vendredi 12 avril 2013

PEAU DE TAMBOUR



Je le connais, un peu, juste assez pour savoir qu’il est beau garçon, qu’il écoute beaucoup, beaucoup plus qu’il ne parle, et que le rêve de vie qui l’enfièvre et le préoccupe reste aux aguets, toujours. J’ai vu, le jour de notre seule vraie rencontre, Pierre-Yves saisir au passage, très vite, les bribes de récits qui l’éveillent, et qui pourraient, peut-être, s’immiscer dans l’existence telle qu’il la souhaite, appartenir pour de vrai à sa vie. De ces petits détails, je me rappelle très bien. (Il a dû, lui aussi, observer, se faire une idée de moi.) Quand j’y repense, à ce brunch chez Annie, je me dis que j’ai vu, de mes yeux, parce que j’étais attiré, fortement, et forcément ouvert à l’autre et curieux de lui, ce qui fait l’écrivain, ce dialogue permanent, inconscient, immensément solitaire, entre l’envie pressante du monde, et le détournement de désir vers l’écriture. 

Je connaissais le blogue que Pierre-Yves tenait à l’époque, je ne sais plus comment, bien avant ce brunch de blogueurs où nous nous sommes rencontrés. Cette nuit-là, celle de mon premier tête-à-tête purement littéraire avec Kevin Zaac — Pierre-Yves, je découvrais une écriture, magnifique, bouleversante, singulière ; j’étais sidéré. J’ai lu ses billets, les uns après les autres, pendant quelques heures, avec la même passion qu’on met à lire un roman imprévu, qui s’avère un grand roman. Je découvrais un écrivain, un poète, un artiste, un créateur, quelqu’un qui raconte sa vie comme une authentique tragédie, avec l’attente, inévitable, d’un dénouement. Tout l'art d'un suspense dramatique, avec la passion qui s’installe. Le lecteur remonte le temps, comme on le fait toujours, lorsqu’on lit un blogue, à l’envers de l’ordonnance du récit classique. Kevin Zaac (j’aime beaucoup son nom de plume) a parfaitement compris la forme qu’impose le blogue à l’écriture. Il est un des rares écrivains que je connaisse à avoir créé de la littérature en ligne, sans chapitre mais par billet, un genre nouveau, évidemment, aussi soumis à contrainte que pouvait l’être, il y a longtemps, la rédaction d’une histoire sur rouleau de parchemin.

Il y a eu quelques ruptures dans l’œuvre de PY/KZ. Des blogues ont subitement pris fin, puis se sont relancés à nouveau, prolongés à dire vrai, sous un nouveau titre. Ce soir, cette nuit, j’ai lu la toute dernière mouture : Peau de tambour, Un blogue de papier. Et toujours autant de talent. Et toujours autant de beauté. Et toujours autant d’une détresse qui supplie l’amour, qui lutte au corps à corps avec la fin. Le récit de Kevin Zaac est un arbre, qui n’a de sens que dans ses racines, solidement accrochées à un ravin. 

Adresse de Peau de tambour, Un blogue de papier: http://peaudetambour.wordpress.com




vendredi 5 avril 2013

L'OMBRE ENLUMINÉE DE KIM THUY


Capture d'écran, de l'émission Tout le monde en parle, Radio-Canada, le dimanche 31 mars 2013



Je lis tout le temps, souvent la nuit jusqu’à très tard; c’est ma lueur dans l’obscurité, les livres. Je lis, parfois rapidement, un livre après l’autre, sans plus chercher à documenter mon travail, une habitude, pourtant, que je perds difficilement. Alors je prends des notes, me promettant d’écrire, sur ce blogue, quelques billets «littéraires». Ce sont la plupart du temps des extraits qui fainéantent, sur Louis-Ferdinand Céline, sur Max Gallo, sur Chris Harman, sur Serge Bouchard, sur Erckmann-Châtrian, sur Armistead Maupin... Cette courte liste devrait faire sourire; elle dit tout.

Je lis tout le temps, mais, exception faite des livres d’Histoire, comme science, je lis comme un perpétuel ignorant. Je n’aligne que très rarement mes lectures sur l’actualité littéraire, et sur ce qui brille. De sorte que, voyez-vous, je ne connaissais pas Kim Thuy. Pas jusqu’à dimanche soir passé, quand elle a rejailli, sur le plateau de Tout le monde en parle, fluide, drôle, extraordinairement séduisante, être de lumière. Cette écrivaine a vendu des centaines de milliers d’exemplaires de Ru, elle a été célébrée par la critique, couronnée, plusieurs fois. Et je ne la connaissais pas. Mais je suis tombé amoureux (fou !) d’elle. J’étais certain d’aimer son écriture, et son récit: je me suis procuré Ru, de Kim Thuy, auteure québécoise (je suis fier d’écrire ça: «auteure québécoise»), Ru, petit livre d’une écriture poétique très épurée, et pourtant roman autobiographique très dense, spectateur d’une inimaginable tragédie, que j’ai lu, en deux nuits d’affilée. Je suis encore sous le choc. Et je suis encore séduit.

