jeudi 12 avril 2012

LA CERTITUDE TRANQUILLE DE L’OPPRESSEUR






Le journal The Gazette a publié le 6 avril dernier, une lettre aux lecteurs, d’une jeune Montréalaise, qui fait le récit moralisateur au possible d’un désagrément linguistique qu'elle aurait vécu, avec la tranquille suffisance d’une supériorité supposée de civilisation, depuis longtemps bien établie dans le Québec anglo. 
L’affaire, telle que racontée, serait désolante de bêtise, si seulement elle était vraie. Mais voilà, on peut raisonnablement en douter. Et autant vous le dire tout de suite, je n’en crois rien, pas un mot de ce que raconte la jeune dame. Lisez la lettre, si ça vous chante : les faits rapportés – imaginaires -  sont sans témoin ; il n’y a pas l’ombre d’un petit fait vérifiable, rien de ce qui s’appelle une preuve solide, qu’un procureur de la Couronne pourrait, triomphant, présenter au Tribunal. Rien ! Jury, il faudrait nous rabattre sur le doute raisonnable. The Gazette, jamais, de toute évidence, ne s’est crue dans l’obligation éthique d’élever quelques doutes sérieux sur la crédibilité de la preuve telle que produite pour l’édification de ses lecteurs. Quelle importance ? Cette lettre est une longue affabulation, un chapelet d’inventions, imaginés tels qu’on veut y croire, les lire et les entendre, dans la communauté anglophone de Montréal. Elle est dans le ton de ce qui prolonge, encore de nos jours, le racisme tranquille du conquérant de naguère, tel qu’il s’est forgé progressivement au 19e siècle : l’Anglais tout puissant, fier de la force de ses armes et de l’empire de ses lois, ahuri devant ce peuple étrange, les Canayens, sans histoire et sans culture, lousy French sans éducation, qui s’obstinaient à exister malgré tout, probablement trop bornés qu’ils étaient pour cesser d’être unilingues, ce qui, et de loin, restait leur principal moyen de survie. Hélas, cela se faisait au détriment des valeurs évidemment indétrônables – c’est le cas de le dire ! - de la civilisation anglaise, ce qui faisait dire, il y a peu, vous en souvenez-vous, à la représentante de la Reine, Mme Lise Thibault, que la Conquête, oui, avait été un événement heureux, tristement gâché par des esprits petits, repliés sur eux-mêmes, consanguins, sans connaissance réelle de ce qu’est l’humanisme. Les Canayens sont restés prisonniers de leur hideuse nature, crasseusement ignorants, tous couchés dans le même lit.
C’est ce qu’il en est de cette dame, l’accusée, chauffeuse d’autobus de son état, unilingue, incapable d’échanger correctement avec des touristes qui eux n’imaginent pas que dans un autre pays, on puisse se buter sur une langue étrangère. En Italie, en Allemagne, en Russie, on parle anglais, c’est bien connu, on en veut pour preuve la quasi totalité des films américains. Mais là n’est pas vraiment le problème ; le problème, c’est que la dame chauffeuse d’autobus se révèle brutalement raciste, méchante, tout juste hitlérienne ; sous sa discrète moustache, elle respire mal, elle maugrée, elle ronchonne contre ces maudits Anglais qui n’ont rien à faire icitte ! La jeune fille qui nous raconte tout ça est bien élevée : c’est donc hypocritement qu’elle se rapproche, qu’elle écoute l’air de rien ce que l’affreuse mégère raconte pour elle-même. Elle est édifiée, dit-elle, alors qu’elle était toute seule, vous imaginez, dans cet autobus d’Auschwitz ! Le crime était grave, mais la jeune femme n’a pas porté plainte, que non ; et pas parce qu’elle est bonne et généreuse, et qu’elle a le pardon facile ; non ; elle n’a pas porté plainte parce qu’elle était pressée ! C’est vrai, oui, oui c’est vrai, dit-elle, que j’étais dégoûtée, que j’avais perdu confiance dans le genre humain – surtout celui qui conduit le bus, le matin ! – et que j’étais démoralisée. Je suis une Anglo-Montréalaise née sur place, et tiens, pour vous prouver ma bonne foi, il m’arrive, pas trop souvent, mais il m’arrive, quand même, de vanter, comme M. Justin Trudeau, les meilleurs aspects de la politique du gouvernement et de la société québécoise. Mais quand j’ai affaire à une curiosité hideuse comme cette dégoûtante chauffeuse, confit-elle encore, je me précipite pour aider de pauvres gens, surtout s’ils sont de vieux touristes, terrorisés, largués comme des chiens sur le trottoir, entre deux arrêts !
Résumons-nous pour y voir vraiment clair :
1.  « One morning last week » : quand exactement ? On ne sait pas.
2.  « the 80 bus » : le numéro du bus ? Le numéro de sa plaque ? L’heure exacte ? On ne sait pas.
3.  Tout le monde a quitté le bus, sauf la jeune fille et le vieux couple sympa, dont on ne sait rien, de leur pays d’origine, de leur âge approximatif, de leur identité, même sommaire ; il n’y a aucun témoin à la scène qui va se jouer. On sait quand même que les deux vieux comprennent le mot « Non », indice peut-être précieux.
4.  Le témoin principal, l’auteure de la lettre, n’a pris en note ni le nom, ni le numéro d’employée de la société de transport. « You are lucky », lui a-t-elle lancé, courageuse et digne, depuis les marches du bus, en sortant.
Où est la preuve indéniable là-dedans ? Pourquoi devrait-on croire  cet invraisemblable récit ? Lisez donc la lettre, tiens, même si vous savez déjà tout. J’ai un peu caricaturé, à peine. Mais je vous avertis : c’est écrit en anglais !
Even if we disagree, let’s keep the discourse civil

