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mardi 8 avril 2014

RECUL






Les puissances d’argent du statu quo — le fric, les cabinets d’avocats et les cabinets comptables, les CA des banques et des grandes entreprises, qui se scandaliseraient si peu d’un petit compte bancaire à la dérobée, pour le nouveau premier ministre, quel qu’il soit, pourvu qu’il ne soit pas péquiste, ont eu ce soir le résultat qu’ils espéraient.


Et la plupart des tuteurs traditionnels de notre peuple — les entreprises de presse, et plus encore, ces nouveaux prêtres que sont les journalistes, qui discourent et moralisent, qui veillent à la rectitude de l’État, à la platitude de ses politiques, à la honte du soi collectif si savamment entretenue par une certaine gauche qui dicte la pensée convenable, tout en se drapant d’un supposé dieu de la révolution, soutenu avec les arguments mêmes du néolibéralisme, — ces curateurs de notre peuple ont eu ce soir le résultat qu’ils espéraient.


Bien sûr, les médiocres, à la pensée courte, qui se vautrent depuis toujours dans la vulgarité, l’insulte et le mépris, ceux-là réclameront la victoire libérale et la belle performance de la CAQ comme étant les leurs: ce sont eux, les premiers, qui ont hurlé de rire et de condescendance parce que la première ministre Marois, — Pauline, Popo, la reine Marois, — parlait mal l’anglais, alors que pour cette fange, la valeur première, bien sûr, est de parler la langue du dominant sans accent.

Tous ces notables de droite et de gauche, populistes, installés, dédaigneux de ce petit peuple facilement raciste si on le laisse s’égarer, tous ces gens qui «savent», ont obtenu la réaction qu’ils espéraient, le recul vers le PLQ, plutôt qu’un changement vers la modernité et vers l’audace, pour lequel Mme Marois et son équipe ont travaillé comme jamais, pour ce progressisme réaliste, et surtout, pour cette Charte de la laïcité, qui allait ouvrir un espace de liberté et d’égalité totalement inédit dans notre société.

Cette défaite n’a aucunement l’air d’une victoire, pas même morale; c’est une invitation à rester chez soi; c’est avoir peur des meilleurs d’entre nous, peur sciemment entretenue, qui a profondément colonisé notre culture collective depuis très, très longtemps; mais c’est aussi une incitation à jouir de la vie, à n’espérer la richesse que pour soi. Ce qui a gagné ce soir, c’est le Canada, et c’est la «suprématie de Dieu». Ce ne sont ni mon pays ni mes convictions. C’est l’impuissance, et c’est le ridicule qui humilie et qui tue. 




P.-S. (1) Je me suis inspiré, pour la colère et pour le rythme, des tout premiers mots de la déclaration de René Lévesque, en avril 1970, après la lourde défaite électorale de son parti. Ces mots avaient été repris dans le manifeste du Front de libération du Québec, en octobre 1970.

P.-S. (2) Pour mes lecteurs français, il faut savoir qu’aux élections générales du 7 avril 2014, le gouvernement souverainiste du Parti québécois, de centre-gauche, a subi une lourde défaite, y compris pour la première ministre elle-même, battue dans sa propre circonscription électorale. Cette défaite était prévisible, non pas tant de par les erreurs du gouvernement, que par la volonté délibérée (voulue, souhaitée, et qui sera célébrée) de défaire ce gouvernement aux urnes, et de se débarrasser des éléments de modernité et de solidarité de son programme. Autrement dit, le Québec vient d’être traversé par une vague de droite que la France, je crois, connait bien.


N.B:
Ce texte, vibrant, bouleversant, vaut la lecture:
http://exilinterieur.blogspot.ca/2014/04/merci-madame-marois.html 





lundi 31 mars 2014

LE CODE NAPOLEON ET LA NEUTRALITÉ RELIGIEUSE DE L'ETAT









Je lisais la nuit dernière un bouquin d’un historien majeur (Thierry Lentz), qui faisait remarquer qu’un des aspects très modernes, pour l’époque -1804 - de ce vaste assemblage de textes de loi qu’on appellera le Code Napoléon, est d’avoir établi, en principe et en droit, le caractère non-confessionnel de l’État, base de sa future neutralité. 

C’est très clair, par exemple, dans le droit de la famille, et la reconnaissance du divorce, ou dans le refus que le droit civil se porte garant des interdits religieux, par exemple de la proscription du mariage des prêtres, imposée pourtant par l’Église de Rome. (Le ministre Portalis écrit, sur cette question, l’année même de la publication du Code civil: « La prêtrise n’est point un empêchement au mariage; une opposition au mariage, fondée sur ce point, ne serait pas reçue et ne devrait pas l’être, parce que l’empêchement provenant de la prêtrise n’a pas été sanctionné par la loi civile. » Napoléon, peu croyant dans les religions, c’est pour le moins, pense exactement de la même manière que son ministre sur cette question.) 

En fait, le Code Napoléon se refuse à faire des engagements et autres restrictions de nature religieuse de quelque Église (ou confession) que ce soit, des articles de loi, et s’en tient à la liberté de conscience, héritage de la Révolution, qu’il doit protéger. En 1804, le Pape a protesté de la chose, bien évidemment. Et si les Juifs, eux, vont au contraire fortement apprécier les dispositions du Code, c’est que Napoléon, toujours au nom de la «neutralité» de l’État et de la liberté de conscience qui en découle, leur accordera, grande première pour l’époque, la pleine appartenance à la société et à la citoyenneté française, à la condition, là aussi, que les règles de conduite religieuse du judaïsme ne deviennent jamais règles d’État.

Les grandes lignes de cette neutralité de l’État avaient été définies par le philosophe Nicolas de Condorcet, dans un rapport qu’il avait présenté à la Convention nationale (le parlement français, en 1792) : pour l’essentiel, écrivait-il, un peuple qui se veut souverain ne peut l’être que s’il n’est soumis à aucun article de foi ou élément de doctrine religieuse, jamais; en conséquence, l’État ne peut établir de règles communes, visant une certaine cohérence de la nation dans son ensemble, qu’en refusant de modifier, ou d’accommoder ces règles communes par quelque compromission inacceptable que ce soit avec une dogme religieux, quel qu’il soit.






mardi 31 décembre 2013

2013: L'ANNÉE DE DIEU




Il s’est passé quelque chose d’extraordinairement important, cette année, au Québec. Le gouvernement a proposé de laïciser l’État, d’obliger une sécularisation quasi complète de ses services. Les employés de l’État, tous les employés de tous les services publics, si jamais la Charte des valeurs de la laïcité devait être adoptée par le parlement, devront attester de ce passage extraordinaire dans l’histoire de la chose publique, l’avènement de la neutralité religieuse de l’État, qui fera désormais le pari audacieux d’assurer son autorité sans s’habiller de Dieu.