Kim Thuy raconte une famille, la sienne, constante malgré la guerre, la fuite, le déracinement, la reconstruction, comme si l’identité des personnes transcendait tout, survivait à tout, pays, culture, climat, même à la merde ignoble des camps de réfugiés de Malaisie, même aux matelas infestés de punaises qu’on a leur a offerts, de bon cœur, au Québec, terre d’échappée ultime d’un parcours terrible. Kim Thuy ne parle pourtant jamais, ou très peu d’elle, sauf peut-être, pour insister: je n’ai été, écrit-elle, qu’une ombre, j’ai été l’ombre de tous les miens, je les ai regardés, dévisagés, jugés, aimés, je connais leurs numéros, à tous. Mon roman est l’ombre de leurs vies, mon écriture a cette pudeur de l’ombre, je ne dessine que les contours essentiels, je respecte les replis, je préserve les visages qui ont dû se fermer, les mâchoires qui ont dû se serrer, les «cicatrices infligées».Ce roman en est un d’amour.

Ce roman est aussi un roman de guerre, de mort, de spoliation. Comment peut-on survivre à ces expériences d’indignités extrêmes, aux fins de rééducation convenable ? Comment peut-on se reconstruire une vie, et se convaincre du simple droit d’exister, après avoir été si radicalement culpabilisé pour avoir été, dans une première vie, riche, puissant, privilégié ? La famille de Kim Thuy a fui le Vietnam avec pour toute fortune une prothèse dentaire sertie de diamants, «trousse de survie» qui a fini sa trajectoire dans un dépotoir ! «J’ai eu la chance d’avoir des parents qui ont pu préserver leur regard peu importe la couleur du temps, du moment. Ma mère me récitait souvent le proverbe qui était écrit sur le tableau noir de sa huitième année à Saigon: La vie est un combat où la tristesse entraine la défaite.» Kim Thuy a eu la chance, elle, de blinder son sens de l’humour: «Qui aurait cru qu’après que nous eûmes évité la noyade, les pirates, la dysenterie», cette prothèse aux diamants finirait dans les immondices ? Que dira-t-on, dans mille ans, de ces diamants «placés ainsi en cercle dans la terre» ?

Le roman de Kim Thuy, chapitres longs, chapitres courts, juxtaposition de mots indispensables, sans suite apparente, me fait penser à un livre d’art asiatique, avec ses symboles, que je ne connais pas, que je ne comprends pas, mais qu’elle aurait superbement traduits, sans rien ne leur enlever de leur beauté, de leur raffinement, de leur fabuleuse capacité de synthèse. Après avoir lu ce roman, j’ai l’impression de mieux connaître l’esthétique de la culture vietnamienne. Je veux bien la faire mienne, elle m’a ébloui.

Ce roman n’a pas de foi. En le lisant, il m’en a rappelé un autre, bien différent, et pourtant écrit avec la même sobriété, la même délicatesse dénudée, la même poésie sans romance: Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué, de Howard Buten. Lui non plus n’a pas de foi, sinon en ce qui s’en tire, malgré des parcours «atypiques, parsemés de détours et d’embûches, sans gradation ni logique.»






mardi 2 avril 2013

RIEN N'EST JAMAIS ACQUIS, PAS MÊME L'ÉGALITÉ


Source: Stop Homophobie



Ce qui se passe en France (et aux États-Unis), en lutte contre le mariage pour tous, a réveillé la haine, même ici, au Québec, et certainement ailleurs dans le monde. La droite française flirte avec les pires souvenirs historiques qui soient, et emprunte, sans gêne aucune, les méthodes et autres arguments habituellement associés à la gauche quand elle exprime sa colère: la protestation de masse, dans la rue, au nom du peuple exploité et trompé, du peuple qui rompt le silence résigné, s'échappe et gronde enfin, qui s'empare des moyens de défense ultimes qui lui restent, la violence urbaine, la confrontation avec les forces de l'ordre, le dénigrement de l'État, les appels à la démission, et bien sûr, la dénonciation des grands médias, décriés comme merdias, par collusion avec le pouvoir...

Ça ne nous rappelle pas, à nous Québécois, quelque chose de très récent, dites ?

Je veux bien que l'aliénation nourrisse la colère, même quand elle dérive à droite toute: on a assez dit, avec raison, que l'islamisme avait remplacé le marxisme. Hugo Chavez, que j'aimais tant, avait bien compris le phénomène, pour lui simple accident de l'Histoire, parenthèse philosophique sans conséquence sur la révolution à venir, inévitable. Il n'était pas le seul. Des collègues historiens ont eu cette analyse, ont tenu ce discours de connivence. Il y a pourtant à réfléchir, désormais, sur la parenté des façons de faire, entre gauche et droite. Ce n'est pas la première fois, dans l'histoire contemporaine, que cette équivalence délibérée devient manifeste, et fière de ce qu'elle fait. Et il y a certainement une responsabilité à y avoir, à gauche, quand on justifie si facilement l'action de la rue, l'agitation-propagande, et l'insubordination, parce que la méthode peut se retourner, terriblement, contre les idéaux les plus équitables, et les plus nobles. Ce qui se passe en France est un dérapage grave, qui pourrait tout aussi bien arriver aux États-Unis (où la droite se travestit en Tea Party, s’approprie du souvenir révolutionnaire, et autorise, du coup, l'expression possible d'une violence réactionnaire), ailleurs en Europe ou au Proche-Orient, ici même au Québec. En France, la droite ne résiste plus aux appels extrémistes. Et elle a le culot de parler du «printemps français». Le printemps français ! Contre François Hollande ! On croit rêver. Rien n'est jamais acquis à l'Homme, disait Aragon. Il semble, en effet.

