'abolir la prière à l'Assemblée nationale, ça a crié, du côté des banquettes libérales, et c'était, à les entendre, un vrai scandale, l’œuvre d’un mécréant; plus personne, depuis, ne conteste le « moment de recueillement », parfaitement neutre. J'en ai assez, vraiment assez, de ces histoires à n'en plus finir pour ce qui n'existe même pas, ni comme un vieux Monsieur à barbe, ni comme une Chose flottant dans les Cieux, ni comme une Entité créatrice, qui nous surveillerait du Très-Haut, qui dicterait ses désirs et ses ordres, qui froncerait du sourcil quand les Benhabib de ce monde osent parler de laïcité, un Dieu qui prônerait une morale écrasante, sexuelle, vestimentaire, une parade graduée comme une échelle, allant du meilleur jusqu'au pire, avec l'enfer au bout du compte, divinement calculé. Contre l'offensive catholique intégriste de Mgr Ouellet, sur laquelle s'aligne le maire Tremblay, il y a la science, la NASA, la modernité, l'évidence. On s'en sortira, de cette hypocrisie, quand les athées, les non-pratiquants, cesseront de faire baptiser leurs enfants, et de magnifier leurs morts à l'église. On s'en sortira quand les athées, et les non-croyants cesseront de se demander, torturés et parfaitement ridicules, si on doit, après les écoles, sortir le crucifix de l'Assemblée nationale. Qu'on le sorte, bon dieu, et qu'on le mette au musée du Québec, souvenir malheureux de la Grande Noirceur qui se prolonge, encore, jusqu'à maintenant, dans la Grande Imbécillité.

Du bien, dans toute cette sale affaire ? Oui. Un pas de plus vers la laïcité complète de l'État, à l'encontre de ce que prescrit pourtant, terriblement arriérée, la constitution canadienne, qui reconnaît, sans blague aucune, la « suprématie de Dieu ». Et, peut-être, une sensibilité nouvelle, de nos compatriotes des communautés culturelles, vers le Parti québécois, qui n'a jamais été, tant s'en faut, leur persécuteur ou leur ennemi.






lundi 16 avril 2012

L'HISTOIRE PAR L'IMAGE


Source: http://www.histoire-image.org/index.php



L'affiche est de l'Action française, ( où militaient Maurice Barrès, Charles Mauras, Jacques Bainville, ) contre un gouvernement de gauche, élu en 1936, dirigé par un Juif, Léon Blum. Au même moment, en Allemagne, Hitler préparait la guerre, activement, depuis 1936, au moyen du rétablissement, parfaitement illégal en droit international de l'époque, du service militaire obligatoire, et laissait se développer une entreprise démentielle contre la communauté juive, peu sioniste en ce temps-là, allemande de fait et de coeur, à l'exemple d'Einstein, qui avait repris sa nationalité allemande en 1919 pour protester contre l'ignoble traité de Versailles...

La France est déchirée. La guerre menace. Faut-il la faire encore une fois contre l'Allemagne, qui répète qu'elle ne veut pas de la guerre, que ce sont les Juifs qui la veulent, qu'ils préméditent d'en faire une entreprise à la rentabilité énorme, gigantesque, plus encore que tout ce qu'ils possèdent déjà ? La droite se déchaîne contre ce gouvernement Blum, riche et juif, qui pousse [ si peu, pourtant ! ] à la guerre, au profit des Juifs, qui ne sont pas même Français. La participation française à l'holocauste se prépare... En France, une partie importante de la droite, déjà en 1937, admire le projet hitlérien et souhaite s'en rapprocher. Louis-Ferdinand Céline publie, en 1938, Bagatelle pour un massacre, long, très long pamphlet antisémite complètement délirant. Hitler est son « pote ». Il n'est pas le seul à le penser. La guerre éclate en 1939. La France s'écroule et s'humilie. Une partie importante de la droite fascisante saute sur l'occasion de la défaite, rencontre Hitler, le célèbre, prévient même ses exigences. La collaboration durera jusqu'en 1944.

Voilà tout ce qui s'annonce, et se comprend après coup, dans cette terrible affiche de l'Action française de 1937. L'aveuglement coûtera 50 millions de morts au monde, et à la France, quatre années d'une terrible Occupation. Elle en garde encore des séquelles. Et à tout prendre, la droite française de l'époque n'a que peu payé de ses errements.

