lundi 31 mars 2014

LE CODE NAPOLEON ET LA NEUTRALITÉ RELIGIEUSE DE L'ETAT









Je lisais la nuit dernière un bouquin d’un historien majeur (Thierry Lentz), qui faisait remarquer qu’un des aspects très modernes, pour l’époque -1804 - de ce vaste assemblage de textes de loi qu’on appellera le Code Napoléon, est d’avoir établi, en principe et en droit, le caractère non-confessionnel de l’État, base de sa future neutralité. 

C’est très clair, par exemple, dans le droit de la famille, et la reconnaissance du divorce, ou dans le refus que le droit civil se porte garant des interdits religieux, par exemple de la proscription du mariage des prêtres, imposée pourtant par l’Église de Rome. (Le ministre Portalis écrit, sur cette question, l’année même de la publication du Code civil: « La prêtrise n’est point un empêchement au mariage; une opposition au mariage, fondée sur ce point, ne serait pas reçue et ne devrait pas l’être, parce que l’empêchement provenant de la prêtrise n’a pas été sanctionné par la loi civile. » Napoléon, peu croyant dans les religions, c’est pour le moins, pense exactement de la même manière que son ministre sur cette question.) 

En fait, le Code Napoléon se refuse à faire des engagements et autres restrictions de nature religieuse de quelque Église (ou confession) que ce soit, des articles de loi, et s’en tient à la liberté de conscience, héritage de la Révolution, qu’il doit protéger. En 1804, le Pape a protesté de la chose, bien évidemment. Et si les Juifs, eux, vont au contraire fortement apprécier les dispositions du Code, c’est que Napoléon, toujours au nom de la «neutralité» de l’État et de la liberté de conscience qui en découle, leur accordera, grande première pour l’époque, la pleine appartenance à la société et à la citoyenneté française, à la condition, là aussi, que les règles de conduite religieuse du judaïsme ne deviennent jamais règles d’État.

Les grandes lignes de cette neutralité de l’État avaient été définies par le philosophe Nicolas de Condorcet, dans un rapport qu’il avait présenté à la Convention nationale (le parlement français, en 1792) : pour l’essentiel, écrivait-il, un peuple qui se veut souverain ne peut l’être que s’il n’est soumis à aucun article de foi ou élément de doctrine religieuse, jamais; en conséquence, l’État ne peut établir de règles communes, visant une certaine cohérence de la nation dans son ensemble, qu’en refusant de modifier, ou d’accommoder ces règles communes par quelque compromission inacceptable que ce soit avec une dogme religieux, quel qu’il soit.






dimanche 30 mars 2014

PARTI QUÉBÉCOIS EN DEUX TEMPS, DEUX MOUVEMENTS 1980-2014




2014
Je n’ai jamais vu (depuis longtemps, probablement depuis le référendum de 1995) une assemblée aussi enthousiaste, fébrile et passionnée, que celle qu’a tenue le Parti québécois au Théâtre Télus, rue Saint-Denis, ce samedi soir 29 mars 2014.

Des milliers de personnes, de tous âges — contrairement à ce que prétend Mme Françoise David, qui dit du P.Q. qu’il est devenu exclusivement un parti de vieux, Mme David, bien sûr, ayant l’âge pour affirmer ce genre de choses, — tellement de personnes, en fait, que des centaines d’entre elles ont dû rebrousser chemin, après s’être vus refuser une entrée dans une salle déjà trop bondée. J’imagine qu’au Parti québécois, on ne rigole plus du tout avec les questions de sécurité, et de fait, on entrait au Télus comme on entre en zone internationale, dans un aéroport. Séquelle d’une tentative d’assassinat, il n’y a pas si longtemps.

C’était sympa, c’était amoureux, et c’était croyant, encore et toujours, dans ce possible pays du Québec, évoqué parfois brillamment, comme l’a fait Mme Lorraine Pintal, dans un magnifique plaidoyer pour la culture, essence même de toute vie nationale. J’ai vu des yeux allumés, souvent, partout où j’ai pu regarder, dans cette salle trop petite pour celles et ceux qui voulaient rêver de l’élection d’un gouvernement péquiste majoritaire, capable du plus bel idéal qui soit, celui de la neutralité de l’État et de l’égalité absolue de tous, et pour tous.

J’ai eu, moi, aussi, souvent, les yeux mouillés. La foule qui aime et qui vibre, quand la première ministre rappelle ce qu’a été l’humiliation sociale et linguistique des ouvriers canadiens-français dans les usines de la «province», il n’y a pas si longtemps; la foule qui aime et qui applaudit frénétiquement les leaders étudiants, qui poursuivent, et le disent clairement, les mêmes objectifs sociaux qu’en 2012, par des moyens désormais différents; la foule qui veut se faire aimer et sécuriser, par Guylaine Tremblay, par Jean-Pierre Ferland, par Janette Bertrand, qui tous ensemble les rassurent: bien sûr que non, militants souverainistes anciens comme nouveaux, vous n’êtes ni débiles, ni fascistes, mais simplement de bonnes et justes personnes, progressistes, qui ont beaucoup appris du Parti québécois; elles le savent et font, en conséquence, une ovation monstre à Véronique Hivon qui, tout comme Bernard Drainville, avouent ressentir la crainte que la dignité ne meure avec le résultat de ces élections générales... J’ai souvent, oui, les yeux mouillés quand la foule aime, vibre, espère, applaudit celles et ceux qui la soutiennent et prennent sa défense, celles et ceux «qui sont du bord des miens» — Geneviève Bujold.

Décidément, c’était une belle réussite, que cette assemblée populaire du Parti québécois du samedi 29 mars 2014.

Le Parti québécois a été un formidable professeur d’éducation populaire, vers une société réellement plus juste et plus tolérante, et la foule bon enfant de ce samedi soir, au Théâtre Télus, savait qu’elle avait beaucoup appris de ce remarquable pédagogue, qui a retenu la manière de René Lévesque de dire les problèmes, et de convaincre des solutions les plus urgentes.