La haine me fait peur. Il arrive, parfois, qu'elle s'enorgueillisse de s'exprimer «librement», d'autant plus que, même en 2013, peu de personnes se risquent à protester contre le rejet agressif des minorités sexuelles, de crainte d'être perçues comme sexuellement équivoques. Eh, t'es pas pédé, toi ? Tu serais pas un hostie de fif ?... Le droit à l'égalité face au mariage, c'est en fait le droit à l'égalité en soi, et le droit de se dire, également, pour tous. C'est ce que les opposants ont parfaitement saisi, d'où la haine, visqueuse, qui se répand. Qu'arrivera-t-il, quand la haine en prendra plus large encore, et que la droite, par dizaine de milliers, dans la rue, gonflée à bloc par ce qu'elle verra comme un combat héroïque, élargira son cercle d'ennemis ?

Rien n'est jamais acquis. Pas même l'égalité en droit. Pas même la démocratie. C'est à la gauche d'y voir, et de mesurer les effets, à terme, de sa logistique habituelle.






jeudi 28 mars 2013

JEAN L'HEUREUX (1837-1919), OU L'HOMME À L'ORIENTATION SEXUELLE INDIENNE

Jean L'Heureux, habillé en prêtre. Photo prise en 1871.




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Il est, peut-être, né en 1837, mais on n’en sait trop rien, en fait. Il a poursuivi des études certainement brillantes, mais sans connaître ni le lieu ni les personnes qui l’ont instruit. L’Histoire sait qu’il a été chassé du grand séminaire de Montréal (quand ?) « en raison de graves désordres », homosexuels, certainement, sodomites, tel qu’on le disait à l’époque, sans préciser l’identité, la fonction, ni l’âge, surtout, des autres protagonistes impliqués dans le scandale qu’on devine rapidement étouffé. Il n’est pas devenu prêtre ; mais il allait y jouer toute sa vie. Des années après cette première offense, on le congédiera, en 1891, de son poste de fonctionnaire, aux Affaires indiennes du Canada, pour cause « d’un comportement immoral le plus obscène qui soit ». Il avait alors la garde, chez lui, d’enfants indiens, qu’il éduquait, semble-t-il, avec une ferveur suspecte, comme de trop profitables petits catholiques… On ne sait trop si cette accusation, grave, terrible, était fondée. Peut-être quelques protestants zélés ont-ils utilisé contre Jean L’Heureux la réputation connue, et hautement sulfureuse qu’il avait depuis belle lurette…

Jean L’Heureux « ne devint [donc] jamais prêtre pour avoir été souvent pris en flagrant délit de sodomie. Cependant, notre saint homosexuel se rendit quand même parmi les Sioux du Montana et parmi les Pieds-Noirs du sud de l’Alberta. Il portait la soutane et se faisait passer pour un bon prêtre catholique auprès des Indiens. A beau mentir qui vient à cheval… Il était prêtre au jour le jour, installé à demeure par les Indiens et fort apprécié d’eux, si bien qu’il devint le meilleur interprète sioux et algonquien de l’Ouest canadien et américain. Durant les négociations politiques, Sioux et Pieds-Noirs exigeaient sa présence à chaque réunion officielle, au grand dam des autorités qui (...) se devaient de reconnaître l’importance du personnage. Jean L’Heureux apparaît sur quelques photographies anciennes et célèbres, du moins pour ceux qui s’intéressent à cette histoire. Cependant, les chroniques sont généralement silencieuses à son sujet parce que personne ne se vantait d’avoir fréquenté ce faux prêtre ouvertement homosexuel. Notre homme ne se cachait plus depuis que, à sa grande surprise, il avait constaté que ses orientations sexuelles étaient considérées comme normales parmi les Amérindiens. » — Serge Bouchard, C’était au temps des mammouths laineux, p.223
Ses orientations sexuelles ? Ses orientations sexuelles ?
Je ne connaissais rien de l’histoire de Jean L’Heureux, jusqu’à tant que je lise le beau livre de Serge Bouchard (qui ne lui consacre que le seul paragraphe cité plus haut). Je voulais fouiller davantage sur ce personnage, qui avait fui, loin, très loin, le Québec écrasé de conformisme de la fin du 19e siècle, pour vivre sa sexualité parmi des peuples qui ne le persécutaient plus, qui ne le discriminaient pas. Un héros possible, d’une autre époque, et concernant sa sexualité, d’une étonnante modernité.
C’est vrai que ce déserteur, devenu transfuge, avait un côté extraordinaire. Il devint polyglotte, participa, comme interprète, à la rédaction de traités entre les gouvernements canadien et américain et les Indiens des Plaines, rédigea des mémoires ethnographiques de grand talent, cartographia, produisit même un dictionnaire anglais-pied-noir. Il s’inquiéta de la disparition des troupeaux de bisons, abattus en masse, pour répondre à la demande mondiale de peaux, mais pour nourrir, aussi, les travailleurs embauchés pour la construction des chemins de fer. Rapidement, les Indiens, ses « frères », ont crevé de faim, des suites du massacre, et L’Heureux est intervenu, avec insistance, pour que le gouvernement les prenne en charge et les nourrisse.
Parce qu’à ce qu’il semble, il était bien, L’Heureux, avec le gouvernement. Il lui a fourni de précieuses informations, sur les terres et sur les peuples indiens qui les habitaient, et sur leurs dirigeants, surtout, avec qui l’État entendait négocier de mauvaise foi. Il avait le délire religieux, il était «Trois Personnes », ce qui faisait bien rigoler les Pieds-Noirs, à qui il essayait d’inculquer (en vain) cette absurdité théologique. Il a rencontré Louis Riel, en 1879, Riel qui a tenté de le rallier à une révolution possible, et à la création d’un pays indien, dans l’Ouest canadien. L’Heureux l’a dénoncé à qui de droit. Cela lui a valu un job, aux Affaires indiennes, et lui a commandé une loyauté indéfectible au bon bord, celui des canons. En 1885, L’Heureux a prêché la soumission, aux Indiens, tant qu’il a pu.
Je ne sais trop ce qu’il a pensé de la Loi sur les Indiens. J’imagine qu’il s’en est accommodé. En tout cas avait-il des orientations sexuelles persistantes, et possiblement redoutables, pour les enfants de peuples tragiquement mis sous tutelle. À l’époque, tout le monde s’est servi de L’Heureux et de ses talents, mais tout le monde, aussi, a souhaité s’éloigner de lui, le tenir au loin, l’isoler, l’oublier. Il aurait eu un « comportement immoral le plus obscène qui soit », travesti sous une perpétuelle soutane à laquelle il n’avait pas droit: qui sait, exactement, ce qu’il en a été, de cette accusation effroyable, ravivée, maintenant, par ce qui se révèle de notre histoire, criminelle, avec les peuples autochtones ?
Je pensais trouver un héros. J’ai, pour le moins, un doute critique sur le personnage. Et bien que l’Histoire n’ait pas à juger, je suis, en fait, déçu de lui.





jeudi 21 mars 2013

FRANÇOIS PERALDI, TOUJOURS EN MÉMOIRE


Il y a exactement 20 ans aujourd'hui décédait M. François Péraldi, psychanalyste, linguiste, auteur, traducteur. Un immense personnage, intellectuel majeur, professeur d'université très couru, homme de coeur et de gauche, hostile à toute forme d'autorité, d'influence, de vedettariat. Si j'ai eu un « maître à penser », ça a été lui. Et pourtant lui ne se voulait ni chef de file, ni gourou. Il avait en horreur, je crois, tout ce qui pouvait établir quelque forme de pouvoir ou de mouvance. Il enseignait, pour le savoir, et pour la liberté. Ce qui me reste de lui, sur le plan des idées, c'est son refus obstiné, qui est devenu le mien, de penser comme les autres, de dire comme les autres, de marcher au pas, en torrents. C'est cet aspect, pyramidal, des réseaux sociaux, que je déteste, ces réseaux verticaux qui prolongent la carrière des «engagés» de toutes sortes, qui ne lisent personne, mais qui veulent être lus. François Péraldi n'aurait jamais «tweeté».

Quelques années après sa mort, un de ses bouquins, Polysexualité, réédité en anglais, aux É.-U., était condamné sur le plancher même du Congrès, ce qui l'aurait beaucoup amusé, s'il l'avait su... 

Ce 21 mars, je me souviens, Dr Péraldi.

vendredi 8 mars 2013

LA DERNIÈRE DES RÉVOLUTIONS BOURGEOISES


Soujourner Truth (1797-1833): féministe et anti-esclavagiste américaine. À propos du courage exemplaire.





En classe, il m'est arrivé souvent de réfléchir avec les étudiantEs sur ce qui avait le plus profondément changé le monde, depuis la Première Guerre mondiale. L'énergie atomique ? L'explosion des communications rapides ? La sortie de l'Homme dans l'espace ? La révolution démographique ? La pensée scientifique, sans dieu, s'imposant comme le nouveau paradigme ? Et ce qui revenait toujours, inévitablement, dans la discussion, c'était l'irréversible marche vers l'égalité des sexes et des genres, une révolution plus importante encore que celle qui avait aboli, au siècle précédent, l'esclavage des populations d'origine africaine. 

Une révolution majeure, oui, pour ce qu'elle est: l'égalité entre les sexes, et le bannissement d'un rapport de force fondé sur la brutalité. Mais on peut déjà douter du changement dans la culture collective (et les structures permanentes) qu'elle a pu (ou pourra) provoquer. Les femmes de pouvoir sont parfaitement identiques, en droite ligne, avec les hommes de pouvoir. Elles deviennent patronnes, propriétaires, et participent pleinement au maintien des inégalités. Elles exploitent les travailleurs, les enfants. Elles franchissent les interdits, et celui même de l'inceste. Elles consentent aux contrôles, et à la répression. De sorte qu'on peut penser qu'il y a encore une autre révolution à faire, celle des femmes s'inscrivant dans la révolution précédente, dans la longue, très longue révolution bourgeoise, propulsée par les révolutions atlantiques. On y songera de plus en plus, j'imagine, quand on cessera de compter combien il y a de femmes à l'Assemblée nationale, et dans le gouvernement, et dans les conseils d'administration, et dans les clubs privés, et dans les quartiers chics des grandes villes. On y songera de plus en plus quand la pleine égalité des sexes sera devenue réalité, une réalité parfaitement intégrée aux réseaux de pouvoirs de plus en plus insupportables pour le plus grand nombre d'entre nous, hommes et femmes.

À cette autre révolution, je n'y crois pas, pas davantage que je ne crois en Dieu, ou en son Paradis. Viendra donc un jour où on féminisera même le mot « tyran ».




mercredi 6 mars 2013

HOMOPHOBIE À LA QUÉBÉCOISE


Cyberpresse, 6 mars 2013


Preuve que les réseaux sociaux peuvent sur tous sujets, et pas seulement sur celui-ci, être épouvantablement médiocres - à gauche comme à droite. Preuve que les hommes et femmes gais restent encore des minorités marginales, qu'on tolère à peine, et à la stricte condition qu'elles se masquent. Preuve que la violence est partout, au point d'alimenter un état d’esprit général, un fait d'opinion qui poussent au suicide de jeunes gens qui voudraient bien avoir, comme premier souci, leurs frais de scolarité. Preuve, finalement, que malgré les apparences, on ne vaut guère mieux que la France ou les États-Unis sur cette question, cruciale, essentielle, de l'ouverture aux autres, et de leur pleine acceptation. J'ai honte de mes compatriotes. Et j'aurais envie d'écrire: je ne veux plus rien savoir, rien, de ce qui fait prétendument la «vertu» des combats de rues des vrais hommes. Dégoût.






mercredi 13 février 2013

LA RÉVOLUTION TRANQUILLE N'EST PAS TERMINÉE


Jacques Parizeau, premier ministre, à l'Assemblée nationale du Québec



- Pendant plus de 20 ans, la société québécoise a fonctionné sur la base d’une gratuité scolaire qui, éventuellement, devait venir quand les frais de scolarité ne devaient plus représenter grand-chose, à cause de l’inflation. Que des jeunes d’aujourd’hui veuillent discuter de ça, eh bien, il y a toute une génération qui a pensé la même chose. Ils ne sont pas hors-norme, ils ne sont pas hors d’ordre. C’est ridicule de les envoyer paître [ à cause du... ] déficit zéro [qui] bousille tout. À partir du moment où vous fixez l’objectif zéro [en France, entendez l'austérité de droite, la rigueur de gauche,] pour une date butoir et que ça devient une religion, vous cessez de réfléchir. On coupe partout, on ne se pose pas de questions... [Et pourtant...] c’est certain que la contribution des entreprises doit être augmentée. [...] Par exemple, voulez-vous bien me dire pourquoi on a enlevé la taxe sur le capital au Québec ? Qu’est-ce que ça a donné ? [...] [P]our les banques, ça ne crée pas une job. Tout ce que ça fait, c’est transférer de l’argent des contribuables aux actionnaires. 
Jacques Parizeau, ancien premier ministre du Québec, en entrevue au journal Le Devoir, le 12 février 2013.


J'aime M. Parizeau. Il a été le plus décolonisé, le plus libre de nos premiers ministres. Je me rappelle quand il a démissionné: des éditoriaux disaient de lui qu'il n’aura été, à tout prendre, qu’un petit, qu’un microscopique premier ministre. Et il s'en est trouvé, nombreux, pour faire la fine bouche, et même la grimace: quel raciste, quand même, que ce vieil alcoolique ! On marchait dessus, avec plaisir, comme on piétine un drapeau honni, et la conscience nette avec ça: « plus jamais de ma vie je n'allais voter Oui » à une souveraineté aussi vulgairement ethnique, disait encore tout récemment Line Beauchamps. Richard Desjardins lui-même, de France, et très suffisant, s'était permis en 1995 de sermonner Parizeau. Et voilà que M. Parizeau parle, et parle encore, et critique sévèrement la responsabilité des gens de la finance pour la crise de 2008, et la pauvreté dévastatrice qu'elle a créée. Et voilà que M. Parizeau soutient, sans rompre avec le Parti québécois, les convictions indépendantistes de M. Jean-Martin Aussant, « avant, pendant et après » les élections générales. Et voilà que M. Parizeau critique l'obsession du déficit Zéro de l’actuel gouvernement du Québec, et explique que la gratuité scolaire se financerait facilement par une taxation plus équitable sur les profits (scandaleux) des banques. Et là, c'est le concert, magique, à gauche, et chez tous les progressistes bien-pensants: quel homme, quand même, ce Parizeau, et on les lui passe bien, désormais, ses propos sur « l'argent et les votes ethniques », premiers responsables de la défaite référendaire de 1995, à l’opposé d’un « nous » francophone qui a voté Oui, pour l'indépendance nationale, à plus de 60%. J'aime M. Parizeau. Je n'ai jamais cessé de l'aimer beaucoup. Mais ça me fait rigoler (et ça me dégoûte un peu, très franchement) de lire, de voir et d’entendre celles et ceux qui l'ont démonisé, à jamais, et qui ont fait un tort irréparable à l'indépendantisme québécois en lepenisant M. Parizeau, son discours de défaite référendaire, et tout le mouvement indépendantiste avec lui, le monter aux nues, aujourd'hui, et le dire des « nôtres », parce que M. Parizeau soutient la Cause des gens qui se flattent de morale, et se prétendent les seuls justes et bons. 









mardi 12 février 2013

QUAND NAPOLÉON S’EST ÉMERVEILLÉ DU SACRE DE NAPOLÉON


Source: Google Images



Tout le monde connaît le « Sacre de Napoléon » : l’immensité de la toile y fait pour beaucoup (les personnages sont peints grandeur nature), et la célébrité de l’acteur jouant le premier rôle (l’Empereur, et non le pape !) fait le reste pour assurer la renommée du tableau de David. La toile est une des plus courues, au Louvre. Les visiteurs se massent devant l’œuvre, presque en aussi grand nombre que pour La Joconde : on s’assoit, on contemple, on s’étonne, on discute, on croit tout savoir - on entend de partout des inepties, sur la mégalomanie du personnage qui se prenait pour un autre…

Je connais bien l’époque napoléonienne. Mais je ne savais que peu de choses de la peinture qui a immortalisé le couronnement de Napoléon et de Joséphine. Je me souviens avoir lu (réalité ? légende ?) que l’impératrice, redoutant le divorce, et voulant s’installer dans la légende de son mari à tel point qu’elle ne puisse, jamais, disparaître du portrait, aurait suggéré au peintre, fortement, de manière à ce qu’il comprenne bien qu’il ne pouvait faire autrement, de la placer, elle, au centre de l’action, de sorte que ce soit son couronnement qui s’inscrive dans les mémoires, et s’enracine dans la postérité. Ce n’est pas impossible que Joséphine ait exercé ce genre d’incitation appuyée : la petite histoire assure que l’Empereur aurait, au premier coup d’œil jeté sur la toile, tout de suite vu la tactique, aurait protesté, un peu, pour la forme, mais que faire quand le travail du peintre est terminé ? Je ne savais donc que peu de choses de cette toile fameuse, jusqu’à la nuit dernière, alors que je lisais les Mémoires de Constant, premier valet de chambre de Napoléon – Constant qui va laver, raser (un temps, jusqu’à ce que Napoléon cesse de se couper !), habiller, tourner autour de Napoléon, jour après jour, et tout entendre, tout voir, de ce qu’on dit à son maître, de ce qu’on lui montre, dans son intimité, partout en Europe. En janvier 1808, Napoléon est à Paris. Constant raconte, en quelques pages, une visite que l’Empereur et l’impératrice font à l’atelier de Jacques-Louis David. Ils viennent d’apprendre que le tableau du Sacre est tout juste terminé. Napoléon va le voir pour la première fois. Constant est du groupe qui suit l’Empereur. Il entend, il regarde, fait le récit d’une rencontre exceptionnelle, celle de Napoléon et de l’œuvre de David qui, mieux que le pape n'a pu le faire, le sacre véritablement, et à jamais, empereur des Français :

« Quelques jours seulement après leur arrivée, Leurs Majestés l'Empereur et l'impératrice allèrent visiter le célèbre David, dans son atelier de la Sorbonne; afin de voir le magnifique  tableau du Couronnement, qui venait d'être achevé. La suite de Leurs Majestés se composait de M. le maréchal Bessières, d'un aide de camp de l'Empereur, M. Lebrun, de plusieurs dames du palais et chambellans. L'Empereur et l'impératrice admirèrent longtemps cette belle composition, qui réunissait tous les genres de mérite; et le peintre était tout glorieux d'entendre Sa Majesté nommer l'un après l'autre tous les principaux personnages du tableau, dont la ressemblance était vraiment miraculeuse. « Que c'est grand! disait l'empereur, que c'est beau! quel relief ont tous les objets! quelle vérité! Ce n'est pas une peinture, on marche dans ce tableau. » Et d'abord, ses regards s'étant fixés sur la grande tribune du milieu, l'Empereur reconnut Madame Mère, le général Beaumont, M. de Cossé, M. de La Ville, madame de Fontanges et madame Soult: « Je vois plus loin, dit-il, le bon M. Vien. » M. David répondit: « Oui, Sire, j'ai voulu rendre hommage à mon illustre maître, en le plaçant dans un tableau qui sera, par son objet, le plus important de mes ouvrages. » L'impératrice prit ensuite la parole pour faire remarquer à l'empereur avec quel bonheur M. David avait saisi et rendu le moment intéressant où l'empereur est prêt à la couronner: « Oui, dit Sa Majesté en regardant avec un plaisir qu'elle ne cherchait point à déguiser, le moment est bien choisi, l'action est parfaitement indiquée; les deux figures sont très bien; » et en parlant ainsi, l'Empereur regardait l'impératrice.

Sa Majesté, poursuivant l'examen du tableau dans tous ses détails, loua principalement le groupe du clergé italien près de l'autel, épisode inventé par le peintre. Elle parut désirer seulement de voir le pape représenté dans une action plus directe, paraissant donner sa bénédiction, et que l'anneau de l'impératrice fût porté par le cardinal légat.

À propos de ce groupe, le maréchal Bessières fit beaucoup rire Sa Majesté, en lui rappelant la discussion fort amusante qui avait eu lieu entre David et le cardinal Caprara.

On sait que le grand artiste avait de l'aversion pour les figures habillées, surtout habillées à la moderne. On remarque dans toutes ses compositions, un goût si prononcé pour l'antique, qu'il se glisse jusque dans sa manière de draper les personnages vivants. Or, le cardinal Caprara, l'un des assistants du pape à la cérémonie du couronnement, portait perruque. David l'ayant placé dans son tableau, jugea convenable de lui ôter sa perruque et de le représenter tête chauve, du reste, parfaitement ressemblant. Le cardinal, désolé, supplia l'artiste de lui rendre sa perruque; il essuya de la part de David un refus formel. « Jamais, lui dit-il, je n'avilirai mes pinceaux jusqu'à peindre une perruque. » Son éminence alla tout en colère, se plaindre à M. de Talleyrand, qui était à cette époque ministre des Affaires étrangères, donnant entre autres raisons, celle-ci, qui lui paraissait sans réplique, que jamais pape n'ayant porté de perruque, on ne manquerait pas de supposer à lui, cardinal Caprara, l'intention de prétendre à la chaire pontificale en cas de vacance, intention bien clairement indiquée par la suppression de sa perruque dans le tableau du couronnement. Son éminence eut beau faire, David ne voulut jamais consentir à lui restituer sa précieuse perruque, disant qu'elle devait se croire très heureuse de ce qu'il ne lui avait ôté que cela.

Après avoir entendu le récit dont les détails lui furent confirmés par le principal acteur de la scène, Sa Majesté fit encore à M. David quelques observations, en prenant tous les ménagements possibles. Elles furent écoutées attentivement par cet artiste admirable, qui, en s'inclinant, promit à l'empereur de profiter de ses avis.

La visite de Leurs Majestés fut longue. Le jour qui baissait, avertit enfin l'empereur qu'il était temps de s'en aller. Il fut reconduit par M. David jusqu'à la porte de l'atelier. Là, s'arrêtant tout court, l'empereur ôta son chapeau, et par un salut plein de grâce, témoigna l'honneur qu'il rendait à un talent si distingué. L'impératrice ajouta à la vive émotion dont M. David paraissait agité, par quelques-uns de ces mots charmants qu'elle savait si bien dire et placer si à propos.

En face du tableau du Couronnement était exposé celui des Sabines. L'empereur, qui s'était aperçu de l'envie qu'avait M. David de s'en défaire, donna l'ordre en s'en allant à M. Lebrun de voir si ce tableau ne pouvait point être placé convenablement dans le grand cabinet des Tuileries. Mais il changea bientôt d'idée, en songeant que la plupart des personnages étaient représentés in naturalibus, ce qui eût assez mal figuré dans un cabinet consacré aux grandes réceptions diplomatiques, et dans lequel s'assemblait ordinairement le conseil des ministres. » 

Au moment où il écrit ses Mémoires, Constant a peut-être entendu des rumeurs: mais il ne peut savoir avec certitude si Joséphine a de fait comploté avec David. Napoléon l’a-t-il deviné ? Il semble avoir été émerveillé, avoir trouvé tout bien du travail colossal de David, y compris le « moment intéressant » privilégié par l’artiste, s’être attendri de la fragilité (et de l’audace possible) de sa femme, et chose surprenante, contraire à tout ce qu’on affirme si souvent, avoir déploré que le pape ait si peu de choses à faire dans cette cérémonie d’abord et avant tout religieuse ! L’époque est au classicisme gréco-romain, c’est le style dans lequel Napoléon veut se reconnaître. Il a pris de longues heures pour admirer le travail d’un « talent si distingué ». Il s’est incliné devant l’artiste, un des plus brillants témoins de la Révolution. 

Je ne sais pas s’il existe d’autres récits détaillés de ce face à face extraordinaire. Ce que je sais, par contre, c’est que ce spectacle du Sacre de Napoléon, figé, rigide, étonnamment parfait, n’a rien fait pour changer la nature de l’Empereur, essentiellement romantique, et je crois bien, par d’autres de ses œuvres, que David lui-même l’avait parfaitement compris. 



Napoléon en 1808, par David








dimanche 3 février 2013

POURQUOI JE NE SUIS PAS MARXISTE: UN PETIT ESSAI





Deux cartes postales étonnantes, fascinantes, puisqu'elles montrent des bâtiments, superbes, et qui n'existent évidemment plus: les pavillons allemand et soviétique, construits pour l'Exposition universelle de Paris de 1937. Les deux pavillons se faisaient face, se regardaient avec hostilité, peut-être parce qu'ils se miraient l'un l'autre d'une manière un peu trop significative... Le pavillon allemand était une création d'Albert Speer. Le soviétique, de Boris Iofane. 

On a l'habitude, depuis l'effondrement de l'URSS, et surtout depuis la reconnaissance de la barbarie concentrationnaire soviétique, de renvoyer dos à dos les deux totalitarismes, le nazisme et le communisme. J'ai toujours eu des doutes «philosophiques» (ou théoriques) sur cette question. Faut-il, comme Robespierre, considérer la «terreur» comme acceptable, voire même nécessaire, si elle est guidée par la «vertu» - entendons, l'incorruptibilité des gens de pouvoir et leur dévouement, inflexible, pour l'égalité sociale ? Autrement dit, le goulag soviétique vaut-il moralement mieux que le camp de concentration hitlérien ? 

Il me semble encore que l'expérience nazie a été et reste l'horreur absolue, et presque le mal en soi, si l'on pouvait, en Histoire, se permettre d'énoncer ce type de jugement moral. C'est tout de même ce que pensait, du nazisme, le président Roosevelt, qui refusera sans cesse, et radicalement, de considérer l'avantage obscène qu'il aurait pu tirer d'une alliance circonstancielle avec l'Allemagne hitlérienne contre l'URSS. Ni Churchill ni de Gaulle n'ont raisonné différemment. Durant la Seconde Guerre mondiale, Staline s'est constamment méfié de ses alliés capitalistes, à tort. Il faut dire qu'il les a aussi trompés, joyeusement, cyniquement, sur ce qu'il faisait expérimenter, au loin, au froid, à ses opposants, souvent parfaitement imaginés. En fait, le projet révolutionnaire soviétique avait la cote, à l'époque, c'est pour le moins: depuis 1929, il était devenu difficile de défendre la liberté absolue du capital (et la «liberté du pauvre»), quand, à Washington même, le président Hoover faisait tirer sur d'anciens combattants de la Grande Guerre, installés en ville dans des campements de fortune, et qui réclamaient l'aide urgente du gouvernement fédéral: l'armée américaine avait fait feu sur ces indignés, en 1932. Roosevelt savait, se souvenait, tout comme il connaissait la virulence avec laquelle la grande bourgeoisie pouvait résister aux réformes sociales qu'il projetait pour «civiliser» le capitalisme. Au milieu des années 40, la critique des idéaux sociaux portés par le communisme était en conséquence plutôt molle. Ses méthodes de gouvernement, facilement excusées.

L'élite nazie était parfaitement au fait de ce que la défaite signifierait pour elle, et de ce qu'elle aurait à expliquer, du crime de guerre et du crime contre l'humanité qu'elle avait perpétrés et motivés.  Mais les goulags ? Mais les déportations de populations civiles ? Mais la construction du socialisme, financé par l'exploitation de masse des paysans, jusqu'à provoquer, à force de prélèvements, des famines atroces ? Robespierre aurait-il vu là des pratiques acceptables, («vertueuses»), contre les profiteurs d'un système capitaliste incontestablement violent, contre les corrupteurs d'une cause, le socialisme, à même d'excuser tous les sacrifices ? Je doute que les dirigeants soviétiques aient jamais imaginé pouvoir être traînés devant un tribunal international, malgré ce qu'a révélé le célèbre rapport du Premier secrétaire Khrouchtchev, au XXe Congrès du parti communiste, en 1956. Le rapport dénonçait les «crimes de Staline», et de lui seul, sans jamais mettre en cause l'idéologie marxiste elle-même. Rosa Luxembourg ne l'avait pas fait davantage, quand elle avait vertement critiqué, en 1918, le stratagème discutable, lourd de conséquences, avec lequel Lénine s'était emparé du pouvoir en Russie. C'était le coup d'État d'octobre 1917 qui était coupable, mais certainement pas le mobile social qui le justifiait. C'était, en toute logique, Staline seul qui allait par la suite être l'unique coupable de dérives déplorables... Il s'en trouve pour le croire encore. Pourquoi ? Comment expliquer ?

Je ne suis pas marxiste; je ne l'ai jamais été. Je ne peux pas croire en quelque finalité que ce soit, et pour moi, une finalité matérialiste reste une mystique, en tant que telle dangereuse, comme le sont toutes les religions. Le communisme intégral, l'homme pleinement responsable, c'est de l'opium particulièrement épuré. Mais parce qu'il se soucie de l'immense majorité des êtres humains et des plus exploités parmi eux, de leurs besoins indispensables, de leur épanouissement, et de leur bonheur, le marxisme, comme toute autre religion, a cette noblesse spirituelle (d'autres diront: morale) qui gênera, toujours, la critique impitoyable de l'expérience communiste, et empêchera l'amalgame avec le double terrible à qui il a montré la méthode, bien simple, pour gouverner avec une effroyable efficacité.




Paris, Trocadéro: les deux pavillons, face à face. Source: Google Images