BY MEAGAN BREMNER, le 6 avril 2012.
© Copyright (c) The Montreal Gazette
« One morning last week, I was on my way to work on the 80 bus, heading south on Parc Ave. When the bus arrived at the Place des Arts métro, the driver announced in French that the bus stop at Ste. Catherine St. was out of service temporarily, and that if anyone would like to get off at Ste. Catherine, they should instead get off at the métro.
Everyone except an elderly couple and I got off the bus. I was continuing past Ste. Catherine anyway. The bus continued down Bleury, and when it got to a red light at Ste. Catherine, the elderly couple (who looked like tourists) wanted to get off. They asked the driver (in English) to let them off; she said “Non.” They asked why, and she answered them in French, which they did not understand. She tried to tell them again, in French, and in a very rude tone. She was clearly angry that they didn’t understand. They were not rude to her at all; they were just confused, and they looked very uncomfortable.
I approached the woman and explained that the driver had said at the last stop to get off because the Ste. Catherine stop was out of service. The woman said, “OK, but I don’t speak French.” She had an accent and I could tell that she was not from Montreal. They were indeed tourists.
The driver relented and let the couple off halfway between the Ste. Catherine stop and the next one, at René Lévesque Blvd.
Now it was just me and the driver, and the bus continued on its way. I stayed near the front of the bus since I was getting off at the next stop anyway. As I stood there, I could here the driver mumbling under her breath. I listened closer and was shocked to realize that she was swearing and using slurs against anglophones. She was saying that they have no business here.
As I got off the bus, I couldn’t help myself. I told her in French, since I am bilingual, that those people were tourists and didn’t understand why she was being rude to them. She told me she did not think they were tourists and that, either way, they should speak French, that it was not her problem if they didn’t. I told her that the tourism industry in Montreal is a huge part of the economy, that the tourists cannot all be expected to speak French, and that Montreal needs them to feed the economy. She told me that she didn’t care because English has no place in Montreal and, again, it wasn’t her problem. I told her she was lucky I was in a rush to get to work because, if I weren’t, I would be getting her employee number to make a complaint. She told me to get off her bus right now – which I did, since I was already at my stop.
I am writing this because I have been fuming. I still cannot believe the ignorance. The bus driver is a person working in the public sector. She can have all the opinions she wants, but it is inappropriate and very unprofessional for her to state those opinions while at work in front of customers.
I am not upset about the fact that she could not speak any English. (I do, however, think that someone driving a bus in downtown Montreal – where there are many tourists, students and residents who speak English – probably should speak enough English to at least announce that the next stop is closed.) But I am disgusted with the fact that she was rude to an old couple (who were tourists!), swore under her breath about anglophones, and then proceeded to pretty much tell me (a born and raised Montrealer) that English has no place in Montreal.
I cannot even imagine what my employers would do if I made comments like that to our customers. It was disgusting and disheartening.
I am an anglophone Montrealer. I took the time and effort needed to learn to speak French. I work in a bilingual job and I speak to francophone customers daily. I love it here. I feel that a lot of the rest of the country could benefit by taking a look at a lot of Quebec’s government policies and culture.