1980

Nous sommes au printemps 1980, au début de ma vingtaine. C’est le référendum. J’aime passionnément M. René Lévesque. Je rêve passionnément d’un pays libre. Je m’engage, fais du porte-à-porte, et, là, je découvre l’horreur: les portes qui claquent, les vulgarités lancées à pleins poumons, les insultes gratuites. Tout ça dans le Plateau, dans le circonscription électorale, Mercier, de M. Gérald Godin. (Quand je fais des visites avec M. Godin, seulement chez ceux qui ont été ciblés comme indécis, là les portes s’ouvrent, il y a du café, de la bière, des demandes...: M. Godin est d’une politesse parfaite, il prend des notes, écoute des histoires familiales parfois terribles, dit franchement s’il peut aider ou pas... Bref, un vrai militant.)

Un jour, sonnant chez une dame pour vérifier, avec elle, la liste électorale, elle m’assène un catégorique: «Mon nom est Canadienne, mon prénom est Québécoise !» Je fais semblant d'attester de son inscription, et je lui dis: «Mme Canadienne, vous n’êtes pas inscrite sur ma liste !» La porte, l’immeuble, la rue, le quartier de cette dame en tremblent encore, j’en suis sûr, tellement elle a vociféré, que c’en était étonnant pour une fumeuse. C’est qu’ils étaient coriaces, dans ce temps-là, les fédéralistes !

Quelques jours plus tard, on devait passer une lettre du premier ministre Lévesque aux personnes âgées, pour les tranquilliser, leur assurer qu’il n’y avait aucun danger quant à une victoire du OUI à la souveraineté. Je sonne (encore). Une vieille dame respectable d’allure me répond: «Qu’est-ce que c’est ?»; «Une lettre du Premier ministre pour vous, madame». (C’est ce qu’on devait dire, mot pour mot.) «Ah ben le tab..., y peut ben se torcher avec !» Jamais plus je n’ai eu cette confiance naïve dans les chevelures bleutées qui font normalement le charme de la vie.

Vers la toute fin de mon bénévolat national, je sonne chez un jeune mec de mon âge, rue Mont-Royal. Je ne savais rien de qui habitait là, bien sûr. Il me voit, me fait entrer, m’amène immédiatement dans sa chambre ! « On sera mieux pour jaser, me dit-il, j’ai un coloc. » J’ai vécu là un tourment existentiel douloureux, parce que le mec se questionnait sur son OUI, et qu’il était un absolu pétard ! Mais la Cause avant tout: et j’ai résisté à lui donner des arguments plus personnels.

Monsieur Lévesque a perdu. Au soir du 20 mai 1980, les pancartes du NON, posées sur les balcons, ont disparu à toute vitesse, comme s’il y avait une honte affreuse à s’être affiché pour ce camp. Et je crois, en effet, qu’il y avait, ce soir-là, une honte affreuse à vivre cette soirée dite «historique», où M. Trudeau, premier ministre canadien, nous a dit, à nous Québécois, de «remballer nos rêves»
pour longtemps.








jeudi 20 mars 2014

LA SINISTRE BESOGNE DES BOUFFONS SOLIDAIRES




Il écrit superbement bien. Marc-André Cyr (que je ne connais pas du tout) est un écrivain. Blogueur, journaliste, écrivain. Il ne résiste donc pas, comme tout écrivain, à l’envie de tordre (de gauchir) la réalité (et l’analyse) pour rechercher l’effet littéraire. C’est réussi, c’est incontestable, mais c’est un danger. C’est un piège, par exemple, qui guette les historiens qui sont aussi, parfois, de grands écrivains, et qui peuvent avoir l’attrait de la formule, du raccourci peu exigeant, mais qui enflamme le lecteur qui croit tout, parce que c’est de la science. Lucien Febvre, que j’admire tant, luttait mal contre la tentation de faire des phrases. Il est évidemment passionnant à lire. Henri Guillemin est le plus parfait exemple d’une écriture passionnée, qui s’embarrasse peu des faits têtus, contrariants, quitte, même, à les triturer, à les maquiller habilement, pour les faire mentir avec aplomb, avec talent. Sous la plume de M. Guillemin, tout devient théâtre — amour, haine, comédie, caricature, et ça fait de l’effet, littéraire, bien entendu.

Marc-André Cyr est passionnant à lire. Ses principes, sa morale, c’est de la polémologie sociale bouleversante, quasi shakespearienne.

J’aime lire Marc-André Cyr, mais je vais quand même voter pour le Parti québécois, le lundi 7 avril qui vient, et je voterai OUI à un possible référendum sur la souveraineté du Québec. Et pourtant, je suis largement d’accord avec Cyr, et je connais, douloureusement, ce qui le fait rager. Il décrit passionnément une réalité parfaitement insupportable, celle de la pauvreté qui indiffère, celle de ce peuple, pourtant pays réel, de plus en plus «rachitique» à force d’exploitation néolibérale. C’est précisément sur cette base, essentielle, que lui croit que Québec-Province ou Québec-Pays ne changeraient théoriquement rien à rien, rien à l’exploitation, rien à cette étrangeté scandaleuse qui fait tolérer non pas tant la pauvreté, que l’occurrence même des pauvres. Mais voilà, Fernand Ouellet, l’historien de l’économie québécoise, fédéraliste, ami et inspirateur de Trudeau, et très à droite, serait lui aussi (et c'est gênant !) d’accord avec Cyr: la Conquête, a-t-il écrit dans une thèse restée fameuse, et qui a fait des petits, n’a rien changé pour le Canayen, rien sauf la langue de la bourgeoisie qui l’a désormais exploité, lui et du reste l’Indien qui l’accompagnait dans l’Ouest, quand ils partaient, tous deux, chercher ce qui, à l’époque, faisait la fortune de ceux qui l’avaient déjà.