Pourquoi je raconte tout ça ? En fait, pour faire la promo, parfaitement gratuite, d'un site historique superbe, précis, rigoureusement documenté, qui se se regarde et se lit comme un roman feuilleton passionnant: 1789-1945, l'Histoire par l'image. C'est là que j'ai trouvé l'affiche de 1937. J'ai passé des heures sur le site. Il y a encore à visiter. C'est du beau travail, un bel exemple de ce que le réseau Internet peut faire pour agrémenter la diffusion du savoir, sans renoncer à la science.

Jetez y un oeil, vous ne regretterez pas. C'est de l'histoire telle qu'elle se fait maintenant, globale, populaire, sans sacrifier aux idoles.





jeudi 12 avril 2012

LA CERTITUDE TRANQUILLE DE L’OPPRESSEUR






Le journal The Gazette a publié le 6 avril dernier, une lettre aux lecteurs, d’une jeune Montréalaise, qui fait le récit moralisateur au possible d’un désagrément linguistique qu'elle aurait vécu, avec la tranquille suffisance d’une supériorité supposée de civilisation, depuis longtemps bien établie dans le Québec anglo. 
L’affaire, telle que racontée, serait désolante de bêtise, si seulement elle était vraie. Mais voilà, on peut raisonnablement en douter. Et autant vous le dire tout de suite, je n’en crois rien, pas un mot de ce que raconte la jeune dame. Lisez la lettre, si ça vous chante : les faits rapportés – imaginaires -  sont sans témoin ; il n’y a pas l’ombre d’un petit fait vérifiable, rien de ce qui s’appelle une preuve solide, qu’un procureur de la Couronne pourrait, triomphant, présenter au Tribunal. Rien ! Jury, il faudrait nous rabattre sur le doute raisonnable. The Gazette, jamais, de toute évidence, ne s’est crue dans l’obligation éthique d’élever quelques doutes sérieux sur la crédibilité de la preuve telle que produite pour l’édification de ses lecteurs. Quelle importance ? Cette lettre est une longue affabulation, un chapelet d’inventions, imaginés tels qu’on veut y croire, les lire et les entendre, dans la communauté anglophone de Montréal. Elle est dans le ton de ce qui prolonge, encore de nos jours, le racisme tranquille du conquérant de naguère, tel qu’il s’est forgé progressivement au 19e siècle : l’Anglais tout puissant, fier de la force de ses armes et de l’empire de ses lois, ahuri devant ce peuple étrange, les Canayens, sans histoire et sans culture, lousy French sans éducation, qui s’obstinaient à exister malgré tout, probablement trop bornés qu’ils étaient pour cesser d’être unilingues, ce qui, et de loin, restait leur principal moyen de survie. Hélas, cela se faisait au détriment des valeurs évidemment indétrônables – c’est le cas de le dire ! - de la civilisation anglaise, ce qui faisait dire, il y a peu, vous en souvenez-vous, à la représentante de la Reine, Mme Lise Thibault, que la Conquête, oui, avait été un événement heureux, tristement gâché par des esprits petits, repliés sur eux-mêmes, consanguins, sans connaissance réelle de ce qu’est l’humanisme. Les Canayens sont restés prisonniers de leur hideuse nature, crasseusement ignorants, tous couchés dans le même lit.
C’est ce qu’il en est de cette dame, l’accusée, chauffeuse d’autobus de son état, unilingue, incapable d’échanger correctement avec des touristes qui eux n’imaginent pas que dans un autre pays, on puisse se buter sur une langue étrangère. En Italie, en Allemagne, en Russie, on parle anglais, c’est bien connu, on en veut pour preuve la quasi totalité des films américains. Mais là n’est pas vraiment le problème ; le problème, c’est que la dame chauffeuse d’autobus se révèle brutalement raciste, méchante, tout juste hitlérienne ; sous sa discrète moustache, elle respire mal, elle maugrée, elle ronchonne contre ces maudits Anglais qui n’ont rien à faire icitte ! La jeune fille qui nous raconte tout ça est bien élevée : c’est donc hypocritement qu’elle se rapproche, qu’elle écoute l’air de rien ce que l’affreuse mégère raconte pour elle-même. Elle est édifiée, dit-elle, alors qu’elle était toute seule, vous imaginez, dans cet autobus d’Auschwitz ! Le crime était grave, mais la jeune femme n’a pas porté plainte, que non ; et pas parce qu’elle est bonne et généreuse, et qu’elle a le pardon facile ; non ; elle n’a pas porté plainte parce qu’elle était pressée ! C’est vrai, oui, oui c’est vrai, dit-elle, que j’étais dégoûtée, que j’avais perdu confiance dans le genre humain – surtout celui qui conduit le bus, le matin ! – et que j’étais démoralisée. Je suis une Anglo-Montréalaise née sur place, et tiens, pour vous prouver ma bonne foi, il m’arrive, pas trop souvent, mais il m’arrive, quand même, de vanter, comme M. Justin Trudeau, les meilleurs aspects de la politique du gouvernement et de la société québécoise. Mais quand j’ai affaire à une curiosité hideuse comme cette dégoûtante chauffeuse, confit-elle encore, je me précipite pour aider de pauvres gens, surtout s’ils sont de vieux touristes, terrorisés, largués comme des chiens sur le trottoir, entre deux arrêts !
Résumons-nous pour y voir vraiment clair :
1.  « One morning last week » : quand exactement ? On ne sait pas.
2.  « the 80 bus » : le numéro du bus ? Le numéro de sa plaque ? L’heure exacte ? On ne sait pas.
3.  Tout le monde a quitté le bus, sauf la jeune fille et le vieux couple sympa, dont on ne sait rien, de leur pays d’origine, de leur âge approximatif, de leur identité, même sommaire ; il n’y a aucun témoin à la scène qui va se jouer. On sait quand même que les deux vieux comprennent le mot « Non », indice peut-être précieux.
4.  Le témoin principal, l’auteure de la lettre, n’a pris en note ni le nom, ni le numéro d’employée de la société de transport. « You are lucky », lui a-t-elle lancé, courageuse et digne, depuis les marches du bus, en sortant.
Où est la preuve indéniable là-dedans ? Pourquoi devrait-on croire  cet invraisemblable récit ? Lisez donc la lettre, tiens, même si vous savez déjà tout. J’ai un peu caricaturé, à peine. Mais je vous avertis : c’est écrit en anglais !
Even if we disagree, let’s keep the discourse civil