I don’t see how being born to a family that speaks English makes me any less of a Montrealer than the driver on the bus that morning. For her to state that English has no place in Montreal was ignorant, rude and uncalled-for. »
Et maintenant, soyons francs, entre nous on le peut bien sans trop risquer, et disons-nous les choses telles qu’elles sont, tel qu’elles ne cessent d’être.
L’immense majorité des Québécois francophones n’a jamais, jamais cette présupposée intolérance linguistique frisant le racisme qu’invente Mme Bremner dans son article de presse. Jamais. La vérité, c’est que les Québécois souffrent d’être francophones, se flattent d’être bilingues, et souhaitent, dans le meilleur de leur fantasme, être comme les Anglais, être des Anglais. Rarement ont-ils cette fierté agressive qu’ont leurs compatriotes anglophones à défendre leur langue, et là-dessus, tout le monde sait que la Charte de la langue française visait d’abord et avant tout à leur apprendre la fierté de parler librement la langue qui est la leur, qui cause de ce qu’ils sont, et de leur compréhension commune du monde et de leur histoire. Les Québécois francophones ont encore, de nos jours, honte de leur langue, qu’ils jugent à peine suffisante ; ils sont invariablement blessés quand un Français les taquine sur leur vieil accent du 17e siècle. Ils préfèrent parler anglais, dès qu’un Anglais se retrouve parmi eux, au travail, entre amis, moins gênés qu’ils sont d’avoir un accent en anglais qu’en français. Ils admirent Messieurs Trudeau, père et fils, parfaits bilingues. Ils ont rapidement déchanté de Mme Marois, baragouinant à peine quelques mots d’anglais. Ils oublient leur histoire, surtout si elle sollicite leur prise de conscience et leur engagement. Ils oublient Papineau, Parent, Buies, Asselin, le magnifique Asselin, tiens, soldat, journaliste, d’une intégrité parfaite, écrivain magnifique, acéré, d’une audace exemplaire. Henri Bourassa n’est plus qu’un boulevard, Lionel Groulx qu’une station de métro – Lionel Groulx, dont les francophones ont honte, d’ailleurs, quand on leur rappelle, souvent en anglais, qu’il n’aimait pas les Juifs. Les Québécois ont peur de ceux et de celles d’entre eux qui les bousculent un peu. Ils aiment René Lévesque parce qu’il est mort. Ils aimeront Jacques Parizeau quand il en aura fait autant. Mais ils se font une gloire de Céline, qui chante aux « États », en anglais, elle qui trouverait « épouvantable » l’indépendance du Québec. Les Québécois forment tous ensemble un peuple tranquille, un peu lâche, qui n’a jamais compris pourquoi il a survécu si longtemps, dans des conditions si difficiles, si ce n’est qu’ils n’a jamais plus voulu faire la guerre, jamais, après 1763. Les Québécois ont survécu, mais accepté leur défaite. Ils détestent la chicane. Ils détestent revendiquer. Ils se leurrent de n’importe qui, de M. Mulcair, par un exemple très actuel. La jeune génération ne veut plus de ces combats linguistiques - ni moi non plus. Elle veut être moderne, blanche, presque invisible, disparue dans le grand tout. Elle accueille l’immigration à bras ouverts, c’est flagrant, et c’est tant mieux, dans les salles de cours. Elle parle anglais dans les corridors, les ascenseurs, la cafétéria, partout. Elle rêve de Montagnes Rocheuses. Elle se dit de gauche, souvent pour le glamour de la chose.
Les Québécois ne méritent en aucune manière le mépris que Mme Bremner distille sur eux – en fait sur une chauffeuse d’autobus, prise comme symbole dans une histoire inventée, destinée à entretenir les illusions, le juste droit, et le fanatisme haineux d’un certain public. On l’admirera pour cela. Quant à moi, je l’admire déjà. Dieu sauve Mme Bremner.