On mesure mal la rupture historique et culturelle que cela représente, tant l’État a vite appris l’importance de cloîtrer et de nourrir ses prêtres, pour mieux mystifier la multitude et rendre tolérable la propriété du sol, des grains, des femmes, des travailleurs dépossédés d’eux-mêmes, de la valeur calculée des avoirs, des capitaux, des fortunes. Quel pari ! L’humanité des citoyens singulièrement affirmée et renforcée, il en arrivera, tôt ou tard, que tous les êtres humains seront plus égaux que jamais entre eux ; qu’ils auront droit à la même urgence de vivre, le mieux et le plus longtemps possible ; qu’ils pourront faire obligation à l’État d’assurer l’égal accès aux ressources qui sont fondamentalement l’affaire de tous ; et qu’ils auront la liberté d’imposer le respect dû à ce bas monde, cette Terre qui seule les a produits et qui seule pourra, de longtemps, les nourrir encore.

Ce n’est pas désespérant de ne croire en rien. Subsistera longtemps dans cet espace privé qu’est la conscience de chacun, cet espoir insensé d’un monde meilleur, ailleurs qu’ici-bas parce qu’impossible ici-bas. C’est précisément cette croyance qui est démoralisante. Ne rien croire de ce qui nous vient de l’obscurité des temps anciens, c’est se désaliéner, c’est se libérer : Dieu n’a jamais rien vengé, ne fera jamais justice. «Nous finissons [enfin] par comprendre comment s’est formé le monde qui est le nôtre au début du XXIe siècle. C’est un monde dans lequel la richesse peut être produite à une échelle dont nos grands-parents n’auraient pas osé rêver, et pourtant c’est un monde dans lequel les structures de domination de classe, d’oppression et de violence semblent plus fermement enracinées que jamais.» (Chris Herman) Rendons-nous bien compte, même si ça reste désagréable encore d’en prendre conscience, que ce sont la science et la connaissance qui font comprendre comment s’est formé le monde : ce sont elles qui en assureront la transformation. Les chrétiens ont longtemps supplié Dieu : «dis seulement une parole…» : il ne l’a jamais dite. Dieu, de quelque religion qu’il soit, n’est désormais plus du contrat. Et pourtant...

Et pourtant, je sais bien qu’une partie considérable de la gauche québécoise a refusé radicalement le projet de Charte de la laïcité du gouvernement québécois. Certains l’ont fait par cynisme politique, par calcul électoral sec : une migration espérée, et massive, de votes, d’un parti décrié vers un autre, nouveau et plus progressiste. C’était un peu consternant de voir ces militants, prêts à tout, s’exercer à la tolérance religieuse, feindre de croire qu’une coiffe facilitait la fréquentation du troisième type avec l’Au-delà, apparaître stupéfaits de la sensibilité sociale du nouveau pape, un allié, de toute évidence, pour la juste cause et la révolution…

D’autres, sincèrement, je n’en doute pas, ont cru voir, dans le projet gouvernemental, une dérive raciste effroyable, sacrifiant spécifiquement les femmes de confession musulmane au besoin de construire un État-nation sur base d’exclusion. Ceux-là ont crié haut et fort contre la rupture d’un contrat social majeur, cette Charte canadienne des droits, enchâssée dans la constitution de ce pays, et qui garantit toute une liste de droits individuels, mais que ces droits individuels;  ces résistants, qui s’imaginaient parfois revenus au bon vieux temps des années 30, prenaient le risque grave, mal calculé, que le droit à la liberté de religion, érigé en valeur absolue, ne fasse qu’affermir un système appuyé sur les droits individuels, ceux que l’on considère comme les «droits de…» (de faire, par exemple, ce que je veux, de penser ce que je veux, de croire à ce que je veux, parce qu’on est dans un pays libre, et que j’en ai bien le droit), au détriment, inquiétant, des «droits à…» ( à voir, par exemple, aux besoins essentiels de tous, irrécusables et pressants,) ces droits sociaux, ces droits communautaires et ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui n’est quand même pas rien. C’est Fourier qui disait, de ces droits individuels organisés en système idéologique exclusif, qu’ils faisaient du peuple un plaisant souverain, que ce peuple souverain qui a des droits, mais qui manque de tout, sinon qu’il meurt de faim… Autrement dit, les droits collectifs sont aussi des droits inaliénables: pourtant ils n’apparaissent nulle part, dans la constitution canadienne, et pour cause.

Au Canada, en 1982, le keynésianisme était rejeté dans les poubelles de l'Histoire. L'avenir, l'avenir final, inhérent à la nature même des choses, aussi bien dire la fin de l'Histoire, c’était ce monétarisme que les puissants allaient désormais nous présenter comme la nouvelle bible, s’accommodant du reste parfaitement bien de l’ancienne, pourvu qu’elle serve, comme de juste, à la croissance, et qu’elle n’entrave rien des libertés de qui que ce soit. Le fait est que les croyants s’en sont parfaitement accommodés, de cette idéologie nouvelle, même si les Églises renâclaient un peu, pour la forme, quand il s’agissait d’avortement, d’homosexualité. S’inscrivant dans la mouvance idéologique de Madame Tatcher, de Ronald Reagan, et de ce Milton Friedman qui devait causer tant de ravages de par le monde, de ce Friedman qui concevait la démocratie que dans la seule pratique, sans restrictions, des libertés individuelles, voilà pourquoi un Trudeau enthousiasmé a fait adopter la Charte canadienne des droits et libertés — et que dans la même logique, Mulroney a fait adopter, lui, le traité de libre-échange avec les États-Unis. Il fallait démanteler l’État, déréglementer, privatiser, mondialiser, considérer que la personne, tout comme l’entreprise privée, toujours, résolvait mieux les problèmes de marché que les gouvernements, incapables et voleurs d’impôts… L'erreur de la gauche, là-dessus, d’une gauche qui n’a de cesse d’expier Staline, Mao, Castro, les prisons d’État et les déportations sauvages, est de s’être liée si étroitement, et avec tant d’humilité souffrante,  au système des droits individuels, alors que la modernité impose de relativiser les plus contestables d'entre eux, et de considérer l'urgence des droits de solidarité et des droits d’accès aux biens communs de l’Humanité et pour l’humanité... La gauche se faisant de Trudeau, s'est aussi faite du néolibéralisme : c’est là une réalité navrante ; la gauche, une partie du moins, s’est dégagée de ce qui a toujours fait ses idéaux et sa noblesse.

2013 a été l’année de Dieu. Aussi bien dire un danger. Un sérieux recul. Et nous voilà, en 2014, toujours confronté à ce défi, qui a traversé tout le dernier siècle, de concilier la science et le progrès social, les droits individuels et davantage d’État dans la vie collective, et pour mieux faire, un État neutre, pacificateur, premier responsable de tous, générateur de droits nouveaux. On y arrive peut-être, au moins à une première étape, fondamentale, la neutralité religieuse de l’État. Mais «Rien n'est jamais acquis à l'homme, Ni sa force ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras Son ombre est celle d’une croix.» (Louis Aragon) Rien n'est jamais acquis: l'ombre reste encore celle d’une Croix, de signes religieux lourds, contrariants, ostentatoires.  





vendredi 29 novembre 2013

LE PLAIDOYER DE JOHN IRVING POUR LA LIBERTÉ DES GENRES




Je ne participe plus jamais au débat virulent qui porte sur la Charte québécoise des valeurs de la laïcité. J’ai dit ce que j’avais à dire, en fait je l’ai écrit, ici sur ce blogue, ailleurs aussi. Je trouve simplement que les incroyants (agnostiques ou athées) sont étonnamment absents de ce débat, comme s’il y avait encore, à l’ère de Hubble, de la génétique et de la physique des hautes énergies, un scrupule à affirmer sa non-croyance, à rejeter du revers de la main (et de l’intelligence) l’incroyable bêtise de pratiques religieuses héritées de l’Histoire, de temps anciens dont les craintes et les questionnements nous sont devenus totalement étrangers.

Pour le «reste», qui peut savoir ce qui nous est radicalement inconnu ?

J’ai terminé, il y a quelques jours, la lecture du plus récent roman de John Irving, À moi seul bien des personnages, véritable plaidoyer - passionné, attendrissant, humaniste avec ferveur, amoureux du genre humain au-delà des genres - plaidoyer en faveur des diversités sexuelles, et du besoin  irrépressible qu’elles ont de leur liberté pleine et entière, à l’encontre de tous les obscurantismes, de toutes les religions, de tous les endoctrinements, qui n’hésitent pas, s’il le faut, à recourir à la punition violente, à l’humiliation irréparable. Je suis gay; il me semble que je me suis ouvert, depuis longtemps, à toute espèce de genre humain. Et pourtant, le roman de John Irving pousse si loin le récit de l’incontrôlable variété des personnes et des sexualités qu’il a bousculé, souvent, mes préjugés encore tenaces. Irving a mieux compris, et plus profondément que bien des auteurs gays, ce que veulent dire la liberté d’être, et le courage  qu’il faut pour y parvenir. J’ai été conditionné, moi aussi, bien sûr, et il m’a fallu toute une vie pour me donner le droit de me dire et de me montrer tel quel, spécifique et marginal. Alors je reste froid, très froid, vous comprenez, à toute idée, toute possibilité d’intoxication mystique ou de bourrage de crâne par de supposés maîtres penseurs.

Il y a, à Montevideo, Uruguay, où je m’en vais en décembre qui vient, un monument élevé à la diversité sexuelle. Il nous faudrait débattre d’un pareil monument, à Montréal: ça nous changerait des débats antédiluviens qui sont, hélas, trop souvent les nôtres, par le temps qui court… 





mercredi 16 octobre 2013

MARIE-ANTOINETTE, OU QUAND ON PERD LA TÊTE...


Croquis de David, 1793



Il y a 220 ans, aujourd’hui même, Marie-Antoinette, ci-devant reine de France, veuve Capet depuis l’exécution de Louis XVI, son époux, avec qui elle était mariée selon le rite catholique le plus strict, se dirigeait (un peu forcée) vers l’échafaud, pour apprécier à sa juste mesure l’efficacité du grand «rasoir national»... Le peintre Louis David s’était placé sur son chemin, et s’était rendu ensuite (en courant ?) Place de la Révolution (devenue depuis Place de la Concorde) pour voir, de ses yeux vus, la lame trancher le cou royal. (Comme tout mécréant, David était de ceux qui ne croyaient que ce qu’ils touchaient, ou presque...) D’où, les deux dessins qu’il a rapidement tracés, hyper célèbres, mais qui, selon certains, ne sont pas vraiment de beaux dessins...

La reine était devenue presque aveugle: elle n’y voyait plus rien, ce qui explique, peut-être, qu’elle écrasa le pied du bourreau, par inadvertance, et qu’elle s’en excusa, pleine de politesse et de sainte componction. Elle avait 38 ans. Elle en avait l’air du double, tant elle avait vieilli prématurément, mais on lui interdisait de porter quelque maquillage dissimulant ou crème qui masque... Elle n’avait plus le cheveu blond, mais blanc, et ne pouvait plus se faire coiffer à sa guise, chaque matin, comme toute femme libre de son corps pourrait le faire, une misère - bien que le matin de son exécution, on lui ait fait une petite coupe rafraichissante, que sa servante, tant bien que mal, avait cachée d’un simple bonnet sans ostentation... Les dessins de David sont là-dessus sans pitié. Ce sont les seules «photographies» de l’événement dont nous disposons. On peut leur supposer la bonne foi...

Durant son procès, la reine avait été odieusement calomniée, citée hors contexte, traînée dans la fange et dans la boue, accusée (sans preuve aucune) de félonie péquiste, toutes choses qui, de nos jours, seraient absolument impensables - particulièrement de journalistes intègres et chevronnés, s’exprimant sur les réseaux sociaux (le peuple hurlant et braillant des insultes, c’était, en ces temps de barbarie vulgaire, évidemment autre chose...) On avait privé la reine, dans son cachot sombre et froid, de tout signe religieux ostentatoire: l’époque était à l’incroyance militante, et l’esprit fort que je suis (athée, en plus) est embarrassé d’avoir à révéler pareille confiscation ignominieuse, avec ce qui n’était, après tout, que manière de bouts de tissus insignifiants, de morceaux de bois, rien de bien dangereux, qui auraient pu consoler le coeur de la malheureuse... Le fait est que la reine, rendue à sa dernière heure, refusa net de se confesser, malgré le prêtre qui la suppliait de le faire, encore dans la charrette brinquebalante qui la menait à sa triste fin: « allons, madame, lui disait-il, le siècle qui vient sera religieux ou ne sera pas, les croyants espèrent de vous, faites le pari de Dieu, sauvons la France et le monde du péril de la laïcité civique. » La reine, privée trop longtemps de signes ostentatoires, en avait perdu la tête, avant même que de la perdre plus concrètement encore, tout au fond d’un panier outrageusement laïque et républicain...

Marie-Antoinette a été sacrifiée. Elle eut, sur le fait, un petit sourire de béatitude, le dessin de David témoigne clairement de la chose. Jamais preuve de la réalité du Paradis n’a été aussi éclatante, du moins c’est ce que prétendent, encore de nos jours, les zélotes du Sabre et de la Croix, des Soucoupes volantes et des Textiles en tout genre... La reine n’est jamais «revenue», pas d’apparition ni rien, et n’a pu témoigner du Ciel, comme certains d’entre nous pourraient, encore de nos jours, l’espérer contre toute science et tout bon sens. Restent Lourdes et Sainte-Anne, dans l’attente...

Paix à la reine. Il y a 220 ans.


PS Si ce récit offre quelque ressemblance avec ce qui se passe au Québec, ce ne serait là que le fruit d’un hasard inspiré. N’y voyez (probablement) rien d’autre que la main de Dieu.






jeudi 10 octobre 2013

LE DROIT À LA RELIGION: «L’ÂME D’UN MONDE SANS COEUR» (Marx)


Soleil inca. Musée de la Nation, Lima (Pérou)



Étonnante, cette fascination pour la représentation symbolique de l’Autorité contraignante, autrefois parée de lourds signes religieux ostentatoires, mais qui deviendrait reconnaissable, désormais, du simple fait qu’elle, et elle seule, se verrait interdite de s’en affubler... 

Il y a, dans les deux cas, le profil d’un totalitarisme inquiétant: une sorte de fascination morbide pour la Contrainte, parée d’un mystère impénétrable, naguère celui d’un Dieu tout-puissant, désormais celui d’une Coercition «neutre», et d’autant plus terrifiante qu’elle se situe au-dessus de toutes les divinités, et plus transcendante parce que plus abstraite encore que chacune d’entre elles.

Cette sobriété ciblée, c’est puissamment religieux; c’est Jésus, fabuleusement séduisant parce qu’il n’est en rien, jamais, ostentatoire, pas même quand il se montre presque nu, lui, un fils de dieu, horriblement crucifié. Mais c’est lui, pourtant, qu’on adore, dont on couvre d’or la «maison», et pour lequel, prodige ultime, on se ferait tuer avec joie - avec folie. L’Église savait bien ce qu’elle faisait quand elle fit de sa Croix le plus puissant des symboles, l’essence même d’un surmoi religieux écrasant. C’est que ça fonctionne; c’est que ça «rend».

Aux Grands, donc, ceux qui mangent et qui boivent, ceux qui peuvent soumettre et contraindre, la sobriété temporelle, la sagesse du dépouillement, et pas même la Crucifix, dont on pense maintenant qu’il désertera le Salon bleu de l’Assemblée nationale. Aux autres, à tous les autres, les signes religieux ostentatoires en abondance, et surtout à ces «petits» (ce bon peuple de travailleurs, soumis à l’exploitation et au pouvoir parfaitement irréligieux de l’Argent, encadré par des fonctionnaires publics qui doivent partager avec la multitude ses croyances vulgaires pour mieux lui en faire accroire et la contrôler), à cette masse anonyme, donc, les attributs religieux ostentatoires, dont on espère qu’ils seront encore et toujours, pour cette foule de profanes serviles, comme un opium consolant sous tous rapports. On s’en amuse, bien sûr, dans les milieux éclairés, qui sont depuis toujours bien au fait de la vanité de ces symboles et de l’usage concret qu’on en fait pour aliéner et soumettre le plus grand nombre (en pourcentage: 99 % !) de la population. 

Parce qu’il faut bien comprendre que la laïcité limitée qu’aux pouvoirs de contrainte, c’est une manoeuvre essentiellement religieuse, c’est le parachèvement du culte solaire dépouillé de tous les ornements animistes qu’il a traînés longtemps avec lui. Louis XIV, s’il était encore vivant, le comprendrait parfaitement, et la jouerait modeste, avec son ostentation quotidienne désormais sans dentelle, dans un palais tout ce qu’il y aurait de plus «neutre», au service du nouvel État-Dieu - mais sans providence. Et il aurait compris, parfaitement compris, pourquoi le pouvoir Inca se réservait pour lui seul l’austérité grandiose du culte solaire, alors que les peuples soumis de l’empire avaient la liberté (contrainte) de croire à tout, de se parer de tout, y compris des symboles de ce misérable culte lunaire, cette «lune» incapable d’apprendre à compter correctement, ni le temps ni l’or, une farce sinistre destinée qu’à la seule stratification sociale et à sa pérennité.

Et dire, dire que cette laïcité des seuls pouvoirs de «contrainte», c’est Bouchard-Taylor qui la proposent; dire que Monsieur Parizeau leur emboîte le pas, donne son accord, prestigieux; et dire que Madame Françoise David fait sienne cette nouvelle religiosité, cette moderne aliénation du petit peuple à qui on dit que sa religion, toutes ses religions en fait, c’est un droit absolu, de toute éternité. C'est là berner la foule immense des «contraints», dont on se moque bien de la crédulité (même en prétendant le contraire.) C’est fondamentalement incroyable qu'on en soit là. C’est à en être désillusionné, dépité.










vendredi 4 octobre 2013

LES AVEUGLES GUIDENT LES AVEUGLES


Bruegel l'Ancien. La parabole des Aveugles. 1568.



Quand l’Univers sera vieux, dans 50 milliards d’années, la distance séparant les amas, les nébuleuses, les galaxies et les objets sera si grande que le noir séparant les points lumineux effacera toute lumière. Les étoiles seront aveugles les unes aux autres parce que le noir aura tout noirci. Nous serons bien avancés. L’expansion de l’Univers connu est l’annonce d’une immense solitude, d’un isolement glacial dans le milieu de rien. Or, voilà la finalité du monde : l’érosion, l’épuisement, l’aplatissement. Car il est clair que l’Univers manufacture du rien à la vitesse de la lumière, il fabrique du vide à la mesure d’une énergie qu’il disperse à l’infini. Nous sommes un mince filet entre deux néants : le temps passé qui s’accumule, et le futur qui est si creux que nous ne parviendrons jamais à le meubler... Le néant est si plat que la lumière y meurt d’ennui. 


- Serge Bouchard, C’était au temps des mammouths laineux.






mercredi 2 octobre 2013

LA MENACE FAITE AUX FEMMES





Le Regroupement des centres de femmes du Québec n’est pas précisément un allié du Parti québécois. En fait, il tire à boulets rouges, au nom des «femmes», bien sûr, sur le gouvernement actuel, depuis l’automne 2012. Déjà sa colère était incandescente, au moment du premier budget Marceau, une «trahison», rien de moins, contre la classe moyenne et contre «les femmes». Il porte à gauche, le Regroupement: l’image est mauvaise, quand il s’agit d’une association féministe, mais pourtant très juste, et il suffit de prendre quelques petites minutes à peine, à visiter la page Facebook de l’association, pour savoir où se loge, politiquement, ledit Regroupement, et qui sont ses alliés. Jusque là, rien de mal, et c’est même plutôt sympa.

Mais voilà que le RCFQ lance dans le débat public, aujourd’hui 2 octobre, une véritable bombe incendiaire, qu’il profère une accusation très grave, ciblée,  quelque chose qui rappelle d’effroyables cauchemars vécus ailleurs, aux États-Unis il n’y a pas si longtemps, ou dans l’Europe des années 30 et 40, une allégation qui, comme souvent, fait s’imaginer le pire des Québécois francophones. La coupable, c’est cette Charte de la laïcité, dite des «valeurs», encore. « On a des échos de ça dans plusieurs régions du Québec. On parle de plusieurs dizaines d'incidents. Des propos haineux, racistes. Des commentaires xénophobes. Parfois les femmes se font bousculer, cracher au visage. Donc, on parle parfois d'incidents de nature violente»... « Depuis le début des débats entourant le projet de Charte, la sécurité des femmes est compromise »: attention, ici, lisons bien, et mesurons la portée des mots: la sécurité des femmes, de toutes les femmes, est compromise. Angèle Laroche insiste, en remet: « Que les discussions se poursuivent, mais qu'elles ne mettent pas en péril la sécurité des femmes.» (Source: Katia Gagnon, Tommy Chouinard, Femmes voilées: «augmentation dramatique» des agressions, La Presse.)

Il fallait s’attendre, dès l’amorce du débat sur la Charte de la laïcité, à ce qu’on dénonce de pareils incidents, puisque les opposants les avaient prédits, peut-être même stratégiquement souhaités. N’empêche, seraient-ils vrais, fondés, qu’ils seraient extrêmement inquiétants. On les suppose donc attestés. On présume donc que chaque cas, sans exception aucune, a fait l’objet d’une plainte à la police, et que nous disposons, comme société, de statistiques certaines, avérées, bel et bien identifiées,   chiffres qu’on peut comparer, avant, après, le dépôt du projet de charte. Ces statistiques, il faut de toute urgence les rendre publiques, parce que l’idée même de vivre dans un pays où l’État se rendrait complice, de par ses politiques, de pareils crimes, est parfaitement intolérable. Il faut que les chiffres parlent. Et de ce qu’ils apprennent, il faut que l’État prenne bonne note, réagisse, poursuive devant les tribunaux les immondes criminels, fasse plus encore que les déclarations apaisantes du ministre Drainville, faites à Québec, ce matin.

Mais. Mais. Mais.

Mais je ne peux m’empêcher de penser au débat sans fin concernant la Charte de la langue française, et aux présomptions, constantes, que cette loi aurait éveillé chez les Québécois de souche une haine primaire des Anglais, et de l’anglais. Contre cette charte de la langue, on a aussi parlé du pire: de discrimination, d’atteinte au droit international, d’ethnocentrisme, d’épuration raciale, d’invite à la haine publique. Et voilà qu’on suppose une récidive, cette fois contre des croyances visibles; c’est préoccupant, c’est sérieux.

Est-ce que c’était vrai, hier ? Et maintenant, est-ce vrai ? Les Québécois francophones sont-ils à ce point corrompus qu’ils respirent la haine et sentent la putréfaction ?

Si le débat pouvait cesser d’être politisé à l’extrême, manipulé, délirant, aussi bien dire essentiellement religieux, pour n’être que ce qu’il devrait être, politique, philosophique, et essentiellement civique, on en vaudrait tous mieux - et détail non négligeable, on assurerait au mieux la sécurité des personnes.

Dans l’immédiat, il faut des preuves de cette propagation d’islamophobie. Si elles s’avèrent, il faut poursuivre ces dangereux imbéciles en justice.  Les crimes racistes sont des actes extrêmement graves, que la société québécoise, qui se propose, comme pour la langue française, de faire de la laïcité une règle citoyenne commune, ne peut en aucun cas tolérer.







lundi 23 septembre 2013

LA LAÏCITÉ SUR LE BOUT DES PIEDS

Nietzsche. À propos.



Il y avait de quoi s’impatienter, s’exaspérer même, de la prestation du ministre des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, M. Bernard Drainville, à la télé de Radio-Canada ce soir. Le ministre hésitait, fléchissait, cherchait ses mots pour présenter, et expliquer surtout, clairement, le projet de charte de la laïcité du gouvernement du Québec. Ça se passait sur le plateau de l’émission à vaste auditoire, Tout le monde en parle. 

Après une défense aussi frileuse, et presque apeurée des intentions du gouvernement quant à la nature même de l’État et de la chose publique, tout le monde pourra-t-il en parler, de cette charte, autrement que pour se demander ce qu’il en retourne vraiment de ce truc confus, contradictoire et mal assuré, qu’un ministre, celui-là même de la participation citoyenne, est incapable de motiver ? Alors qu’il s’agit de philosophie politique, que c’est exceptionnel qu’une société participe à un débat d’un tel niveau, et que cette charte peut être expliquée, à la condition, bien sûr, d’y mettre les mots, exacts et vrais, qui en signifient toute l’intention.

Mais M. Drainville joue la prudence, cherche le consensus à tout prix, au plus faible risque possible. Pour un homme politique, ça peut se comprendre, quand une toute petite bavure peut se transformer en cataclysme politique, d’une parfaite amoralité d’ailleurs — ce qui serait assez plaisant pour ce coup-ci, les opposants à la charte bataillant, nouveaux martyrs de la foi, pour la liberté de religion affreusement menacée ! Mais la réserve de M. Drainville, c’est tout comme cette méthode embarrassée, complexée, et presque honteuse, de proposer, en 1980, en 1995, l’indépendance du Québec:  à force d’en être gêné, et de s’en excuser, l’acte osé devient coupable, et l’impuissance bien réelle: on ne réussit qu’à rien réussir, et on se crève les yeux.

C’est enthousiasmant, M. Drainville, votre projet d’État neutre et laïque, et votre souhait de modifier la Charte des droits et libertés de telle sorte que la neutralité de l’État serve de règle d’interprétation aux droits des personnes. C’est enthousiasmant, et bien expliqué, c’est même rassurant. Votre proposition de charte de la laïcité, c’est une cassure avec le cérémonial de l’ancien temps, une promesse de justice, et à sa manière, une libération. Ce que le gouvernement du Québec s’apprête à proposer aux citoyens, c’est d’évidence un geste fondateur, loin, très loin d’être le repli ethnique dont l’accusent ses détracteurs. Il s’agit, bien au contraire, d’ancrer, pour de bon, l’indépendance du Québec dans la modernité, ouverte à toutes les audaces et à toutes les tolérances. Foncez, monsieur le ministre ! Dites ce qu’il en est ! On a échoué à faire l’indépendance à petits pas, bercée de paroles rassurantes, réalisée sans que personne s’en aperçoive. Faut-il maintenant faire la laïcité sans que personne s’en aperçoive ? Tout le monde a compris le sens de la question référendaire, même celle, trop longue, disait-on, de 1980. (Monsieur Jean Chrétien a bien été le seul à ne pas la comprendre.) Et quoi qu’il en soit des artifices délicats pour tranquilliser les inquiets, y compris le crucifix qui s’accroche envers et contre toute logique, tout le monde comprend l’intention réelle de la charte, la laïcité complète, la neutralité intégrale de l’État. Bien sûr que la charte aura une opposition: on ne négocie pas avec Dieu ni avec ses croyants. Ceux-là ne se rallieront jamais, monsieur le ministre. Alors, foncez. Dans dix ans, on peut le parier, les néophytes de Dieu (surtout eux, d’ailleurs) se seront convertis.






jeudi 12 septembre 2013

NOUS MANQUE ENCORE NOTRE FRIGIDE BARJOT


Source de l'image: http://www.citizenside.com/en/photos/politics/2012-12-16/72432/ukrainian-born-activist-movement-femen-takes-part-in-rally-for-gay-marriage.html#f=0/629219



De ce que j’entends et je lis, à gauche et à droite, le débat québécois sur la Charte de la laïcité me fait penser, beaucoup, au débat sur le «mariage pour tous», en France. Énormément de calcul politique, prédiction cynique de cataclysme imminent, de catastrophe sociale irréparable... 

Et tout ça me ramène à mes convictions fondamentales: je suis favorable au «mariage pour tous», à l’encontre de ce qu’ont prôné toutes les religions, sans aucune exception, à ce que je sache, et je suis aussi favorable à un État qui se convertit à une neutralité complète, dans toutes ses lois, dans toutes ses composantes, et dans tous les services qu’il offre aux citoyens, quels qu’ils soient. 

Ce n’est pas vrai que les religions sont inoffensives. Toutes, elles sont combattantes, toutes, parce qu’elles croient. Les religions sont essentiellement autoritaires. Les religions sont essentiellement dangereuses.

Il s’en trouve, au Québec, pour devoir, encore maintenant, prêter serment à la Reine. C’est le cas des fonctionnaires fédéraux, des «élus du peuple», des nouveaux arrivants. On peut, il me semble, sans déchoir, s’engager, sans profession de foi solennelle, à reconnaître la neutralité de l’État, quand on a le privilège de travailler pour lui, et d’assurer la qualité de ce que doit être la res publica, la chose publique, commune à tous, sans distinction ni discrimination autres que celles fondées sur la valeur de chacun, mais jamais sur ses croyances.








dimanche 8 septembre 2013

ET POURTANT ELLE TOURNE: une réponse aux «cent intellectuels contre l'exclusion»




Cent intellectuels, journalistes, écrivains, économistes, professeurs, (même de cégep !), ont publié une lettre ouverte annonçant et dénonçant, tout en même temps, la perfidie du projet gouvernemental de charte dite des «valeurs» — en fait, pour ce qu’on en sait, un projet de loi garantissant la neutralité religieuse de l’État, de ses lois et de ses services, espaçant une administration publique sans religion d’un citoyen, qui lui, peut bien croire à ce qu’il veut, dans les lieux qu’il choisit, librement.

Cent intellectuels qui dénoncent, ça impressionne, et c’est le but recherché, bien sûr, une « impression ». En fait, le texte des Cent, c’est l’expression même d’une neutralité planifiée.

Je ne suis pas un intellectuel. Je ne suis qu’un simple (et ancien) professeur d’histoire – de cégep, c’est dire à quel point je suis anémique, côté doctrine ! Je ne suis pas connu, je n’ai pas de plan de carrière, je n’appartiens à aucun réseau ; je n’ai pas d’intention politique partisane en écrivant ce texte. Je ne suis qu’un citoyen, unique et solitaire, que le système supplie pourtant de voter, ce qui implique que j’aie une pensée qui se tienne, et que j’aie en horreur qu’on tente de me manipuler la cervelle. (C’est paradoxalement une des raisons pour lesquelles je ne vote plus, mais c’est là une autre histoire.)

Disons l’évidence tout de suite : cette « charte », étant donné l’Assemblée nationale du Québec telle qu’elle est composée en ce moment, n’a aucune espèce de possibilité d’être adoptée. Et je doute fort que le gouvernement engage sa responsabilité ministérielle sur ce projet de loi, et qu’il risque des élections là-dessus. C’est donc de principes et de convictions dont on discute. Et il y a, dans la lettre ouverte des Cent, des éléments de croyance avec lesquels je suis d’accord, sans «croire». Commençons donc par les compliments.

Bien évidemment que je les rejoins quand les Cent reprochent l’obstination que le gouvernement du Québec met à figer, pour l’éternité, le crucifix, le plus important des objets du culte chrétien, au-dessus du «trône» du Président de l’Assemblée nationale, en considération du patrimoine national à préserver. Cet entêtement est d’autant plus ridicule que c’est Duplessis qui l’y a placé là, et que plus personne n’y croit, tel quel, à ce sacrifice divin, pas plus qu’il nous viendrait à l’idée de croire aux charmantes procédures de meurtres sacrificiels qu’on a pratiqués, de-ci de-là, ailleurs sur cette planète. Comment penser que la première ministre Marois, la même qui veut l’indépendance, qui sait la forte turbulence que cette révolution provoquera si elle advient, mais qui la veut quand même et qui en assume le risque calculé, comment penser que la même Mme Marois puisse redouter les sursauts de l’opinion, et reculer devant la turbulence passagère (appréhendée) que provoquerait le décrochage d'un crucifix dans l’espace politique ? Qui donc s’est soucié, sérieusement, il y a 50 ans, du leader créditiste Camil Samson qui déplorait qu’on sorte le crucifix des écoles ? Si, avec raison, on ne s’illusionne jamais du silence apparent d’un signe, on ferait erreur de considérer le crucifix que pour un simple objet, sans autre signification qu’une nostalgie culturelle. Il faudrait que cette charte, qu’écrit le gouvernement, soit l’Édit de Nantes, et non sa révocation.

Ailleurs dans leur lettre, les Cent disent croire au « principe de neutralité religieuse [qui vient] protéger la liberté de conscience et de pensée ». On salue, ici, une sélection de mots prudemment choisis, et d’ailleurs parfaitement justes. Mais la modernité fait depuis au moins trois siècles la différence essentielle et radicale entre la liberté de pensée et de conscience, et la complaisance pour les « superstitions ». C’est ce qui a permis à la pensée scientifique de prendre son envol. C’est ce qui a permis aux institutions politiques d’évoluer, jusqu’à renverser la monarchie de droit divin, et à inventer une loi qui soit autre chose qu’une révélation. C’est ce qui a donné une crédibilité au « droit naturel », à ces « vérités qui sont [si] évidentes par elles-mêmes » qu’on ne s’éternise pas à les expliquer. Ce n’est pas rien, comme acquis. Et ce n’est surtout pas, surtout pas religieux.

Moi, l’humble citoyen que je suis, avant que d’expliquer en quoi je me sépare de la lettre ouverte des Cent, j’affirme croire à l’audace des petits espaces de liberté dans le monde, comme la France l’a été, un temps, au temps de la Révolution. Et je crois que les petites nations peuvent être le cadre d’expériences de neutralité étatique, légale et juridique bien réelles, qui marquent profondément de leur empreinte le « concert des nations », nations qui n’ont de cesse de s’écouter les unes les autres, quoi qu’il en semble, parfois.

Mais, venons-en au fond des choses, et à ce qui fait que si j’étais quelqu’un qui compte, je n’aurais pas signé cette lettre ouverte à tous.

À les lire attentivement, et à les en croire, les Cent se seraient opposés, autrefois, aux principes mêmes de la Révolution française, parce qu’ils y auraient vu de l’occidentalocentrisme, et qu’ils auraient regardé la déchristianisation comme une menace aux droits universels de l’homme quant à l'exercice des religions. En fait, tout leur raisonnement part de cette apriorité, s’appuie sur cette conviction de base, qu’il y a la possibilité de Dieu. Or s’il y a Dieu, il y a une vérité révélée, et fatalement, une Loi au-dessus de toutes les lois humaines. Ça ne peut pas être autrement. Accepter Dieu, c’est reconnaître sa « suprématie », comme le dit expressément la Constitution canadienne, en parfaite logique, d’ailleurs.  Les Cent célèbrent donc le fait même d’une société «pluri-religieuse», enrichies de « traditions » religieuses « venues d’ailleurs », qui cohabitent « dans le respect de la spiritualité et de la liberté de conscience de chacun » : tout est là, en effet, dans cette alliance surprenante (quand même), mais nouvelle et éternelle entre la faucille et le goupillon. Déjà, bon dieu, qu’on n’est même pas débarrassés, complètement, des trônes et des évêques, et de cette illusion criminelle qu’il y a une vie après la mort, avec une morale conditionnelle et effroyablement répressive pour y accéder, voilà que se profile l’alliance entre la prière et l’action révolutionnaire !

Et l’ennemi, quel est-il ? C’est cette « communion nationale défensive et hargneuse », ce « fantasme [laïc, neutre,] d’une définition non conflictuelle de la collectivité québécoise » qui se trouve pourtant « des proies faciles » avec ce « projet répressif et diviseur ». Diviseur ! On croirait lire Trudeau, le Trudeau du début des années 60, lorsqu’il était encore du NPD (et que le NPD était encore le NPD.)  Et on note, bien sûr, la contradiction, immatérielle, entre la négation consternante des conflits, mais l’avivement tout aussi pénible de conflits, tout cela du fait d’un seul et même gouvernement, dissimulateur, qui se lève tôt le matin pour y arriver. Au demeurant, de quels « conflits » parle-t-on au juste ? Et de quelle « négation » ? De la lutte des classes ? Elle a toujours été, elle sera toujours, elle est depuis longtemps noble et souvent admirable, et ce n’est pas une loi sur la laïcité qui va la nier. Mais en quoi, je me le demande, en quoi la promotion insidieuse de la croyance en Dieu, en quoi ce fantasme spirituel auquel souscrivent les Cent, est-il préférable pour assurer à la fois la paix sociale et la juste révolution des opprimés ? Quelle religion, au Québec, fait-elle sienne, en ce moment même, des principes de la théologie de la libération ?

Quand les Cent écrivent, sans sourciller, que « le PQ [pour le gouvernement] se donne des airs de souveraineté en se trouvant des proies faciles », il profère une accusation grave, démagogique, et dangereuse, parce que les signataires savent parfaitement bien que c’est faux, et qu’aux extrêmes, il peut s’en trouver pour conférer une valeur mystique à l’argument. La lettre ouverte des Cent nourrit un incroyable (incroyable, c’est le mot!) fantasme inspiré, qui promeut la justice révolutionnaire par le biais d’un dieu et de ses disciples. Jamais je n’ai eu sous les yeux un texte qui prend aussi rigoureusement au pied de la lettre le remplacement purement cosmétique du marxisme par la religion, quelle qu’elle soit. C’est du délire. C’est de l’intimidation. C’est du mensonge éhonté.

Quelles preuves les Cent détiennent-ils quand ils écrivent, indifférents à l’énormité de l’imputation, que « l’exclusion des signes évocateurs des croyances est la porte ouverte à l’exclusion des êtres eux-mêmes » ? Et si, tout au contraire, et parce que dieu n’existe pas, c’était l’exclusion de signes et de symboles qui ne signifient rien, qui ne représentent rien, qui facilitait l’inclusion, l’égalité, la justice, le juste partage et l’affection ? Et si c’était l’exclusion de signes et de symboles dangereux parce que porteurs de morales d’autant plus répressives qu’on les croit dictées par dieu, qui pouvait, enfin, apaiser la haine contre les femmes, les gays, les incroyants, les anarchistes, les libertaires, les scientifiques ? Elle tourne, la terre, vous savez, et pourtant elle tourne ! De sorte que c’est d’un charlatanisme incroyable, quand la lettre ouverte des Cent s’achève sur ces mots, à faire pleurer de bêtise: « Les femmes, qui sont déjà plus souvent qu’autrement [sic] défavorisées par les rapports de pouvoir et de production dans lesquelles elles s’insèrent, seront d’ailleurs les principales victimes de ces mesures législatives. » Ça n’existe plus, « les femmes », pas plus que dieu n’existe ; il y a maintenant des femmes de pouvoir ; elles n’ont rien révolutionné du tout ; elles participent à la reproduction des classes sociales, comme les hommes, elles s’enrichissent, elles bouffent de ce qu’elles prennent aux autres, et elles savent utiliser une matraque. Il y a des femmes, c’est vrai, peu scolarisées, et refoulées, toujours et encore, vers des emplois traditionnellement réservés aux femmes. Qu’est-ce qui prouve, mais qu’est-ce donc qui prouve, hors de tout doute, que la disparition de signes religieux des lieux de l’administration publique va chasser certaines femmes de minorités religieuses d’emplois traditionnellement réservées aux femmes ? Croire cela, c’est croire en un argument démagogique, particulièrement fallacieux.

Les Cent redoutent que «cette laïcité [d’État] consiste (…) à forcer un processus de sécularisation», que « cette réactivation programmée des passions tristes et mesquines [ne soit] pas à la hauteur des valeurs largement partagées ici comme ailleurs » : un programme, bien sûr, un programme forcé, un complot, tiens, déjà qu’il a fallu du temps pour se défaire de l’autre complot, avec lequel certains leaders de notre gauche bien d’ici ont longtemps flirté ! Décidément, Malraux avait raison : le XXIe siècle allait être religieux, et croire aux forces occultes !


Cette lettre des Cent attise, excuse, et pardonne à priori, par ses préjugés, ses lieux communs, ses raccourcis idéologiques commodes, la haine des uns contre les autres, pour mieux lutter contre un nationalisme québécois depuis belle lurette associé au mal en soi, au repli sur soi, au racisme et à l’exclusion. En fait, cette lettre attise la haine des autres pour les «Québécois», ramenés qu’aux seuls francophones de souche, elle divise parce qu’elle isole des autres la population d’accueil, elle libère contre cette population une parole violente et méprisante, et se propose comme moderne, alors qu’elle refuse la modernité culturelle qui n’a plus de religion. Cette lettre refuse la modernité de ce que sont les Québécois, et leur ouverture aux autres, pour les maintenir dans le mépris qui, depuis 1760, n’a jamais manqué de relais.

En 1977, au moment où l’Assemblée nationale adoptait la Charte de la langue française, un député libéral s’exclamait, scandalisé, éperdu: « c’est la Conquête que vous niez avec cette loi ! » À lire la lettre des Cent, on croirait les entendre crier: « mais c’est la grandeur de dieu et de ses commandements que vous niez avec cette loi ! » 

PS (en guise de conclusion)
Ça n’existe pas, dieu, ça n’existe pas les commandements de dieu, ça n’existe pas les interdits de dieu, ça n’existe pas les froncements de regard de dieu, ça n’existe pas les exigences de dieu, ça n’existe pas les punitions de dieu, ça n’existe pas les prescriptions de dieu, ça n’existe pas, rien de ça, pour une raison bien simple, ça n’existe pas, dieu. Peut-être qu’on pourrait se rappeler cette vérité de base, de temps à autre, et contempler les photos fabuleuses, mais parfaitement athées, de Hubble, et s’étonner de cette photo extraordinaire de l’univers, 300,000 ans après le Big Bang... Non ? Peut-être qu’on pourrait lutter contre l’exclusion et le racisme par l’incroyance et l’athéisme, non ? Peut-être que l’humanisme athée a encore un sens, non ?

Quand on connaîtra la charte, il se peut que je m’y oppose (sans que ça n’aille aucune importance, d’ailleurs) si la neutralité est trop timide, trop hésitante, trop peureuse devant dieu. J’espère que le gouvernement ira jusqu’au bout, sans entendre les Tartuffes de gauche, qui, l’œil au ciel, en extase humanitaire, prônent le maintien de toutes les superstitions.

PS2
Je refuse, et je refuserai toujours d’être récupéré par la droite haineuse et sectaire. Mais j’admire, et j’admirerai toujours, les personnes qui, par foi, font le bon, le juste et le bien.

Note : La lettre ouverte des Cent se trouve ici : http://fr.scribd.com/doc/166137142/nos-valeurs-excluent-l-exclusion-05-09-pdf


PS3 (en date du 10 septembre 2013)

Je ne vais pas reprendre tout ce que j’ai développé comme argumentaire dans ce long article de blogue. 

Mais ce soir, alors que le projet de Charte des «valeurs» a été présenté aujourd’hui, le 10 septembre, par le gouvernement du Québec à l’ensemble de la population, j’ai envie d’écrire, pour m’en attrister, que, nous, les athées, n’avons guère de place dans ce projet de Charte, que j’aurais espéré très progressiste dans son refus, radical et essentiel, toutes religions confondues, du fait religieux lui-même et de son «ostentation».

La Charte, pour le simple citoyen que je suis, est trop modérée. Quand le ministre Drainville dit que l’héritage patrimonial ne se réduit quand même pas à une page blanche, et qu’il y a des éléments de catholicisme ultramontain (par exemple, le crucifix à l’Assemblée nationale), qui doivent être préservés, je me sépare de cette politique frileuse. Ce que j’aurais espéré, personnellement, c’est précisément une page blanche, c’est précisément une «tabula rasa», quelque chose comme une petite révolution de la modernité. C’en est presque une... mais c’est raté. Quand le philosophe Charles Taylor dit que, puisque les croyances religieuses, pour certains, sont redevenues bien réelles, on ne peut comparer le fait présent des signes religieux, porteurs de messages, au fait passé des religieuses catholiques qui se sont précisément débarrassées, en masse, de cesdits signes religieux, je me sépare radicalement de ce genre de propos déistes, qui me font redouter le pire.

Et voilà qu’on tombe dans un débat délirant et sans fin, avec des contresens essentiels, du genre « Moi je suis croyant, mais c’est sans importance », alors que ça ne peut être que fondamental, ou du genre « L’État doit être laïque, mais il faut que ça s’en tienne qu’à une déclaration de principes », alors que ce qui fait l’État, ce ne sont que les personnes qui l’incarnent.

L’hésitation, la confusion (les clauses dérogatoires pour cinq ans, par exemple, qui sont prévues dans la loi, pour un très grand nombre d’institutions publiques) ne font que laisser la porte ouverte à tous ceux qui voudront envahir l’espace public, et agiter parmi les pires des pires épouvantails. Ce soir, le Dr Laurin me manque.

Et pendant tout le temps que durera le débat, on va devoir digérer, à nouveau, comme en 1976, en 1977, en 1980, en 1995, un déluge torrentiel d’injures extrémistes, associées à l’âme, presque à la «race» canadienne-française elle-même. C’est déjà commencé: «PQ taps into dark part of Quebec psyche ». (Montreal Gazette.)

Y’a pas à dire, la Charte constitutionnelle de 1982, cadeau post-référendaire de M. Pierre-Eliott Trudeau, aura marqué au fer rouge, et bloqué pour longtemps cette société. 

PS4 (En date du 14 septembre 2013)


Des intellectuels, et autres penseurs ont enfin rédigé et signé un texte commun qui prend fait et cause pour la laïcité d’État. Je donne avec plaisir le lien ici, tout en signalant que je me sépare de ce texte qui considère l’athéisme comme un phénomène d’essence religieuse, alors que, pour moi, l’athéisme n’est que l’évidence (et le progrès) à l’ère moderne. Je me suis assez expliqué pour ne pas reprendre toute mon argumentation, encore une fois ! Voici le lien vers ce texte important: