vendredi 24 avril 2015

«SI JE DEVAIS REFAIRE MA VIE, JE RECOMMENCERAIS»: à propos de Blasphémateur, de Waleed Al-Husseini





C’est un livre important. Un livre renversant, bouleversant: un incroyable appel à la liberté.

J’ai lu ce bouquin, passionnément, avec, sans relâche, la hâte d’en reprendre la lecture, de poursuivre le récit autobiographique et pourtant presque incroyable, parfois aux limites mêmes du supportable, que fait l’auteur d’une vie risquée faisant preuve d’une imprudence singulièrement périlleuse… C’est ce qui explique que c’est l’auteur lui-même qui m’a stupéfait, avant même l’histoire qu’il refait de sa courte vie (parce qu’il n’a que 25 ans), avant même les convictions qui n’ont de cesse de l’animer, avant même l’incroyable culture que ce jeune homme s’est donnée sur l’Islam, sur l’histoire de cette religion et de la civilisation qui l’a générée: l’Islam, l’une des trois grandes religions monothéistes, très apparentée du reste aux deux autres, la chrétienne et la juive, que l’auteur connait aussi fort bien.

Waleed Al-Husseini est jeune, cultivé, convaincu, méticuleux, rigoureux, et parce qu'il est tout ça, il est aussi athée, et temporairement apatride. Il a dû quitter sa Palestine natale où son inlassable curiosité intellectuelle l’a conduit en prison, et lui a fait goûter aux «délices», en fait aux horreurs de la torture, de l’intimidation, du chantage, de ruptures douloureuses... Ainsi en a-t-il été d'amis qui l’ont renié (par peur, par docilité, par prudence). Il s'est fait un devoir de protéger sa famille qui ne l’a jamais abandonné (affirme-t-il), mais qu’il a dû quitter, tout comme il s’est exilé d’une Palestine, son pays d’origine, présumé pourtant laïque et respectueux des droits fondamentaux de la personne. «Je renonçais à mon pays comme j’avais renoncé à l’Islam.»

Waleed Al-Husseini avait 16 ou 17 ans quand il a tout remis en question, du système religieux qui sous-tendait le système social auquel il appartenait. Et je ne comprends pas, je n’arrive même pas à imaginer quelle intelligence remarquable, quel irrépressible besoin de liberté (inné ?) faut-il porter en soi, pour refuser de se laisser contraindre par des légendes qui ont la force de la pensée magique et de l'ordre moral. Au restant, des légendes, je l’ai dit plus haut, qui ont des ressemblances proches parentes avec les croyances juives et chrétiennes: mais à 16 ou 17 ans, quand j’ai moi-même rompu avec ces certitudes religieuses, ni la prison ni la torture ne me guettaient. La liberté de pensée et de conscience était déjà acquise au Québec. C’est du reste dans un cours de philo, donné par un prêtre, que j’ai lu les grands textes athées, sacrilèges pour certains, mais qui m’ont convaincu de ne plus croire en rien, sauf en l’Homme, sauf en l’humanisme, sauf en l’humanité. Le très jeune Waleed Al-Husseini était extraordinairement loin de cette accessibilité à la liberté de conscience: et pourtant, il a étudié, s’est acharné à connaître, à comprendre, à mettre en contradiction ce qu’on lui enseignait, à se libérer, à se donner à lui-même la paix, en la souhaitant du reste pour tous. Waleed est, au sens fort du terme, un humaniste admirable. Ce jeune homme est si brillant que son influence est devenue énorme, dans un monde pourtant réduit au silence, tout au moins apparemment, parce que, écrit-il, « le nombre d’athées [en fait,] quittant l’Islam est en nette progression. Et j’avoue en tirer une certaine fierté. » Il a raison, bien sûr, d’en être content. Tout se tient dans son raisonnement. Il ne hait personne. Ce jeune homme est un éminent pacifiste.

Mais (j’insiste), je ne comprends pas ce qui fait sa force. Si un jour, très improbable (ne serait-ce que par la très grande différence d’âge qui nous sépare, outre l’Atlantique !), j’ai la chance inouïe de rencontrer Waleed en personne, c’est ce que j’aurai le plus envie de lui demander, et d’essayer de me faire expliquer: comment avez-vous pu, Waleed, comment avez-vous deviné qu’on vous mentait, qu’on vous dupait ? Où avez-vous trouvé le courage d’étudier, d’apprendre, de comprendre, sans en faire un plan de carrière — bien au contraire ! Qu’est-ce qui explique qu’on résiste à tout, qu’on refuse se conformer, qu’on ne peut choisir une vie tranquille, confortable, petite-bourgeoise, sans souci ni des autres ni de la vérité ? Voilà ce qui me fascine, d’abord, dans l’œuvre de Waleed Al-Husseini: c’est lui, c’est le penseur, c’est le héros (et je pèse mes mots). Je ne pourrais jamais être «ami» avec lui, et ça n’a (sans blague) rien à voir avec l’âge, la culture ou l’océan: ça a à voir avec cette chose inouïe qui s’appelle le courage, et que je n’ai pas. Jamais, jamais je n’aurais pu être un Waleed Al-Husseini. Et ça me rend un peu jaloux, malgré le spectre de la prison et la torture, ça me rend un peu jaloux que d’y penser, que de reconnaître ma lâcheté comme un fait (immensément partagé). Lui a eu des moments de découragement, de stress post-traumatique: pendant mes dix mois de prison, raconte-t-il, «je m’isolais hermétiquement de l’environnement dans lequel ils me cloîtraient, vivais reclus dans mes rêves, ma réflexion et mes espoirs. Je dessinais dans ma tête un espace imaginaire où j’étais totalement libre.» Mais « j’étais aussi très fier d’avoir résisté, d’être resté moi-même jusqu’au bout.» «Je prenais de plus en plus conscience que l’oppression religieuse, la persécution et l’endoctrinement ne peuvent venir à bout de la curiosité de l’être humain et de sa volonté d’apprendre.» «Il fallait un cri révolutionnaire qui mette les points sur les i. C’est ce que j’ai voulu faire.» Magnifiques lignes ! 

Waleed Al-Husseini s’étonne qu’en France, la Palestine garde «une place privilégiée dans la conscience collective française. Pour une majorité de la population, le Palestinien est un persécuté, un opprimé qui a tout perdu et qui mérite d’être aidé.» C’est certes un sentiment collectif que l’on reconnait aussi, au Québec, et je pourrais m’expliquer là-dessus, sur l’annexion de Jérusalem par exemple, sur une série de victoires militaires israéliennes jamais conclues par des traités (sauf avec l’Égypte) et qui fondent, aux yeux d’Israël, son droit de ne pas respecter les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Waleed, lui, propose pourtant une solution saisissable à ce très long conflit israélo-palestinien, tant elle est évidente, et conséquente avec l’entièreté de son engagement: «Mais pour y parvenir, il faut d’abord éradiquer le racisme haineux qui alimente les deux camps et œuvrer pour sortir la judaïté et l’arabité du vocabulaire des deux peuples afin qu’ils puissent partager le même espace géographique, le même lieu de travail et la même école. Une mission qui passe nécessairement par la promotion de la laïcité.» Non seulement ces lignes sont encore une fois superbes, mais elles sont d’une générosité exemplaire. 

«Internet sera la tombe des religions», affirme Waleed Al-Husseini. Je n’en suis pas si sûr. Mais lui a eu la compétence remarquable de se servir de la toile avec un talent hors du commun pour se permettre d’y rêver. Du moins l’espère-t-il encore. Je le répète: Waleed est un homme de savoir et de paix.







vendredi 20 mars 2015

Retour à Reims: quand la lecture d'un livre bouleverse ses repères


Didier Eribon, septembre 1989: expliquant sa biographie de Michel Foucault dans un épisode d'Apostrophe.





Clarification préalable:

J’ai écrit ce texte en statut Facebook, il y a quelques jours. Mais comme je reste tout aussi épaté par la lecture d’Eribon, et parce que son livre est étroitement lié à celui d’Édouard Louis dont j’ai trop brièvement parlé le 1er juin 2014, je me permets (même si j’avais décidé de mettre fin à ce blogue !) de le reproduire ici. J’en profiterai peut-être pour réanimer Choses vues, lui donner un second souffle. On verra.

*

J’ai terminé la lecture, la nuit dernière, de Retour à Reims, de Didier Eribon.

Je ne suis pas quelqu’un de très cultivé; je suis, plus modestement, quelqu’un qui lit, depuis toujours, effectuant du reste des choix de lecture très éclectiques (souvent des livres d’Histoire, quand même, c’est mon métier !) C’est ce qui explique, probablement, — mais ça reste incroyable, gênant à avouer, — que je ne connaissais pas du tout Didier Eribon, jusqu’à ce qu’Édouard Louis lui dédie En finir avec Eddy Bellegueuele, et qu’une amie attire mon attention sur l’importance de Retour à Reims, autobiographie critique, pratiquement un essai, en fait, publié en 2009.

Eribon est sociologue, gay, de gauche, de mon âge, et je ne le connaissais pas du tout — je me répète là-dessus, parce que j’ai honte d’avoir été, dans ma vie, un intellectuel si paresseux, tout le contraire d’Eribon, d’origine ouvrière tout comme lui; mais lui a «rompu» avec la culture de ses origines, s’est exigé d’apprendre à lire comme on apprend le «beau», en se disciplinant, en s’y obligeant. Il a assimilé la langue de la bourgeoisie qui, trop souvent, n’est que le seul instrument de la connaissance acquise et transmise: Eribon, aussi tôt qu’à ses 16 ans, s’est mis à lire beaucoup, longtemps, avec passion, les meilleurs auteurs qui soient — Sartre, Bourdieu, Marx, Dumézil, Lévi-Strauss, Foucault, Foucault surtout, à ce qu’il m’a souvent semblé…

Eribon est par ailleurs gay, théoricien de la culture gay, «queer», entre autres; il est aussi homme d’une gauche radicale, authentiquement marxiste (avec un court passé trotskyste), très hostile au Parti socialiste français et à la dérive néoconservatrice qui a — écrit-il — contaminé ce parti (tout comme les journaux Libération, et le Nouvel Obs) jusqu’à le rendre dégoûtant. Il y a là, dans son livre, la base théorique même sur laquelle une certaine gauche québécoise s’est fondée pour discréditer le Parti québécois, et en faire un parti de droite merdique, infect, objet de toutes les haines générées par l’injustice fondamentale du système … Et je ne connaissais pas Eribon !

Et pourtant, je retrouve, dans son livre, de grands pans de ma vie, quand il parle de la séparation nécessaire, obligatoire, qu’il faut faire avec son milieu d’origine, pour prendre sur soi, en soi, son orientation sexuelle propre — ce que j’ai fait, ça, oui, du moins j’ai la naïveté de le croire — ou quand il décrit des expériences systémiques de violence faite aux gays et de l’homophobie conséquente que beaucoup de gays développent contre eux-mêmes («je ne veux pas rester dans le ghetto» [à Montréal, dans le «Village»], «je ne veux pas que ça paraisse», «j’aime autant qu’on ne le sache pas», vous voyez le genre, on s’y reconnait, souvent…)

Il y a également, dans ce livre, ce qui prétend renouveler la gauche, le concept même de gauche, telle qu’elle se doit d’être maintenant, et ce qui a certainement nourri Françoise David, Jean-Marie Fecteau ou Gabriel Nadeau-Dubois — parce qu’Eribon, bien sûr, parce que Foucault, tout autant: la réorganisation de la contestation, la réorganisation des alliances populaires, faites d’efforts de mobilisation de masse, suffisamment radicales pour casser les vieilles habitudes: «Mais sans doute un certain nombre d’événements importants — grèves, mobilisations, etc. — devront se produire pour qu’une telle réorganisation advienne: car on ne se dissocie pas aisément d’une appartenance politique dans laquelle on s’est mentalement installé depuis longtemps (…) et l’on ne crée pas du jour au lendemain une autre appartenance, c’est-à-dire un autre rapport à soi et aux autres, un autre regard sur le monde, un autre discours sur les choses de la vie.» (pp. 142-143)

S’il n’y avait que ça ! Je ne m’essaierai pas, ici, à faire de la «littérature» pour parler de littérature. Mais tout de même faut-il dire que l’écriture d’Eribon est (à mon humble avis) d’une extraordinaire beauté: j’ai dit à mon copain, quand, il y a quelques jours, je commençais la lecture de Retour à Reims, que c’était de la poésie, une véritable expérience sensuelle, que c’était, à le lire, comme écouter une sonate de Mozart. L’image n’est pas fameuse: je ne la retire pas pour autant. C’est ce que j’ai ressenti, c’est ce que j’ai pensé, de la première à la dernière page de ce livre magnifique et puissant.

Je ne suis bien évidemment pas d’accord avec tout ce qu’affirme, sans hargne du reste, ce sociologue de renom: je ne partage pas du tout sa haine de la psychanalyse (de Freud, de Lacan), que lui perçoit comme une prison psychique élevée non seulement contre les «malades», mais contre les pauvres eux-mêmes. Lire Freud, lire François Péraldi par exemple, c’est lire la dissidence dans ce qu’elle a de plus extrême. Je ne crois pas, je n’ai jamais cru que l’homme ne soit que «social», même si je suis sûr de l’universalité des processus psychiques — par exemple, de l’universalité de la relation œdipienne. La psychanalyse, en soi, est un acte de courage, de rupture et de libération. Il y a de ces dominations qui sont privées, secrètes, et qui appauvrissent terriblement, j’en sais quelque chose. (Mais bien sûr, il y a des thérapeutes qui sont «moraux», et la gauche soviétique en a testé naguère quelques-uns !)

Eribon, comme de juste, ne parle jamais du Parti québécois, et de la question nationale, au Québec. Même de centre gauche, et très modéré, le Parti québécois propose une rupture essentielle, nécessaire parce que spécifique au peuple québécois, à son histoire de nation-classe et à sa libération — au renversement d’une domination séculaire, même si, depuis les 50 dernières années, la société québécoise a beaucoup changé, sans renverser pour autant l’aliénation profonde qui l’a, de longtemps, imprégnée. C’est là la raison principale pour laquelle je ne pourrais suivre Eribon jusqu’à adhérer à Québec Solidaire (même si je ne suis pas dupe de la stratégie politique du «printemps érable» de 2012, qu’Eribon justifie parfaitement bien sans en être, et même si, de ce fameux printemps, j’ai été totalement solidaire.)

Et pourtant, et pourtant, quand je pense au lieu de travail qui a été le mien, quand je pense aux discours idéologiques de certains de mes collègues, parfois à leur homophobie rampante, parfois à leur mépris de ce qui n’est pas eux et elles dans ce qu’ils ont d’installé, c’est dans ces lignes d’Eribon, magistrales, que je me reconnais le plus:
… «Le dégoût que j’éprouve encore (…) pour ce monde où l’on humilie comme on respire, et la haine que j’ai conservée (…) pour les rapports de pouvoirs et les rapports hiérarchiques. (…) [C’] est le monde bourgeois qui s’y montre dans toute sa satisfaction de soi (une satisfaction consciente, à n’en pas douter).» (p. 102-103) 

mercredi 22 octobre 2014

CAS D’EXCEPTION: À PROPOS DES ÉVÉNEMENTS D’OTTAWA


Photo Reuters



(Billet d’abord publié sur Facebook. Mais les événements d’Ottawa, en ce 22 octobre 2014, étant exceptionnellement graves, cela excuse, certainement, que je reproduise ici mon texte, sans autre prétention que de garder intactes sa tête et ses idées.)

… « J’ai une irrésistible envie d’écrire quelques mots pacifiant — hasard inconséquent un peu plate, quelques jours à peine après avoir fermé mon blogue Choses vues. Quelques mots pacifiant, et pacifiques. Allons-y, risquons-nous, sans haine, autant que possible, y compris dans les commentaires que je pourrais, peut-être, recevoir comme gratifications désagréables…

J’espère que les événements d’Ottawa (et de Saint-Jean-sur-Richelieu) ne dériveront pas d’abord en une agression réactionnelle contre la pensée, l’analyse, la réflexion, le savoir et le souvenir. Qu’on ne répondra pas au fanatisme par le dogmatisme, qui n’aurait ni de sens ni de raison, faute de quoi la recherche et l’éducation deviendraient radicalement inutiles, sinon dans des cercles intellectuels tragiquement fermés sur eux-mêmes.

J’espère aussi qu’ils ne seront pas prétexte à une agression contre les libertés les plus fondamentales, les plus essentielles, même s’il faut, par delà tout, assurer, bien sûr, la sécurité de tous, ici au Canada, mais aussi ailleurs, de par le vaste monde, complexe, trop souvent saigné à blanc par ceux qu’on a appelés, très justement, les «bourgeois conquérants», détail sanglant qu’on oublie trop souvent, sous le coup de l’émotion scandalisée, quand l’horreur frappe non pas au loin, mais juste à la porte d’à-côté…

J’espère encore que ces événements d’Ottawa n’éteindront pas, pendant un temps toujours trop long à espérer, l’avenir d’un monde qui doit absolument, s’il veut être en paix, être d’abord mieux compris, plus juste, plus équitable, plus respecté et plus libre. (En 2008, souvenons-nous, le candidat Obama se disait prêt à parler à tous les ennemis des États-Unis, et de l’Occident, pour chercher à comprendre et à désamorcer la haine… Où en sommes-nous, Monsieur le Président, du dialogue que vous aviez heureusement proposé ?)

Ces événements sont évidemment témoins de notre époque, et notre époque est le produit de l’Histoire, au moins de celle du dernier siècle, et des erreurs graves, par exemple, qui ont ponctué la Première Guerre mondiale au Moyen-Orient: je pense à la trahison des Anglais (et des Français) face au monde arabe de l’époque, — c’était en 1919, au moment et en suite du traité de Versailles — et au colonialisme qui s’est rapidement déployé dans un espace politique et culturel qui aurait dû être libre, constitué, et capable d’assumer son destin propre…

C’est en prof d’Histoire que j’écris ces quelques lignes, pas nécessairement en homme de la gauche québécoise. C’est pourquoi j’espère enfin qu’il y a encore place pour l’esprit des Lumières dans ce terrible XXIe siècle. Très franchement, je n’en doute pas: il y aura toujours à faire usage de responsabilité critique pour que survivent le bon sens et la lucidité, généralement (et heureusement) proches de l’incroyance, une fois passés le choc, la terreur, l’incompréhension de l’indicible et de la barbarie, et le deuil douloureux des nôtres… »

 

lundi 20 octobre 2014

VOILÀ DONC LA FIN DE CE BLOGUE !

Il y a près de deux mois que je n’ai plus rien écrit sur ce blogue. Il est temps que j’en tire l’inévitable conclusion: ce carnet virtuel prend fin avec ce dernier message.

Hors de question, cependant, que je le retire du réseau Internet. Il y a, de-ci de-là, des billets dont je suis content, auxquels je tiens, qui méritent de rester en ligne, même s’ils ne trouvent que peu de lecteurs, noyés que sont ces articles dans l’incroyable encombrement de textes numérisés en tous genres qui pullule (qui pollue ? qui tétanise ?) l’autoroute de l’information.

Depuis sa parution en juin 2011, Le nu masculin en peinture [http://chosesvues-rpl.blogspot.ca/2011/06/le-nu-masculin-en-peinture.html] est presque continuellement resté en première place des articles les plus consultés (et lus ?) du blogue. Affaire de sexe, bien sûr: même les corps d’hommes ont leurs inconditionnels, et on ne leur en fera pas de reproches… Mon intention n’était pourtant pas de stimuler l’instinct érotique du lecteur, bien au contraire ! Cependant, ce que j’ai écrit, avec passion, et qui a été, de beaucoup, le plus lu, a été ma Réponse aux cent intellectuels contre la Charte, publiée le 8 septembre 2013. [http://chosesvues-rpl.blogspot.ca/2013/09/et-pourtant-elle-tourne-une-reponse-aux_8.html] C’était un peu prétentieux de ma part, que de souhaiter répliquer à certains des auteurs du brûlot, prétendument antiraciste, qui avaient pour eux la notoriété (et souvent, la crédibilité) de leur nom et de leur profession… Et pourtant, ma réponse a été lue, par milliers, si je me fie aux statistiques de Google. J’avais tiré profit, il faut bien le dire, de la générosité (et du partage) de lecteurs abonnés à mon compte Facebook, où j’avais fait la «promotion» de ma réflexion laïque favorable à la Charte, parce qu’athée. La religion a gagné; elle est là pour rester, encore longtemps, au nom d’une tolérance anti-scientifique, où une bonne partie de la gauche s’est (à mon humble avis) discréditée. C’est certes là une des raisons pour lesquelles je mets fin à ce blogue. Je ne me reconnais plus dans ce monde qui confond chouannerie religieuse et révolution. Ce n’est pas mon truc. J’écrirai ailleurs, autre chose, qui me ressemblera davantage.

Dernière remarque, finale: je voulais, quand j’ai lancé ce blogue, en janvier 2011, n’écrire que de courts billets, sur des choses vues, ou lues, très immédiatement, presque journellement. J’ai raté là mon objectif. Je croyais par ailleurs que Choses vues constituerait un titre original ! J’aurais dû vérifier avant que de lancer le blogue. Depuis Victor Hugo, des Choses vues, il y en a des tas, sur Internet en trop grand nombre. Je me suis là tiré dans le pied ! Quoi qu’il en soit, ça restera quand même presque quatre années de Choses vues, avec plus de 130,000 visites virtuelles à ce jour: c’est déjà pas si mal, pour l’obscur inconnu que je suis.




dimanche 31 août 2014

APOLOGIE DE L’IGNORANCE






Source: http://www.en-quete.net/index.php?no=6&page=5




« — Ce qui me passionne dans l’art brut, attaqua-t-il comme si une interview commençait, c’est la liberté. La pureté. Tu sais comment Dubuffet le définissait ?
Narcisse fit poliment « non » de la tête.
L’autre poursuivit sur un ton moqueur :
— « Nous entendons par là des ouvrages artistiques exécutés par des personnes indemnes de toute culture artistique. De l’art où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » Pas mal, non ?
Il cracha une grosse bouffée [de fumée] et devint soudain sérieux.
— Le seul poison, fit-il à voix basse, c’est la culture. Elle étouffe l’originalité, l’individualité, la créativité. (Il brandit son cigare.) Elle impose son putain de message politique ! »


- Jean-Christophe Grangé, Le passager

Cet extrait d’un roman de Grangé me rappelle un article, écrit pour L’Ordre (éphémère et brillant journal des années 1930, publié par Olivar Asselin), où Claude-Henri Grignon défendait l’idée qu’une «littérature nationale canadienne-française», réelle, substantielle, originale, ne pourrait naître que de la plume d’un ignorant — entendons, d’un auteur qui ne plagierait pas les écrivains français, qui ne les aurait pas même lus.

Réjean Ducharme ? Michel Tremblay ? Des archétypes de fantastiques — et nécessaires — «ignorants» risquant la littérature québécoise, alimentant l’effervescence créative des années de la Révolution tranquille ?

Auparavant, Claude-Henri Grignon s’était, dit-on, censuré, dans l’écriture d’Un homme et son péché. Quant au journal L’Ordre, il avait été condamné, en chaire, par le cardinal Villeneuve lui-même, primat de l’Église canadienne, et Asselin avait dû fermer boutique, non sans un petit sarcasme assassin contre «l’infâme»…

Le «soi» est brut, dans tous les cas de personne, seul lieu de rébellion véritable. Sinon, il n’est que de la copie, rampante, aliénée. C’est là une théorie dense, certes discutable, mais surtout libre. À lire Ducharme, Tremblay, et bien d’autres, on en sort facilement convaincu. Il y a un risque, toujours, à ce que la culture, (l'érudition, la civilisation), soit comme la religion, qu’elle enferme le créateur dans un dogme et qu’elle (le) tue.




mardi 3 juin 2014

MERCI À VOUS






Fabuleux cadeau de la vie: un collègue de travail m’exprime sa gratitude, dans le cadre de la campagne Merci à vous, lancée récemment par la CSN. Je vois ça, lis ça, m’étrangle (presque) sous l’émotion ! Et j’entends Édith Piaf qui chante: Non, rien de rien, non, je ne regrette rien… (si ce n’est de ne pas en avoir fait davantage encore, quand il le fallait). Merci, mille fois, François ! Il y a de ces prix qui valent bien toutes les médailles du monde.

Formidable idée, que celle de lancer un vaste mouvement de reconnaissance, adressée à celles et ceux qui, travailleurs de la fonction publique, rendent tous les jours les services indispensables à la population, souvent avec passion, et toujours dans l’ombre. C’est une initiative exceptionnelle, qui renverse ce qu’il y a d’odieux dans la prétendue sociale démocratie, où ce sont invariablement les petits pouvoirs, «patrons», «cadres» et autres personnes en quête d’autorité contraignante (et «neutre», comme de juste !) qui s’autocongratulent, se récompensent, se promettent de lucratives carrières, sans jamais mettre les pieds (par exemple) dans une classe, ou dans un bloc opératoire.

Je rêve du jour où le modèle de démocratie directe, mise de l’avant par l’ASSÉ, remplacera cette incroyable absence de gouvernement démocratique qui caractérise l’administration de nos services publics.

Nous n’en sommes pas encore là, tant s’en faut !

Les négociations des conventions collectives sont indispensables, bien sûr, incontournable (et très, très difficile) marche avant vers la démocratie sociale. Mais ce sont d’habituelles équipes spécialisées qui font l’essentiel du travail, sans compter que, depuis 1983 (l’année des fameux décrets du gouvernement Lévesque), les négos s’achèvent la plupart du temps par quelque loi spéciale — et une intoxication médiatique dirigée contre les employés de l’État.

Mais on peut donner du pouvoir à celles et ceux qui fournissent les services publics: commencer par leur dire merci, directement, parfois en les identifiant, les reconnaître pour ce qu’ils font, pour l’indispensabilité de ce qu’ils accomplissent, jour après jour, c’est déjà leur donner un certain pouvoir sur le travail même qu’ils effectuent. La valeur reconnue par les pairs, le mérite avéré par celles et ceux qui bénéficient de la fonction publique, seront toujours immensément plus gratifiants qu’une montre ou un chandelier offerts à petit budget, à chaque vingt ans de carrière !

Dire merci, c’est exercer un fantastique contre-pouvoir. 


Merci, François. Cette photo, ton sourire, ton message, c’est trop exceptionnel pour que je laisse passer ce moment de bonheur, sans souligner, publiquement, la chance que j’ai qu’un collègue, et pas n’importe quel, ait pensé à moi.





dimanche 1 juin 2014

POUR EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE





Je viens tout juste de lire, en quelques heures, le petit livre d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014).

Je suis bouleversé, comme après toute lecture importante, encore qu’important à ce point soit un fait littéraire plutôt rare. Ce roman autobiographique me rappelait Les mots pour le dire, de Marie Cardinal — en apparence deux romans très différents, et pourtant parlant tous deux de violence, de celle faite aux jeunes filles qui deviennent des femmes, de celle faite aux jeunes garçons qui deviennent des hommes, et pas nécessairement de ces «durs» qui plaisaient tant, naguère, à l’image virile qu’idéalisait le réalisme socialiste. Fallait voir ce qu’il en coûtait, d’êtres humains broyés pour l’exemple. Édouard Louis, tout comme Marie Cardinal, règle son compte avec la tyrannie de l’image, et bien sûr (et surtout), avec la violence sexuelle.

J’ai fouillé, et lu, aussi, ce soir, le texte de plusieurs interviews qu’a données Édouard Louis, pour expliquer son livre. Il ne m’a pas toujours convaincu, sauf si la poésie de l’écriture est, de quelque manière qui m’échappe un peu, une forme d’amour et d’indulgence. Je n’en suis pas certain. La révolution ne pardonne que rarement.

Je ne sais trop si le hasard fera qu’Édouard Louis lira ce très court article de blogue. Si jamais il me lisait, je voudrais tant et tant lui dire que je le crois, que je l’aime, et que je n’ai que rarement autant admiré, avec autant d’affection et de solidarité, j'insiste, de solidarité, l’auteur remarquable qu’il est, du récit stupéfiant qu’il a écrit.

Il y a de ces courages qui ne mentent jamais.







vendredi 30 mai 2014

LA RELIGION EST LÀ POUR RESTER


... Mahou-Lissa, double entité masculine et féminine, est le dieu créateur, le dieu des dieux ...
Source: http://amikpon.net/togou19.htm





Tout récemment, je mangeais avec une copine qui a milité pour le Parti québécois, dès que Mme Pauline Marois en est devenue cheffe. Elle n’avait jusqu’alors jamais été membre de quelque parti politique que ce soit. Elle s’est ralliée au Parti québécois par conviction indépendantiste et surtout, je crois, par engagement féministe.

Elle m’a raconté qu’elle a lu, lors d’une réunion d’un exécutif régional du PQ où elle militait, la conclusion d’un de mes textes de blogue, favorable à cette Charte de la laïcité, que le gouvernement de Mme Marois proposait à législation à l’automne 2013. C’était un texte passionné, où j’expliquais que mon appui à la Charte procédait de mon athéisme, aussi de mon agnosticisme (un peu freudien) qui exclut de fait toute compromission de l’État, de ses lois et de ses services, avec une supposée morale divine et ses commandements, comme fatalement supérieure à quelque norme humaniste que ce soit, peu importe la religion monothéiste qui les dicte.

Ma copine m’a dit: «J’ai lu ton texte. Il y a eu un lourd, long silence. Et j’ai compris qu’on n’en était pas encore rendu là: la neutralité religieuse de l’État, peut-être, mais l’irréligion, radicale ? Certainement pas reçue par l’ensemble de nos compatriotes citoyens, et pas même chez les militants les plus actifs du Parti québécois.»

J’étais sidéré d’entendre l’anecdote, éclairé aussi. Nous n’en étions pas encore là, à rompre avec Dieu. Ce n’était pas ce que, comme peuple, pris dans sa majorité tout au moins, nous comprenions de la Charte. C’est vrai qu’il s’en trouvait, beaucoup, pour considérer certains signes religieux ostentatoires comme moins tolérables que d’autres. Et il s’en trouvait, plus encore, pour refuser quelque religion que ce soit, qui puisse remettre en cause, et menacer, l’égalité juridique durement acquise entre les hommes et les femmes. Mais comprendre la Charte de la laïcité comme un pas irréversible vers la mort de Dieu, évidente créature historique, et comme un renforcement singulier de l’humanisme, exigeant de nous tous plus de justice intentionnelle que jamais, il y avait à douter que nous en soyons réellement rendus là. «Il y a eu un lourd, long silence.»

Ce n'était pas tant le modèle pluraliste, canadien ou québécois qui résistait, que cette révolution fondamentale d'admettre, une fois, enfin, que les religions sont toutes des produits de l’histoire; d’admettre qu'il n'y a pas de Dieu, pas même nommé Chose, tel que l'Homme l'a projeté et auquel il obéit. Et qu’on a dû constater qu’une partie importante de nos compatriotes considérait comme inimaginable de considérer que les droits à l'égalité des sexes et à l’égalité des religions, y compris dans leurs exigences, puissent être enfreints, pour en soumettre, par exemple, l’un, immatériel, à l’autre, de principe humaniste. C'était déjà le but des accommodements raisonnables, destinés à assurer l'égalité entre le droit aux convictions et pratiques religieuses, avec tous les autres droits fondamentaux. Ce que proposait le gouvernement de Mme Marois était une rupture fondamentale, d’essence républicaine, une et indivisible, de langue et de valeurs communes; un contrat social plutôt que moral, consensus athée, sans symboles ostentatoires du tout. 

Or la monarchie avait déjà fixé ses règles: sur la prière avant la tenue de conseils municipaux, sur le port du kirpan à l’école, du niqab devant les tribunaux… La Commission Bouchard-Taylor prétendait même ne maquiller que la monarchie (l‘Autorité contraignante), et qu’elle seule, d’athéisme, et par conséquent d’absences de symboles religieux: au peuple, et au peuple seul, désormais, l’existence «par la grâce de Dieu», et le droit de croire à n’importe quoi.

Le Parti québécois était-il conscient de l’ampleur de la «révolution» qu’il proposait ? Je ne sais pas. N’empêche. Nous avons choisi, à droite comme à gauche, le pari de Dieu et de ses contraintes: et cette terrible défaite de la Charte, et celle du gouvernement de Mme Marois, le 7 avril dernier, repoussent à un très lointain avenir tout essai d’organiser une société sagement humaniste, plus juste et socialement meilleure. La religion est là pour rester.

Nous en serons donc, encore, et pour longtemps, à la religion qui incarne et soutient l’ordre social, et l’inégalité fondamentale qui le caractérise. Nous en serons encore à considérer les êtres d’exception comme des personnes à morale essentiellement spirituelle, des sortes d’élus de Dieu, peu importe la religion du Dieu qui les présente comme «saints». Nous en serons encore à considérer le travailleur athée, luttant pour la justice au nom de sa seule et unique vie, trop courte, et terminale, comme un être isolé, socialement dangereux, un peu cinglé. Nous serons toujours largement instruits, comme les illettrés du Moyen Âge, par les monuments religieux et patrimoniaux qui donnent formes, convictions et civilisation aux territoires où ces monuments sont édifiés, et où ils se répartissent, d’autant plus solides qu’ils sont souvent couverts de pierres de taille gravées de «messages». Nous n’avancerons vers l’athéisme qu’à petits pas, et que pour les Autorités contraignantes, qui savent bien, elles, de quoi il en retourne, de Dieu, et qui n’en ont guère besoin pour disposer à leur guise de leur puissance de contrainte. Il y a quelque chose d’incroyablement déroutant à ce que la violence des notables, des exploiteurs, des contrôlants, prétende se draper, elle et elle seule, dans un athéisme qui refoule le bon peuple vers la crédulité, plus aliénante que jamais, plus néolibérale que jamais.

Mais c’est comme ça; et c’est comme ça pour durer encore longtemps.


P.-S.

Ce texte est d’abord, pour l’essentiel, paru sur Facebook, en cercle fermé. Il était hors de question que je le publie, sur ce blogue, sans l’accord de l’amie qui m’avait raconté l’anecdote centrale de ce texte. Je publie ici, avec son accord, non seulement l’article, revu, paru sur Facebook, mais la superbe réponse qu’elle m’a faite.


Apostille de la copine

Mon ami Richard me fait l’honneur de citer un brin de notre conversation dans ce texte … permettez que je mette mon grain de sel.

Le texte dont j’ai lu quelques passages à mon exécutif régional du PQ est celui que Richard a publié le 8 septembre 2013 sous le titre ET POURTANT ELLE TOURNE … Il y prenait effectivement position en faveur de la Charte en invoquant son athéisme, mais aussi en situant l’enjeu dans un contexte républicain. Il écrivait :

À les lire attentivement, et à les en croire, les Cent se seraient opposés, autrefois, aux principes mêmes de la Révolution française, parce qu’ils […] auraient regardé la déchristianisation comme une menace aux droits universels de l’homme quant à l'exercice des religions. En fait, tout leur raisonnement part de cette apriorité, s’appuie sur cette conviction de base, qu’il y a la possibilité de Dieu. Or s’il y a Dieu, il y a une vérité révélée, et fatalement, une Loi au-dessus de toutes les lois humaines. Ça ne peut pas être autrement. Accepter Dieu, c’est reconnaître sa « suprématie », comme le dit expressément la Constitution canadienne, en parfaite logique, d’ailleurs. 
  
C’est ça d’abord qui m’avait frappée. Car à mon avis, c’était ça, l’enjeu véritable … et Richard était le seul … LE SEUL … à en traiter.

J’avais dit aux gens de mon exécutif : Je vous propose le texte d’un blogueur qui situe très bien l’enjeu qui nous occupe en rappelant que la laïcité est la caractéristique d’un État républicain. Le Québec aspire à être une république. C’est ce qui nous distingue du Canada anglais, surtout dans sa mouture actuelle,  qui cherche à préserver une structure coloniale, de type monarchiste, qui pose Dieu au point d’origine de sa hiérarchie …

J’avais développé un peu, lu quelques passages du texte de Richard et puis, arrivée à la fin, j’avais lu haut et fort la déclaration percutante par laquelle il concluait : 

Ça n’existe pas, dieu, ça n’existe pas les commandements de dieu, ça n’existe pas les interdits de dieu, ça n’existe pas les froncements de regard de dieu, ça n’existe pas les exigences de dieu, ça n’existe pas les punitions de dieu, ça n’existe pas les prescriptions de dieu, ça n’existe pas, rien de ça, pour une raison bien simple, ça n’existe pas, dieu …

Arrêtons-nous un moment ici pour admirer cette phrase! C’est écrit comme une réplique de théâtre. Il y a une progression, une montée d’intensité, une scansion, un rythme … et puis à la fin, vlan! ça tape dans le mille!

Je l’ai dit comme on dit une réplique de théâtre et je peux en attester : c’est un texte fort, jouissif, cathartique. Et qui a eu de l’effet. Quand je me suis tue, il y a eu pendant quelques instants, un silence de mort et – je vous jure – le pivot du monde a tremblé!

Parce que dire, comme ça, que dieu n’existe pas, c'est beaucoup plus que d’affirmer son athéisme … c’est tenir un propos absolument révolutionnaire. Dieu, c’est la figure du père par excellence. C’est l’ancrage, la clé de voûte du patriarcat, cette construction de l’esprit qui a cours depuis quelques millénaires et en fonction de laquelle  on interprète la réalité qui nous entoure. Dire que dieu n’existe pas, c’est enlever la clé de voûte et prendre le risque que tout s’écroule comme un château de cartes. Il faut être très, très fort pour s’approcher du gouffre à ce point-là sans trembler.  C'est à cette révolution-là que nous ne sommes pas prêts : ni le PQ, ni les Québécois ni le reste du monde d’ailleurs, d’où les mouvements régressifs auxquels nous assistons actuellement. Pour qu’elle ait lieu, cette révolution, il va d’abord falloir qu’on se mette à la tâche de repenser le monde, de proposer une autre construction de l’esprit, une autre interprétation de la réalité qui nous entoure. C’est une tâche colossale, mais passionnante et qui vaut bien la peine qu’on s’y consacre.

Un dernier mot … Je pense que mon ami Richard n’est pas conscient de sa force. C’est un homme qui s’est fait lui-même, hors des prescriptions du patriarcat … sa force n’est pas machiste, mais elle est bien réelle. Il se tient au bord du gouffre, sans trembler … c’est beau à voir et c'est inspirant.






jeudi 24 avril 2014

L'INDÉPENDANCE DU QUÉBEC EST UNE RÉVOLUTION




Décembre 1961, il y a (presque) 53 ans. Pierre Bourgault s’adresse aux tout premiers indépendantistes, réunis à la salle de la Fraternité des policiers de Montréal. Le Québec est alors plongé dans la Révolution tranquille, que Bourgault ne renie pas, loin de là. Mais c’est à une tout autre révolution, essentielle, fondamentale, faisant (douce) violence à l’aliénation collective canadienne-française, qu’il fait appel, et à laquelle il rattache le mouvement indépendantiste québécois naissant. Peut-être est-ce mon âge qui fait ma conviction; peut-être aussi ma formation et ma sensibilité d’historien, et peut-être est-ce encore l’origine sociale modeste qui est la mienne: reste que je crois toujours vrai le contenu de ce discours, toujours exacte l’analyse qu’il propose, toujours nécessaire en lui-même le projet que Bourgault soumet au peuple du Québec pour sa libération.

… « Mais malgré tout, et que cela plaise ou non, nous sommes la Révolution. Expliquons-nous bien vite avant que quelques-uns se mettent à crier qu’on veut les assassiner. (…) ll est indéniable que l’indépendance apportera un changement assez brusque dans la politique et le gouvernement du Canada, comme dans ceux du Québec. (…) Mais il y a le petit mot « violent ». 

La plupart d’entre nous, et c’est normal, réagira devant ce mot en jetant les hauts cris, en jurant qu’il y a assez de guerres dans le monde sans en faire une ici, en s’imaginant des tableaux pleins d’horreurs et de détresse, en exhortant les séparatistes à rester calmes, et en voyant déjà les armées s’affronter. Beaucoup d’entre vous savez comme moi qu’il n’est d’ailleurs pas nécessaire de prononcer ces mots pour que tout de suite on imagine le pire. Aux yeux de certains, nous sommes méchants, sanguinaires et barbares, et c’est l’arme au poing que nous voulons atteindre notre but. 

Rassurez-vous, nous n’avons pas de ces intentions. Notre action n’en est pas moins violente et le deviendra sans doute encore plus. Il existe à côté de la violence purement physique que nous réprouvons fortement, une violence faite à l’esprit, à l’intelligence des hommes. C’est cette violence que nous pratiquons pour arriver à changer la politique et le gouvernement de notre pays. C’est l’esprit que nous attaquons, et c’est avec les mots et la raison que nous nous battons. Et notre raisonnement est violent parce qu’il s’attaque à détruire des préjugés, des complexes de l’intelligence qui, trop souvent, chez beaucoup de personnes, leur cachent la réalité des circonstances et du contexte dans lesquels elles vivent. (…)

C’est dans ce sens que nous pouvons dire que nous sommes la Révolution.

Révolution pacifique, mais Révolution quand même. Révolution dans la raison et les sentiments, Révolution dans les habitudes, dans les structures, dans les cadres. Passage brusque et violent de la honte à la dignité. Passage brusque et violent de la médiocrité à la fierté. Passage brusque et violent de la servitude à la liberté. C’est ça la Révolution. »


Source: Paul Terrien, Les grands discours de l’histoire du Québec, pp. 310-312







dimanche 20 avril 2014

PIERRE LAPORTE: ENTRE LA FADEUR ET LE DRAME




Du livre que mon ami et collègue Jean-Charles Panneton a publié en 2012,  biographie politique de l’ancien ministre libéral Pierre Laporte, la première chose qui étonne, chez cet historien encore jeune, c’est pourquoi, mais pourquoi donc avoir choisi comme objet d’études Pierre Laporte ? Qui s’en rapporte encore maintenant à une quelconque doctrine de Pierre Laporte, à une vision qu’il aurait eue du Québec contemporain, et de son avenir ? À tout prendre, n’eût été sa mort tragique, Laporte ne serait vraisemblablement reconnu que pour sa carrière de journaliste de combat, et son opposition systématique au premier ministre Duplessis, au Duplessis catholique d’imitation, au Duplessis socialement rétrograde des années 1950.

Mais hélas pour Pierre Laporte, politicien de carrière et de talent, remarquable parlementaire, et qui adorait ce métier, c’est la Crise d’octobre 1970, et c’est son assassinat par le Front de libération du Québec qui l’auront rendu célèbre à jamais.

Et ce sont effectivement les pages du dernier chapitre du bouquin, très fouillé, de Panneton, portant sur la mort tragique de Laporte, qui sont les plus émouvantes. Le style de Panneton devient sobre, les phrases courtes, masquant à peine l’émotion de l’auteur. Le drame du meurtre politique,  presque sacrificiel, est avivé par quelques documents restés célèbres, les lettres du ministre envoyées à Robert Bourassa, qui aurait pu le sauver, et à sa femme, isolée dans un hôtel chic de Montréal, les témoignages post-mortem des proches de Laporte, qui n’ont peut-être jamais pardonné l’abandon auquel a été contraint leur père au nom de la raison d’État... Ce dernier chapitre de Jean-Charles Panneton règle leur compte, une fois pour toutes, on l’espère, aux théories conspirationnistes qui survivent encore et encore, au grand découragement d’anciens felquistes eux-mêmes, «qui étaient là», protestent-ils, et qui désespèrent qu’on invente n’importe quoi à leur propos, à leur exacte participation aux faits, à leur responsabilité première dans ces événements terribles. Panneton fait la part belle aux enquêtes publiques qui ont aussi vidé de tout contenu un tant soit peu crédible les théories présumant d’un complot d’État dans l’affaire d’Octobre 1970.

Quant au corps du livre, à la biographie de Pierre Laporte, que je connaissais peu, j’ai adoré le lire. Le problème n’est ni dans la documentation, abondante, rigoureusement traitée, ni dans la reconstitution d’une vie que Panneton a effectuée avec talent. Il est dans la médiocrité intellectuelle d’un personnage qui a grondé, tonné, s'est souvent passionné, puis qui s’est rangé, s’est contredit, et qui n’a eu de fait ni système ni conviction stable; c'était ou bien Laporte le «nationaliste», voire même le «néonationaliste», dit Panneton, qui a flirté avec le projet constitutionnel d’un statut d’État particulier pour le Québec, ou bien le Laporte qui a pourfendu les choix politiques souverainistes de son «ami» René Lévesque.

Passé en politique active, Laporte est devenu un partisan, souvent au gré du vent et des humeurs des électeurs, en tant que tel un homme rusé, et rien de bien plus que ça. Sans sa mort tragique, que Panneton raconte clairement, brièvement, sans voyeurisme ni sans fausse pudeur, Pierre Laporte serait oublié aujourd’hui, sauf de quelques spécialistes, comme sont oubliés Bona Arsenault ou Claude Wagner, vedettes politiques de l’époque, aux côtés de Pierre Laporte.

Jean-Charles Panneton a fait du beau et du bon travail, qui m’épate. Son livre devient un indispensable pour qui veut mieux connaître la grande noirceur duplessiste, et la Révolution tranquille qui a suivi. C’est Laporte lui-même, l’homme politique, qui est, à mon humble avis, pâle et décevant.