Je suis largement d’accord avec Cyr, sauf sur la Conquête, justement. Je me sépare de Ouellet. Je crois à l’asservissement national des Canayens, et des Indiens, que le nouveau pouvoir anglais confondait sans souci, et non sans raison. Je crois que la prolétarisation des Canayens est très marquée, à long terme, par le fait même de la Conquête et de l’asservissement national. Je crois que la pauvreté systémique (en fait, le mal développement) des Québécois, et leur aliénation (sans que ce mot ne soit en rien, ici, péjoratif, bien au contraire) sont le produit même de cette Conquête. Et je crois, enfin, que la libération nationale des Québécois, tout comme celle des Indiens d’Amérique, est absolument nécessaire pour rouvrir l’avenir. Le séparatisme québécois, c’est le potentiel permanent de rupture de cette société. Voilà précisément pourquoi l’indépendance est si difficile à se gagner, quand il s’agit de renverser l’abdication de soi-même, alors que la liberté ne devrait que se prendre, sans jamais en demander la permission; voilà pourquoi l’indépendance est souhaitable en elle-même, quand il s’agit de décolonisation, d’éducation à la liberté et à la justice sociale. Voilà pourquoi l’indépendance n’est pas qu’État-nation, mais bien libération d’une classe-nation – j’entends déjà le tollé des spécialistes qui ont toujours protesté de l’existence d’une bourgeoisie franco-québécoise, la meilleure preuve, et accablante, à leurs yeux, de la vanité du projet souverainiste et de ce peuple faussement exploité dans un rapport qui serait, à tort, colonial. Voilà pourquoi la gauche, et singulièrement Québec Solidaire, (avec ses valses hésitation sur l’indépendance, tergiversations qui sont à ras de terre, éminemment électoralistes), a tort de bouffer du PQ, de s’associer au mépris raciste que Fernand Ouellet and Co retournent contre nous-mêmes, et de mépriser la bourgeoisie nationale: elle peut être utile, même contre elle-même. Je ne suis pas marxiste, mais je suis sûr que Marx ne me contredirait pas là-dessus. Et certainement pas Maurice Séguin non plus.


P.S. L’article puissant, percutant de Marc-André Cyr, auquel je faire référence dans ce billet, peut se lire ici : http://voir.ca/marc-andre-cyr/2014/03/19/les-bouffons-dun-temps-nouveau/





lundi 10 mars 2014

MAIS QUI EST DONC CE «MONSIEUR LÉVESQUE» DONT PARLE SI SOUVENT MME DAVID ?

 MM. Paul Desmarais (Power Corp.), M. Louis Laberge (Fédération des travailleurs du Québec) et M. René Lévesque, premier ministre du Québec.



Comme d’habitude, quand elle parle du Parti québécois et de René Lévesque, Mme Françoise David, députée de Gouin, co-porte-parole de Québec Solidaire, dit n’importe quoi, avec une malhonnêteté (et un aplomb) probablement délibérée.

Mme David prétend donc que M. Lévesque se serait scandalisé d’une candidature aussi attentatoire au «progrès» que celle de M. Pierre-Karl Péladeau; enrôlant pareil personnage, roi du capitalisme sauvage et du lock-out, Mme Pauline Marois, première ministre et actuelle présidente du Parti québécois, trahirait l’héritage du grand homme, héraut réinventé par la gauche et remodelé au goût du jour, une gauche qui se prétend, du fait de Mme David, être la seule bénéficiaire de l’héritage inoubliable, éternel, laissé par M. Lévesque. Tout cela, sans même baisser les yeux. Sans même montrer un peu de gêne, quand même, devant une manœuvre partisane aussi grossière.

Le fait est que M. Lévesque aurait donné n’importe quoi, sa chemise et des promesses d’emploi, pour avoir une candidature patronale de prestige dans ses rangs — ça n’arrivera qu’une fois, au Parti québécois, avec M. Richard le Hir, que M. Jacques Parizeau recrute en 1994. Le fait est que M. Lévesque s’est toujours montré froid, critique et distancié face à l’étiquette sociale-démocrate qu’on accolait au Parti québécois, durant les années 1970, les années de la forte croissance du parti. Le fait est que M. Lévesque s’est reconnu des affinités constantes avec l’aile droite de son parti, avec M. Pierre-Marc Johnson notamment (un avocat-médecin, pensez donc: ça l’épatait !), M. Johnson qui voulait, dès le premier mandat du gouvernement Lévesque, limiter considérablement la portée de la formule Rand (l’obligation faite à tous les travailleurs syndiqués de cotiser à leurs syndicats, mesure nécessaire de paix et de justice sociale, inévitable, mais dont MM. Lévesque et Johnson se seraient bien passés, n’eut été des protestations de «gauche» qui se sont immédiatement fait entendre), M. Johnson qui souhaitait, durant le second mandat du même gouvernement, établir un ticket modérateur dans le système de santé, et même privatiser la Société des Alcools.

Le fait est que le gouvernement de M. Lévesque a été au moins aussi rigide (et pénible) que M. Péladeau en matière de relations de travail, coupant de 20%, pendant trois mois, les salaires des employés de l’État, bloquant, plus grave encore, pendant une année entière, la progression prévue dans les échelles salariales conventionnées (réduction qui, du coup, allaient se répercuter jusqu’à nos jours), généralisant les mises à pied et les mises en disponibilité, adoptant l’atroce loi 111 qui forçait, sous la menace de représailles salariales et judiciaires, le retour au travail de tous les grévistes du secteur public. M. Lévesque leur faisait avaler du coup et de force une politique qui se comparait précisément à celle que Reagan menait au même moment aux États-Unis, avec les contrôleurs aériens, par exemple. S’en trouvent-ils pour s’en souvenir ? MM. Lévesque et Reagan avaient pourtant, et de toute évidence, lu les mêmes ouvrages d’économie politique. (MM. Trudeau et Mulroney les liront aussi, bien entendu. Avec sa Charte des droits constitutionnalisée, M. Trudeau deviendra même le champion toute catégorie de ce qu'on allait appeler le néolibéralisme, c'est à dire le chacun pour soi.)

Mme David sait tout cela, et s’y est très certainement opposée, à l’époque: c’était en 1982-1983. Ça me tue quand elle (ou M. Couillard, chef du Parti libéral) cite René Lévesque pour l’opposer au Parti québécois de Mme Marois. Elle sait parfaitement bien qu’elle commet là un mensonge indécent, éhonté. Elle sait parfaitement bien que Mme Marois réussit là où M. Lévesque a échoué. (Ça se poursuivra peut-être, du reste, dans le projet même de l’indépendance du Québec: Mme Marois est étonnamment solide, résiliente, déterminée.)