BY MEAGAN BREMNER, le 6 avril 2012.
© Copyright (c) The Montreal Gazette
« One morning last week, I was on my way to work on the 80 bus, heading south on Parc Ave. When the bus arrived at the Place des Arts métro, the driver announced in French that the bus stop at Ste. Catherine St. was out of service temporarily, and that if anyone would like to get off at Ste. Catherine, they should instead get off at the métro.
Everyone except an elderly couple and I got off the bus. I was continuing past Ste. Catherine anyway. The bus continued down Bleury, and when it got to a red light at Ste. Catherine, the elderly couple (who looked like tourists) wanted to get off. They asked the driver (in English) to let them off; she said “Non.” They asked why, and she answered them in French, which they did not understand. She tried to tell them again, in French, and in a very rude tone. She was clearly angry that they didn’t understand. They were not rude to her at all; they were just confused, and they looked very uncomfortable.
I approached the woman and explained that the driver had said at the last stop to get off because the Ste. Catherine stop was out of service. The woman said, “OK, but I don’t speak French.” She had an accent and I could tell that she was not from Montreal. They were indeed tourists.
The driver relented and let the couple off halfway between the Ste. Catherine stop and the next one, at René Lévesque Blvd.
Now it was just me and the driver, and the bus continued on its way. I stayed near the front of the bus since I was getting off at the next stop anyway. As I stood there, I could here the driver mumbling under her breath. I listened closer and was shocked to realize that she was swearing and using slurs against anglophones. She was saying that they have no business here.
As I got off the bus, I couldn’t help myself. I told her in French, since I am bilingual, that those people were tourists and didn’t understand why she was being rude to them. She told me she did not think they were tourists and that, either way, they should speak French, that it was not her problem if they didn’t. I told her that the tourism industry in Montreal is a huge part of the economy, that the tourists cannot all be expected to speak French, and that Montreal needs them to feed the economy. She told me that she didn’t care because English has no place in Montreal and, again, it wasn’t her problem. I told her she was lucky I was in a rush to get to work because, if I weren’t, I would be getting her employee number to make a complaint. She told me to get off her bus right now – which I did, since I was already at my stop.
I am writing this because I have been fuming. I still cannot believe the ignorance. The bus driver is a person working in the public sector. She can have all the opinions she wants, but it is inappropriate and very unprofessional for her to state those opinions while at work in front of customers.
I am not upset about the fact that she could not speak any English. (I do, however, think that someone driving a bus in downtown Montreal – where there are many tourists, students and residents who speak English – probably should speak enough English to at least announce that the next stop is closed.) But I am disgusted with the fact that she was rude to an old couple (who were tourists!), swore under her breath about anglophones, and then proceeded to pretty much tell me (a born and raised Montrealer) that English has no place in Montreal.
I cannot even imagine what my employers would do if I made comments like that to our customers. It was disgusting and disheartening.
I am an anglophone Montrealer. I took the time and effort needed to learn to speak French. I work in a bilingual job and I speak to francophone customers daily. I love it here. I feel that a lot of the rest of the country could benefit by taking a look at a lot of Quebec’s government policies and culture.
I don’t see how being born to a family that speaks English makes me any less of a Montrealer than the driver on the bus that morning. For her to state that English has no place in Montreal was ignorant, rude and uncalled-for. »
Et maintenant, soyons francs, entre nous on le peut bien sans trop risquer, et disons-nous les choses telles qu’elles sont, tel qu’elles ne cessent d’être.
L’immense majorité des Québécois francophones n’a jamais, jamais cette présupposée intolérance linguistique frisant le racisme qu’invente Mme Bremner dans son article de presse. Jamais. La vérité, c’est que les Québécois souffrent d’être francophones, se flattent d’être bilingues, et souhaitent, dans le meilleur de leur fantasme, être comme les Anglais, être des Anglais. Rarement ont-ils cette fierté agressive qu’ont leurs compatriotes anglophones à défendre leur langue, et là-dessus, tout le monde sait que la Charte de la langue française visait d’abord et avant tout à leur apprendre la fierté de parler librement la langue qui est la leur, qui cause de ce qu’ils sont, et de leur compréhension commune du monde et de leur histoire. Les Québécois francophones ont encore, de nos jours, honte de leur langue, qu’ils jugent à peine suffisante ; ils sont invariablement blessés quand un Français les taquine sur leur vieil accent du 17e siècle. Ils préfèrent parler anglais, dès qu’un Anglais se retrouve parmi eux, au travail, entre amis, moins gênés qu’ils sont d’avoir un accent en anglais qu’en français. Ils admirent Messieurs Trudeau, père et fils, parfaits bilingues. Ils ont rapidement déchanté de Mme Marois, baragouinant à peine quelques mots d’anglais. Ils oublient leur histoire, surtout si elle sollicite leur prise de conscience et leur engagement. Ils oublient Papineau, Parent, Buies, Asselin, le magnifique Asselin, tiens, soldat, journaliste, d’une intégrité parfaite, écrivain magnifique, acéré, d’une audace exemplaire. Henri Bourassa n’est plus qu’un boulevard, Lionel Groulx qu’une station de métro – Lionel Groulx, dont les francophones ont honte, d’ailleurs, quand on leur rappelle, souvent en anglais, qu’il n’aimait pas les Juifs. Les Québécois ont peur de ceux et de celles d’entre eux qui les bousculent un peu. Ils aiment René Lévesque parce qu’il est mort. Ils aimeront Jacques Parizeau quand il en aura fait autant. Mais ils se font une gloire de Céline, qui chante aux « États », en anglais, elle qui trouverait « épouvantable » l’indépendance du Québec. Les Québécois forment tous ensemble un peuple tranquille, un peu lâche, qui n’a jamais compris pourquoi il a survécu si longtemps, dans des conditions si difficiles, si ce n’est qu’ils n’a jamais plus voulu faire la guerre, jamais, après 1763. Les Québécois ont survécu, mais accepté leur défaite. Ils détestent la chicane. Ils détestent revendiquer. Ils se leurrent de n’importe qui, de M. Mulcair, par un exemple très actuel. La jeune génération ne veut plus de ces combats linguistiques - ni moi non plus. Elle veut être moderne, blanche, presque invisible, disparue dans le grand tout. Elle accueille l’immigration à bras ouverts, c’est flagrant, et c’est tant mieux, dans les salles de cours. Elle parle anglais dans les corridors, les ascenseurs, la cafétéria, partout. Elle rêve de Montagnes Rocheuses. Elle se dit de gauche, souvent pour le glamour de la chose.
Les Québécois ne méritent en aucune manière le mépris que Mme Bremner distille sur eux – en fait sur une chauffeuse d’autobus, prise comme symbole dans une histoire inventée, destinée à entretenir les illusions, le juste droit, et le fanatisme haineux d’un certain public. On l’admirera pour cela. Quant à moi, je l’admire déjà. Dieu sauve Mme Bremner.