2 commentaires:

RAnnieB a dit…

Que je suis en retard dans mes lectures ces jours-ci.
Malgré le fait que tu aies écrit ce texte il y a déjà quelque temps j'avais envie de partager mon opinion avec toi.

Je n'ai aucun problème à croire l'histoire de cette dame Bremner. Tu sais, moi je vis à cheval entre les cultures franco et anglo Montréalaise. Possiblement pour cette raison, ai-je plus d'opportunités que toi de voir ce type de xénophobie.

Voici des exemples, dont j'ai été témoin, dans le milieu scolaire.

Un professeur de français d'une des écoles secondaires privées les plus réputées de Montréal qui, sans gêne aucune, dit aux élèves et aux parents qu'avec une classe aussi nombreuse il ne peut s'attarder à répondre aux questions des ''causes perdues''.

Ces causes perdues en question étaient les élèves qui ne parlaient pas exclusivement le français à la maison. Il avait demandé à ces élèves de s'identifier en début d'année scolaire.

Le personnel d'une école primaire (professeurs, éducateurs, administrateurs) qui trouve tout à fait normal d'appliquer la règle qui dit que sur le terrain de l'école on doit parler français uniquement qu'aux enfants qui parlent anglais. Ceux qui parlent arabe, mandarin ou vietnamien eux ne sont pas réprimandés. Comprends-moi bien, ce n'est pas la règle que je mets en cause ici.

Je vis dans un milieu intensément multi-ethnique et je t'avoue que je vois plus rarement des preuves de xénophobie envers les communautés ethniques qu'envers les anglophones.

Ça doit sûrement s'expliquer par les mots qu'une éducatrice au service de garde de l'école que fréquente mon fils a prononcés.
''C'est normal qu'on réprimande pas les arabes pis les chinois quand ils parlent pas français, c'est pas eux-autres les oppresseurs''.

Richard Patry a dit…

J'écris beaucoup ces temps-ci, Annie: ce texte est donc récent !

Le prof dont tu parles est un incompétent, bien davantage qu'un xénophobe. Un prof qui répond de pareilles choses mérite un congédiement. De toute ma carrière, à l'université, au collège, je n'ai jamais, jamais entendu de choses pareilles, mais j'ai entendu souvent, souvent le contraire, et je pourrais te nommer des noms !

Qu'une éducatrice en service de garde ait utilisé l'expression « oppresseur » en parlant d'élèves, ou de parents d'élèves, relève de la stupidité la plus... euh... stupide :-)

Quand j'ai utilisé cette expression, moi, en regard de la lettre, parfaitement incroyable, de Mme Bremner, c'est que cette lettre appartient à une culture anglo-montréalaise qui tire ses racines d'un lointain passé, et qui s'est longtemps justifiée, pour durer jusqu'à maintenant en fait, par un mépris total, colonial, et profondément stéréotypé du peuple canadien-français, à qui on prêtait tous les défauts d'une population bornée, arriérée et souvent raciste. Facile de dominer dans ces conditions. Évidemment que la minorité anglo-montréalaise est loin, de nos jours, très loin d'être ce qu'elle était avant 1929 - la minorité la plus riche du monde, tu as bien lu. Il en reste quelques témoignages, McGill par exemple. J'ai des amis anglos, plusieurs. Ils pensent tous, tous sans aucune exception, que les Québécois indépendantistes sont racistes, incompétents, revanchards; que la prospérité du Québec tient à la contribution anglo au développement du Québec; et que si on se sépare, on deviendra un pays du tiers-monde. Si tu n'as jamais entendu ça, c'est que tu vis, radicalement, dans un autre monde que le mien.

Mme Bremner a inventé une histoire qui était toute faite pour plaire au lectorat à qui elle s'adressait. Elle n'a pas porté plainte. Elle n'a pas proposé sa lettre à La Presse. Ceci dit, je regrette, une chauffeuse d'autobus aussi conne qu'elle le décrit, ça n'existe pas. Il y a des limites au nazisme supposé.

Bien sûr qu'il y a des Québécois francophones bornés. Mais il y a surtout une immense masse de Québécois francophones soumis, aliénés, honteux, qui passent à l'anglais bien qu'ils soient dix et qu'il n'y ait qu'un Anglo parmi eux. Ça ne m'arrive jamais, hélas, quand je suis aux États-Unis. Là-bas, on me parle anglais. En Ontario aussi. On en fait pas, personne, toute une histoire, encore moins inventée de toute pièce :-)

Quoi qu'il en soit, tu sais peut-être, si tu as lu L'art québécois de la guerre, un de mes meilleurs textes, je crois ( et je le dis en toute humilité ), que j'abandonne. La cause est perdue. L'avenir est aux Simon Jodoin de ce monde. Ils font des carrières dans les deux langues. Ils sont ouverts. Et quant à moi, je me perfectionne ! Et je le dis tout à fait sérieusement. Je ne vote plus, je ne me bats plus, la cause est perdue. Je ne peux simplement pas m'empêcher d’être historien, avec les connaissances qui vont avec le métier :-)

Heureux de t'avoir relue, Annie ! Je t'imaginais perdue dans les affres d'un nouveau job, et, de fait, j'espère pour toi que c'est bien le cas.

( Une discussion, même passionnée, ne diminue jamais, j'espère que tu le sais, l'affection que j'aie pour les gens que j'aime. )

( Euh, encore une chose: l'oppresseur, le vrai, de nos jours, est à NYC et à Washington. Westmount est un délicieux quartier chic mais vieillot, témoin d'un passé resplendissant qui s'est envolé... vers Toronto et Vancouver. )