Je connais les méthodes de gestion de M. Péladeau. Je connais tout autant les méthodes de gestion qu’on pratique dans le secteur public, qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau, ou deux abcès purulents, c’est comme on voudra. Là où j’ai longtemps travaillé, l’employeur refuse depuis des années, presque 10 ans maintenant, d’appliquer deux jugements de Cour portant sur un conflit de travail et ordonnant le versement de salaires que cet employeur doit toujours, la Cour lui intimant pourtant de respecter le droit de grève, et de payer les salaires injustement refusés quand le travail a dû être repris gracieusement… (Cette affaire est majeure, soit dit en passant, pour l’avenir même des relations de travail dans le secteur public.) M. Péladeau n’est pas l’unique patron à fantasmer sur ses droits de gérance, même appliqués de façon sauvage. Ça fantasme aussi, et d’exacte manière, dans les bureaux huppés de l’État québécois, et même quand les patrons sont des patronnes. C’est idéologique;  c’est là les conséquences des privatisations presque massives, tout juste initiées sous M. Lévesque, poursuivies avec célérité sous M. Bourassa (pensez donc: le Manoir Richelieu, vendu un dollar, un dollar à Malenfant, qui en a cassé, lui aussi, du syndicat, la CSN est là pour en témoigner avec, toujours, le vibrato nerveux dans la voix…); c’est là la conséquence de la «réingénierie» de l’État, patente chère à M. Charest; c’est là surtout la conséquence d’un État post-Révolution tranquille, qui a réappris, avec enthousiasme, et peu de morale, à être patron, tapis sous les pieds, le mépris aux lèvres, pincées.

Quand sera faite cette petite révolution qu’est la transformation de l’État en une institution publique qui soit effectivement neutre, laïque et sans religion aucune, j’espère beaucoup qu’un jour, avant ou après l’indépendance du Québec, viendra la révolution démocratique participative que prône l’ASSÉ, à laquelle je crois profondément: et on pourrait commencer là aussi, pour l’appliquer, par transformer les pratiques démocratiques de l’État québécois dans ses relations de travail. À l’époque du gouvernement de M. Lévesque, un pareil projet, j’en suis sûr, aurait enthousiasmé un ministre de «gauche» comme M. Camille Laurin. Nous sommes loin, très loin de ça présentement. La gestion publique est néolibérale: les petits patrons du secteur public s’en réjouissent fort, d’ailleurs, et n’ont là-dessus aucun problème de conscience. J’imagine que Mme Hélène David, la sœur de l’autre, pourrait sur ça nous en raconter longtemps: on comprend qu'elle ait abouti au Parti libéral.

Je ne sais trop comment les ministres progressistes du gouvernement Marois se ressentiront à côtoyer quelqu’un d’aussi patronal, et propriétaire, que M. Péladeau. Reste que M. Péladeau se rallie à un gouvernement qui a aussi un projet souverainiste, qu’il peut fortement contribuer au succès éventuel de sa réalisation. Il y avait des purs et durs, dans les colonies anglaises révoltées, en 1776: certains élus du nord-est, radicalement antiesclavagistes, ont pourtant accueilli avec joie le ralliement de George Washington à la cause indépendantiste, parce qu’il amenait avec lui les colonies du Sud, récalcitrantes, craignant pour leurs «avoirs» humains. Une indépendance est, de par sa nature même, «nationale»: elle ne peut être autre chose qu’une coalition, vaste, hétéroclite. Le pays à construire se fait après coup: en 1787, les Américains ont choisi de le faire plutôt à droite. À nous, quand le moment viendra, d’y voir de près, de faire les choix sociaux qui nous conviennent, et qui seront de nos «valeurs». En attendant, c’est M. Péladeau qui est utile, à n’en pas douter.

Quand Mme Lise Payette s’est ralliée au Parti québécois, elle raconte avoir dit à M. Lévesque qu’elle entrait au PQ par la porte de gauche: M. Lévesque, en riant, lui aurait répondu que le parti en avait trois, des portes, à gauche, au centre et à droite, et qu’elle avait donc le choix ! Mme Marois pratique exactement la même politique; elle est en droite ligne la continuatrice de M. Lévesque, bien davantage que ne le sera jamais l’indépendantiste sans conviction et sans âme qu’est Mme David.

(En espérant, tout de même, puisqu’elle était déjà ministre en 1982-1983, et qu’elle n’a pas démissionné durant la crise ni celle du «beau risque» qui a suivi de peu, que Mme Marois se souviendra, pour ne pas les répéter, des erreurs affreusement antisyndicales et antisociales que M. Lévesque a fait commettre à son gouvernement en cette terrible année 1983.)

Mme Françoise David dit donc, et elle le sait, n’importe quoi de M. Lévesque. Ce qu’elle oublie de cet immense personnage, de ce «personnage historique», comme le disait déjà Pierre Bourgault au début des années 1970, c’est que M. Lévesque était de ceux, nombreux, qui souhaitaient la formation d’une bourgeoisie nationale, et de créer les instruments publics pour y arriver; c'est qu’il ne supportait pas la tutelle depuis longtemps imposée au Québec, et qu’il en souffrait jusqu’au tréfonds de lui-même; c’est qu’il dénonçait ces «tuteurs traditionnels de notre peuple» qui le jugeaient incapable, sauf à servir, mimes, bouffons, aliénés, surexploités; humilié, souffrant du mépris rhodésien des dominants, souvent possédants, il arrivait à M. Lévesque de crier haut et fort: «Québec français !»; M. Lévesque n’avait pas de religion, et s’en moquait bien, lui qui comprenait tout aussi bien la nécessité de la liberté politique que d’un anticonformisme rayonnant, dans lequel les nôtres se reconnaissaient si bien. Mais de cette manière d’envisager les choses et la vie, Mme David y aurait vu, elle, à l’époque du gouvernement de M. Lévesque, et encore maintenant, du racisme, de l’intolérance, de l’atteinte aux droits fondamentaux, de l’immoralité. 