mardi 25 janvier 2011

LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE





Cette toile me poursuit; cette toile est une de mes préférées. Et pourtant, je ne suis pas spécialement un admirateur de Dali. Mais on est en présence, devant cette toile, d'une oeuvre d'une extraordinaire beauté, troublante, irréaliste. Pourquoi? Parce que cette toile interpelle toute conscience humaine un peu éveillée ? On pourrait discuter longtemps des intentions du peintre, espagnol, fascisant, franquiste, qui a souvent applaudi à la répression la plus brutale, aux meurtres commandés d’opposants politiques: Colomb, dans la recréation de Dali, c'est l'ange et la croix, l'esthétique et la sensualité, la jeunesse conquérante, blanche de peau, pure et racée... « C'est moi, écrivit vraiment Colomb, que Dieu avait choisi pour son messager, me montrant de quel côté se trouvaient le nouveau ciel et la nouvelle terre... » Au fond, à la lecture de ses lignes, comme au récit des atrocités sans remords du découvreur, peut-être faut-il conclure à l'étonnante vérité historique de cette toile, à son réalisme.



samedi 15 janvier 2011

SUJET MINÉ ( 2 )




Long, et excellent article, publié aujourd'hui par Jean-François Lisée. Lisée est certainement un des intellectuels québécois pour qui j'ai le plus d'admiration. Il répond ici à une longue lettre, qui lui a été adressée, en reproche aux critiques qu'il avait précédemment faites à Israël, comme État indépendant et comme pays en construction. L'échange est excellent, remarquable. Je n'ai pas la qualité intellectuelle de M. Lisée, ni, probablement, celle des deux auteurs de la lettre de blâme. Mais je pense m'y connaître assez bien sur le sujet pour signaler, quand même, que la lettre de Richard Marceau et David Ouellette contient des demi-vérités et des silences complaisants qui ne contribuent pas vraiment à un débat parfaitement éclairé, et à un aboutissement pacifique. Ceci étant, ça reste d’une lecture passionnante.

Je suis vraiment, avec tout ça, en plein terrain miné.

Anecdote :

Il y a quelques années de ça, j'ai reçu au Collège, un courriel m'informant qu'un organisation chrétienne, pro-israélienne, savait ce que j’enseignais en classe, m'avait à l'oeil, m'invitait à mieux me renseigner sur le conflit israélo-palestinien, et se réservait le droit de me dénoncer ! Le courriel était anonyme. Dans un cours de relations internationales où, précisément, et passionnément, j'expliquais la mécanique horrible qui avait mené à l'Holocauste, l'accusation ( et l'intimidation ) était particulièrement absurde. Mais je ne suis pas de ceux qui croient qu'Israël est une réponse à ce crime sans nom commis pendant la Seconde guerre mondiale. Israël est un produit colonial, financé par une Banque coloniale, projeté à la fin du XIXème siècle, et qui a engendré, non sans opposition dans la communauté juive elle-même, l'idée d'une nation juive à créer et à construire. Voilà - entre autres - ce qu’il ne me fallait pas dire.

Si je reviens sur ce sujet aujourd’hui, c’est que l’article de Monsieur Lisée, et la lettre à laquelle il répond, sont des documents majeurs, de ceux qui restent.


samedi 8 janvier 2011

RACISME ANTI-RACISTE









Lus sur Twitter ce matin. C'est là typiquement de l'humour gai, universel de forme — Mado, au Québec, pourrait en dire tout autant, -  mordant, cynique, libertin. Tout ce qui manque ici, c'est quelques boutades franchement indécentes ! ( Mais je n'ai pas tout lu des énormités que le Monsieur a pu proférer en ligne... )

Ce type d'humour me fait souvent rire — surtout quand, comme c'est le cas ici, il y a une culture, un savoir social réel qui se cache derrière quelques exorbitances apparentes.

Parce que ces quelques « gazouillis » posent évidemment de vraies questions.

Réinterprétons:

  • Qu'en est-il de la Nation comme lieu politique privilégié de l'exercice des droits démocratiques fondamentaux ? C'est là l'héritage essentiel, premier, de la Révolution française. La Nation se meurt, je crois. Mais c'est un passage douloureux. 
  • Qu'en est-il de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, en regard de tous les intégrismes religieux, du cardinal Ouellet comme des autres ? Qu'en est-il du rôle même de l'ONU quant à sa responsabilité première, qui est de faire précisément respecter cette Déclaration, et les Protocoles qui l'explicitent ?
  • Qu'en est-il de notre tolérance quand elle est bousculée, comme ici, par les particularismes culturels que s'est donnés la minorité la plus persécutée ( et de loin ) depuis l'Antiquité ?