mardi 4 février 2014

GABRIELLE D'ESTRÉES AUX MILLE VISAGES

J’ai publié, ce soir, sur Facebook, pour rigoler, une photo montage en forme de clin d’œil à une toile célèbre, peinte en 1594, montrant Gabrielle d’Estrées, duchesse de Beaufort, prenant du bon temps, dans la même baignoire, avec sa sœur, la duchesse de Villars — et après tout, pourquoi pas, entre sœurs, surtout qu’une des deux, la belle Gabrielle, toute blanche et blonde, paraît-il, était depuis trois ans déjà la maîtresse de Henri IV. Je venais tout juste de découvrir un dessin de Miguel Almagro (de 2014 ?), trouvant son inspiration, malveillante, dans le langage gestuel de la mémorable peinture et des sulfureuses duchesses.







Ça me rappelait, tiens, cette anecdote invraisemblable que m’avait racontée un ami, étudiant en histoire de l’art, d’une condisciple qui avait commenté, en classe, cette toile en disant: « Alors, là, moi, je n’aimerais pas qu’on me touche comme ça ! » La duchesse de Beaufort n’avait pas tant froid ni aux yeux ni ailleurs: il y avait du feu dans la cheminée, surmontée (remarquez bien) d’une sanguine lascive qui tenait chaud le corps…

Il ne semble pas que l’étudiante, fine comportementaliste et observatrice hors pair, soit la seule que le geste, légendaire, ait interpellée, voire troublée. Une petite recherche sur Google Images m’a rapidement fait découvrir d’innombrables calquages et pastiches de cette toile disant tout de l’intimité de cette pauvre duchesse dans son bain, que, hélas! pour sa triste réputation, elle avait malencontreusement pris avec sa sœur... Les fantasmes, libérés, se sont déchaînés: c’est ce à quoi sert l’Art, après tout… Les copies sont nombreuses, souvent avec talent, parfois d’artistes renommés. Gabrielle en a fait rêver, en a fait baver ! 

J’ai fait, rapidement, et juste pour le plaisir de la chose, un petit montage photo des meilleures émulations. De quoi en prendre large du téton, et se cultiver, d’un coup, par delà les siècles.






Oubli impardonnable (et maintenant réparé), cet emprunt, superbe, pour une pub de Yves Saint-Laurent:











jeudi 30 janvier 2014

LE DRAGON DE KOMODO POSE LA QUESTION ESSENTIELLE



National Geographic Picture of the Day: 30 janvier 2014



La photo est extraordinaire, et vaut le coup d’œil. Elle fait réfléchir, et spéculer sur le temps. 

Un dragon de Komodo, spécimen indonésien qui a quelques millions d’années dans le corps, mais quelques dizaines de millions d’années d’histoire, si l’on considère dans le décompte ses ancêtres australiens, observe un village d’une tout autre espèce vivante, qui le connait sans qu’il s’en doute, qui le protège sans qu’il le sache, et qui n’a, d’histoire, que quelques milliers d’années; tout autour le dragon aperçoit une ouverture sur l’infini — un bête emplacement ? ; il voit le bleu du ciel et de la mer, la nature chaude et humide, la géologie typique du quaternaire, quelques fleurs, ce qu’on appelle la beauté et la vie —  mais que voit-il réellement, lui, sinon le hasard carnivore, l’amoralité cannibale ?

Y avait-il un plan de Dieu (de toute éternité) pour les dinosaures ? Et comment cette bête (un lézard gigantesque, jusqu’à trois mètres de long) se sent-elle, maintenant, sur cette planète Terre, quand elle considère ce qui l’environne ?









mardi 31 décembre 2013

2013: L'ANNÉE DE DIEU




Il s’est passé quelque chose d’extraordinairement important, cette année, au Québec. Le gouvernement a proposé de laïciser l’État, d’obliger une sécularisation quasi complète de ses services. Les employés de l’État, tous les employés de tous les services publics, si jamais la Charte des valeurs de la laïcité devait être adoptée par le parlement, devront attester de ce passage extraordinaire dans l’histoire de la chose publique, l’avènement de la neutralité religieuse de l’État, qui fera désormais le pari audacieux d’assurer son autorité sans s’habiller de Dieu.

On mesure mal la rupture historique et culturelle que cela représente, tant l’État a vite appris l’importance de cloîtrer et de nourrir ses prêtres, pour mieux mystifier la multitude et rendre tolérable la propriété du sol, des grains, des femmes, des travailleurs dépossédés d’eux-mêmes, de la valeur calculée des avoirs, des capitaux, des fortunes. Quel pari ! L’humanité des citoyens singulièrement affirmée et renforcée, il en arrivera, tôt ou tard, que tous les êtres humains seront plus égaux que jamais entre eux ; qu’ils auront droit à la même urgence de vivre, le mieux et le plus longtemps possible ; qu’ils pourront faire obligation à l’État d’assurer l’égal accès aux ressources qui sont fondamentalement l’affaire de tous ; et qu’ils auront la liberté d’imposer le respect dû à ce bas monde, cette Terre qui seule les a produits et qui seule pourra, de longtemps, les nourrir encore.

Ce n’est pas désespérant de ne croire en rien. Subsistera longtemps dans cet espace privé qu’est la conscience de chacun, cet espoir insensé d’un monde meilleur, ailleurs qu’ici-bas parce qu’impossible ici-bas. C’est précisément cette croyance qui est démoralisante. Ne rien croire de ce qui nous vient de l’obscurité des temps anciens, c’est se désaliéner, c’est se libérer : Dieu n’a jamais rien vengé, ne fera jamais justice. «Nous finissons [enfin] par comprendre comment s’est formé le monde qui est le nôtre au début du XXIe siècle. C’est un monde dans lequel la richesse peut être produite à une échelle dont nos grands-parents n’auraient pas osé rêver, et pourtant c’est un monde dans lequel les structures de domination de classe, d’oppression et de violence semblent plus fermement enracinées que jamais.» (Chris Herman) Rendons-nous bien compte, même si ça reste désagréable encore d’en prendre conscience, que ce sont la science et la connaissance qui font comprendre comment s’est formé le monde : ce sont elles qui en assureront la transformation. Les chrétiens ont longtemps supplié Dieu : «dis seulement une parole…» : il ne l’a jamais dite. Dieu, de quelque religion qu’il soit, n’est désormais plus du contrat. Et pourtant...

Et pourtant, je sais bien qu’une partie considérable de la gauche québécoise a refusé radicalement le projet de Charte de la laïcité du gouvernement québécois. Certains l’ont fait par cynisme politique, par calcul électoral sec : une migration espérée, et massive, de votes, d’un parti décrié vers un autre, nouveau et plus progressiste. C’était un peu consternant de voir ces militants, prêts à tout, s’exercer à la tolérance religieuse, feindre de croire qu’une coiffe facilitait la fréquentation du troisième type avec l’Au-delà, apparaître stupéfaits de la sensibilité sociale du nouveau pape, un allié, de toute évidence, pour la juste cause et la révolution…

D’autres, sincèrement, je n’en doute pas, ont cru voir, dans le projet gouvernemental, une dérive raciste effroyable, sacrifiant spécifiquement les femmes de confession musulmane au besoin de construire un État-nation sur base d’exclusion. Ceux-là ont crié haut et fort contre la rupture d’un contrat social majeur, cette Charte canadienne des droits, enchâssée dans la constitution de ce pays, et qui garantit toute une liste de droits individuels, mais que ces droits individuels;  ces résistants, qui s’imaginaient parfois revenus au bon vieux temps des années 30, prenaient le risque grave, mal calculé, que le droit à la liberté de religion, érigé en valeur absolue, ne fasse qu’affermir un système appuyé sur les droits individuels, ceux que l’on considère comme les «droits de…» (de faire, par exemple, ce que je veux, de penser ce que je veux, de croire à ce que je veux, parce qu’on est dans un pays libre, et que j’en ai bien le droit), au détriment, inquiétant, des «droits à…» ( à voir, par exemple, aux besoins essentiels de tous, irrécusables et pressants,) ces droits sociaux, ces droits communautaires et ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui n’est quand même pas rien. C’est Fourier qui disait, de ces droits individuels organisés en système idéologique exclusif, qu’ils faisaient du peuple un plaisant souverain, que ce peuple souverain qui a des droits, mais qui manque de tout, sinon qu’il meurt de faim… Autrement dit, les droits collectifs sont aussi des droits inaliénables: pourtant ils n’apparaissent nulle part, dans la constitution canadienne, et pour cause.

Au Canada, en 1982, le keynésianisme était rejeté dans les poubelles de l'Histoire. L'avenir, l'avenir final, inhérent à la nature même des choses, aussi bien dire la fin de l'Histoire, c’était ce monétarisme que les puissants allaient désormais nous présenter comme la nouvelle bible, s’accommodant du reste parfaitement bien de l’ancienne, pourvu qu’elle serve, comme de juste, à la croissance, et qu’elle n’entrave rien des libertés de qui que ce soit. Le fait est que les croyants s’en sont parfaitement accommodés, de cette idéologie nouvelle, même si les Églises renâclaient un peu, pour la forme, quand il s’agissait d’avortement, d’homosexualité. S’inscrivant dans la mouvance idéologique de Madame Tatcher, de Ronald Reagan, et de ce Milton Friedman qui devait causer tant de ravages de par le monde, de ce Friedman qui concevait la démocratie que dans la seule pratique, sans restrictions, des libertés individuelles, voilà pourquoi un Trudeau enthousiasmé a fait adopter la Charte canadienne des droits et libertés — et que dans la même logique, Mulroney a fait adopter, lui, le traité de libre-échange avec les États-Unis. Il fallait démanteler l’État, déréglementer, privatiser, mondialiser, considérer que la personne, tout comme l’entreprise privée, toujours, résolvait mieux les problèmes de marché que les gouvernements, incapables et voleurs d’impôts… L'erreur de la gauche, là-dessus, d’une gauche qui n’a de cesse d’expier Staline, Mao, Castro, les prisons d’État et les déportations sauvages, est de s’être liée si étroitement, et avec tant d’humilité souffrante,  au système des droits individuels, alors que la modernité impose de relativiser les plus contestables d'entre eux, et de considérer l'urgence des droits de solidarité et des droits d’accès aux biens communs de l’Humanité et pour l’humanité... La gauche se faisant de Trudeau, s'est aussi faite du néolibéralisme : c’est là une réalité navrante ; la gauche, une partie du moins, s’est dégagée de ce qui a toujours fait ses idéaux et sa noblesse.

2013 a été l’année de Dieu. Aussi bien dire un danger. Un sérieux recul. Et nous voilà, en 2014, toujours confronté à ce défi, qui a traversé tout le dernier siècle, de concilier la science et le progrès social, les droits individuels et davantage d’État dans la vie collective, et pour mieux faire, un État neutre, pacificateur, premier responsable de tous, générateur de droits nouveaux. On y arrive peut-être, au moins à une première étape, fondamentale, la neutralité religieuse de l’État. Mais «Rien n'est jamais acquis à l'homme, Ni sa force ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras Son ombre est celle d’une croix.» (Louis Aragon) Rien n'est jamais acquis: l'ombre reste encore celle d’une Croix, de signes religieux lourds, contrariants, ostentatoires.  





samedi 21 décembre 2013

TEXTE, iPad ET NUAGE : CE QU’IL Y A DE MIEUX




Je me sers beaucoup du «nuage» d’Apple : en fait, je trouve que c’est une merveille technologique – qu’un de mes amis prévoyait déjà, il y a longtemps, quand il disait que viendrait le temps de la désuétude des ordinateurs domestiques, des disques durs et des logiciels personnels, et que tôt ou tard, tout ce que pourrait faire l’intelligence artificielle s’exécuterait et se conserverait en ligne. Viendrait donc le temps où les ordinateurs personnels ne seraient plus que des silhouettes et des relais, que des écrans et des claviers.
De toute évidence, c’est vers ça que l’on s’en va, et vite. Déjà la mémoire flash et le SSD modifient considérablement le rôle traditionnel du disque dur, le limitent, le menacent. Les claviers eux-mêmes risquent de disparaître, au profit d’écrans tactiles, et de commandes vocales. Faudra s’y faire, tout se fera dans un monde virtuel de haute altitude, à partir d’applications à l’usage commun, et c’est dans une réserve fractale, démentielle et infinie que l’on stockera. C’est Dieu, en fait, réinventé, et désormais bien réel, c’est l’immense horloge de Voltaire, c’est la Providence projetée par l’homme, tout comme l’était le Dieu des temps anciens, mais un Dieu qui désormais répondra enfin à la demande, qui fera de vrais miracles, un Dieu accessible de partout, qui emmagasinera et connaîtra réellement tout des pensées des êtres humains de la terre entière. Ce Dieu, très nette créature humaine, révélera de nouveau son humanité, sans avoir besoin cette fois de se réincarner : il lui arrivera de se tromper ; il révélera ses vulnérabilités ; il servira les puissants, fouillera les consciences, et punira les méchants, tout comme faisaient les autres dieux, ses ancêtres. Le jeune Edward Snowden a déjà prévu la manœuvre, dénoncé l’usurpation du pouvoir de Dieu : rien n’y changera, pourtant. Dieu est à nouveau partout, ostentatoire comme jamais, luminescent, souvent bleu ciel. Il sert au savoir, à l’enseignement. Il est dans les bureaux de police et de fonctionnaires, dans les officines gouvernementales, dans le sac à main de la Première ministre. Dieu s’appelle Nuage, iCloud, Informatique dématérialisée, InfoNuage.
Ce Dieu existe, et je l’aime. Il écoute mes dictées vocales, entend mes pensées, les traduit, les transporte, les exécute. Et comme un ecclésiastique nouveau genre, me voilà qui m’essaie à l’écriture sacrée !
Disons tout de suite, au lecteur éventuel de ce blogue, que je suis du bord du vrai Dieu, que je professe la vraie religion, bref, que j’appartiens tout entier au monde d’Apple. Les hérétiques trouveront peut-être quelque utilité à mes suggestions, et c’est ce que je souhaite, bien sûr, des conversions de masse. Rien de mieux qu’une religion dont les fidèles sont nombreux : à la base, ils paient, ce qui est un pur bonheur pour Apple, mais on leur donne, pour faire illusion, quelques facilités gratuites, et c’est ce que je m’apprête à faire ici.
J’ai découvert la merveille du Nuage, par le biais d'un petit logiciel tout simple, Notes, apparu sur l’iPad avec l’iOS5, et sur nos machines en même temps que Lion : c’est dans Notes que j’ai pris l’habitude, très vite, de coller ce que j’avais copié et voulais retenir, extraits transcendants de lectures numériques rendues possibles grâce à cette autre petite merveille technologique qu’est l’iBooks, l’insurpassable lecteur d’Apple. J’ai commencé par transmettre mes notes, d’un appareil à un autre, par courriel ; c’était antédiluvien, je le savais, mais comme pour l’homme préhistorique qui avait vécu l’expérience de la grande inondation, le Nuage me faisait peur. Et puis, un jour, j’ai osé : et miracle, tout ce que j’avais noté, patiemment, au fil de lectures attentives, se trouvait désormais sur mon Mac : une authentique apparition !
Comme tout converti de fraîche date, je me suis lancé fervemment dans le cloud computing. J’ai à peu près tout activé ce qui pouvait l’être des réglages de l’iCloud. Mais le besoin de prosélytisme est fort, il me travaillait la conscience : partage, Richard, aide ton prochain, aime-le comme toi-même…
Quand on parle de Dieu, qu’on prêche la vérité nouvelle, on va à l’essentiel, on fait l’économie des tâtonnements. L’App Store pullule, pour le iPad et autres «devices», d’applications qui permettent de prendre des notes et de les partager en ligne, par courriel, ou sur les réseaux sociaux. Plus rares sont les bons logiciels d’écriture ; exceptionnels sont ceux qui téléportent vers le Nuage, textes, images, graphiques, et autres mystères de la science et de la vie.
Commençons donc par ce qu’il y a de mieux – à mon humble avis. Ce logiciel, superbe, solide concurrent du célèbre logiciel de bureautique de Microsoft, cependant plus simple, plus épuré, et plus facile d’utilisation, c’est Pages, un prodige qui se synchronise, textes, images, graphiques, comme par enchantement, par l’entremise de l’iCloud. Pages se vend 20 dollars sur Mac, 10 dollars sur iPad, mais encore, pour celles et ceux qui ont acheté tout récemment leur appareil mobile équipé de l’iOS7, Pages est gratuit pour ledit appareil. Certains esprits chagrins diront : mais que croire de l’iCloud, justement, qui ne stocke, gratuitement, que 5 Go de nos précieuses données ? La critique est juste, le doute, fondé. Mais Pages s’adapte ; il sait être multiconfessionnel. Autrement dit, on peut stocker un volume considérable de textes sur d’autres «nuages», plus gros et tout aussi gratuits que l’iCloud : l’affaire est bonne à savoir, quand on a l’idée d’écrire – par exemple - une saga de mille pages. (Sur Mac: Enregistrer sous, et choisir le «nuage» qui fait notre affaire. Sur iPad: Sélectionner Envoyer une Copie, Connexion WebDAV, et choisir à nouveau le même «nuage». Dieu est infini !)
J’y vais donc de mes suggestions, en matière de cumulus généreux, peu regardant sur la forme et les limites des fichiers qui lui sont transférés. C’est là que vous pouvez déverser vos surplus d’écriture. (Et j’aimerais, comme de juste, lire les suggestions d’autres prêtres, éclairés quant à la nouvelle théologie.)
Copy (excellent) offre jusqu’à 20 Go gratuits (et ça peut s’étendre, pour peu que vous ayez des amis intéressés) :
Box (excellent) propose 10 Go gratuits, tout aussi extensibles que le cloud précédent:
SugarSync a aussi quelque intérêt, bien qu’il limite sa gratuité à 5 Go, et qu’il organise au préalable la disposition des données transmissibles dans trois dossiers prédéfinis. Une contrainte.
L’excellent, et très connu DropBox n’offre, pour le stockage gratuit, qu’un maigre 2 Go. Mais on ne se privera quand même pas de DropBox, trop utile, par ailleurs, pour d’autres fonctions de télécommunication.
Remarquez, chers amis tout près désormais de me croire inspiré par le Très-Haut, qu’il y a là déjà 42 Go d’infonuage à libre disposition : iCloud, Copy, Box, SugarSync, DropBox. Le nouveau Dieu est infiniment aimable dans son avènement – infiniment, ou presque. Et ce n’est pas fini !
Il y aura celles et ceux, bien sûr, qui m’objecteront que toute religion se doit d’être totalement gratuite. À ceux-là qui ne voudront pas de Pages, parce qu’il faut l’acheter, je conseillerai deux alternatives plus limitées comme traitement de texte, mais tout de même bien conçues, et certainement suffisantes quand il s’agira de favoriser l’expression adéquate d’une imagination même débridée : Google Drive, bien sûr, qui synchronise textes, photos et vidéos, et qui peut, détail non négligeable, être utilisé hors connexion sur iPad, et Quickoffice, qui rend disponible, gratuitement, l’essentiel des éléments (documents, tableaux et présentations Power Point) de la suite Microsoft – un petit piège que les vendeurs du Temple de Google ont tendu à Microsoft, semble-t-il… Dans les deux cas, c’est sur le site en ligne de Google Drive que l’écrivain retrouve son travail, à reprendre, correctement, sur un ordinateur digne de ce nom ; mais bien sûr, mieux vaudrait, dans cette perspective, disposer des logiciels coûteux de Microsoft Office. Rien n’est jamais totalement gratuit. Les chapelles de l’informatique, ça se paie. Google Drive offre tout de même 25 Go d’espace gratuit en ligne, ce qui n’est pas rien ! On rejoint le site Internet de Google Drive par le lien suivant :
On trouve aussi, sur l’App Store, une énorme application gratuite (qui fait plus de 260 Mo à télécharger), Microsoft OneNote pour iPad, synchronisée avec le site en ligne SkyDrive :

Il s’agit là d’un programme intéressant d’abord les étudiants munis de tablettes, pour la prise de notes de cours, par exemple; mais le logiciel est complexe, peu maniable, quoiqu’il synchronise tout de même textes et photos, et qu’il propose les options de base du traitement de texte. Skydrive donne à l’abonné un premier 7 Go de gratuité. Mais tout comme l’application du mobile, le site est difficilement manipulable, sauf, j’imagine, pour les habitués des machines Windows : le nouveau Dieu a mis là son purgatoire, dont, au fond, on pourrait bien se passer.

À mes lecteurs malheureux qui n’auraient qu’un iPad (ou qu’un iPhone), sans avoir le Mac, le vrai, avec qui se mettre synchro, il y a une belle application gratuite de prise de notes, aussi longues que l’on veut, aussi nombreuses que l’on veut, et qui peut donc servir à écrire, d’autant plus que l’application est coordonnée avec son propre site Internet, qui jouit, lui, d’un moteur de recherche interne pour l’ensemble des notes qu’un auteur exalté y aurait versées. L’application s’appelle – la chose semblera à tous parler d’elle-même – Simplenote. C’est à cette adresse que l’on peut retrouver toutes ses notes synchronisées :


Conclusion :
Ce n’est plus ni par le bois en croix ni par la pudeur du tissu que l’on peut désormais faire une expérience spirituelle. Ce Dieu ancien, qui se faisait prier, longtemps, souvent, pour n’entendre finalement que très peu de ce qu’on lui demandait, faute d’exister, a été remplacé par l’homme de science, qui l’a recréé à son image et à sa ressemblance. Ce Dieu nouvelle mouture, il écoute si on l’active. C’est ce que j’ai fait quand j’ai réveillé l’iCloud dans mes réglages d’iPad et d’iMac. Je sais bien que je suis désormais, comme tout un chacun qui a choisi de vivre dans son temps, sur écoute perpétuelle. Rien n’empêche d’écrire des bravades. Et puis, comme disait Umberto Eco, tout cela qui devient si formidable et si massif, devient aussi, et pour beaucoup, un simple bruit. C’est peut-être cela, ce bruit, que Dieu a toujours été, de toute éternité.
J’espère avoir rendu service : le mot «gratuit» apparaît onze fois dans mon texte : c’était le but.

PS (en date du vendredi 3 janvier 2014)


Il vaut quand même la peine de signaler, pour les détenteurs de la suite Microsoft, que vous pouvez enregistrer (Ficher, Enregistrer, Emplacement) vos textes directement dans le «cloud», entendons ici Google Drive, Box, Copy ou Dropbox, pour autant que vous soyez abonnés à l’un ou l’autre de ces services de stockage en ligne, et que vous ayez les applications de ces fournisseurs à la fois sur votre machine, et sur votre tablette. De votre tablette, vous pourrez ensuite ouvrir et traiter vos textes  avec Google Drive, Quickoffice ou même Pages. Magnifique !


PS (en date du mercredi 15 janvier 2014)

Il y a tant d’espaces de stockage, gratuits, en ligne, qui s’offrent à nous, qu’il arrivera bientôt que le Ciel sera pleinement accessible, vaste et gratuit, pour tous et toutes !

Je signale donc aux intéressés deux autres sites de stockage que je viens de découvrir:

pCloud, (belle interface, facile d’usage, pas du tout contraignant) qui offre 10 Go gratuits, extensibles, au moyen d’invitations expédiées aux heureux élus de son Carnet d’adresses (dans un esprit de partage, comme de juste):

Loom, qui ne sert à rien pour la préservation de textes, mais qui propose quand même 5 Go gratuits (extensibles, invitez, invitez !) pour le stockage de photos ou de vidéos. Le site vaut le coup d’oeil: sublime ! Et bien sûr qu’il peut être utile: